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Publié par Patrick Granet

La ligne treize           Lisa Escudero

Vous ne le savez peut-être pas mais à Paris, plus précisément dans le métro parisien sur la ligne treize, entre les stations Saint-Lazare et Miromesnil se trouve un passage secret.
Certains jours, un évènement tout à fait déroutant se déroule plusieurs mètres sous terre.
Lorsque la rame entre sur le quai à dix-sept heures sept précise un phénomène incroyable se produit.
D’abord, la rame lourde de passagers quitte la station Saint-Lazare et repart normalement, s’engouffrant dans l’obscurité.
Elle semble vouloir rejoindre la station Miromesnil comme toutes les autres fois mais là, brusquement, arrivée au milieu du tunnel qui sépare les deux stations, toutes les lumières des compartiments s’éteignent, les appareils électroniques, les téléphones portables, les tablettes perdent leurs signaux, la musique dans les écouteurs se distord et le train pendant quelques secondes semble secoué de spasmes.
Puis sans prévenir, l’éclairage de l’appareil revient, le train se réveille et dans un bruit infernal prend de la vitesse, sort de ses rails et fonce dans une étrange étincelle en traversant ce qui me semble être un mur, pour atterrir avec fracas sur une voie désaffectée.
Une voie tout ce qu’il y a de plus normal, avec un quai ressemblant en tous points aux autres quais, à la différence qu’il est vide de tout voyageur.
Il n’y a aucune trace de travaux en cours comme sur les voies en réhabilitation d’ordinaire ni aucune publicité sur les panneaux tant convoités du métro.
C’est une impression qui vous laisse divisé entre la peur et la béatitude.
Heureusement pas longtemps, l’arrêt sur ce quai est encore bien plus bref qu’un arrêt traditionnel, le train ne fait que ralentir, de plus en plus pour arriver en réalité à une vitesse proche de celle d’un homme au pas.
Cela dure en moyenne cinq à sept secondes puis le métro repart de plus en plus vite et rejoint de la même façon deux minutes plus tard la station Miromesnil, ou une foule de parisiens mécontents et impatients s’avance plus que raisonnablement des rails.
Et alors quoi ?!
L’avais-je inventé ? Dans mon enfermement, au fond de ma solitude, il m’arrive parfois d’y croire.
La première fois que je fus victime de cette incroyable expérience, j’eus beau scruter l’attitude des autres voyageurs, personne ne semblait avoir remarqué quelque chose !
Il y en avait qui lisaient le journal, encostumés jusqu’aux yeux, feignant l’air sérieux, de s’intéresser au malheur de ce monde.
D’autres se régalaient d’horoscopes, rassurés de savoir que malgré des difficultés passagères, ils rencontreraient sous peu l’amour.
Certains se réfugiaient dans la solitude d’un livre, tandis que des indélicats, pieds posés sur les sièges qui leurs faisaient face, dévoraient des magazines people.
Il y en avait, réunis en petit groupe, beuglant comme des veaux en regardant les autres avec mépris, qui à l’inverse quand ils voyagent seuls se font discrets comme des tombes.
Il y avait ceux cramponnés à un téléphone portable, parlant très fort en s’empressant de poser leurs mains sur leur bouche pour faire comme s’ils chuchotaient quand ils sentaient le regard de leurs congénères posés sur eux.
Ceux parlant à voix basse, chuchotant et ricanant, se grondant, tempêtant ou s’insultant.
Les chercheurs de noises qu’il faut soigneusement éviter, les drogués achetant leurs doses et les frotteurs de nanas en manque.
Tout se nouait et se dénouait sous les yeux vides des pauvres âmes pétrifiées, le regard au loin et l’esprit ailleurs.
On ne comptait plus le nombre de couples s’embrassant ou se bécotant sans pudeur devant tout le monde.
Considérés comme des provocateurs par certains, gênés de leur présence.
Et puis ceux qui ne parlaient à personne, souvent apeurés à la moindre approche.
Il y avait ceux qui baillaient, qui mangeaient, qui pétaient en douce sur leur fauteuil pour le plus grand bonheur de leurs voisins.
Les dormeurs rentrant de soirée arrosée et celles et ceux qui y vivaient.
Les rêveurs perdus dans leurs pensées qui te regardaient ahuris quand tu leur demandais un renseignement.
Les louches, les cinglés et autres tordus que créaient avec allégresse notre belle société civilisée.
Ensuite venaient ceux qui écoutaient leur musique à fond persuadés de régaler tout le wagon, devant le regard effaré de ceux qui vont au boulot, inquiets de ne pas arriver à l’heure pour pointer, et ainsi perdre leur prime d’assiduité.
Il y avait les originaux, les marginaux et ceux dont le travail était le vol des biens d’autrui.
Enfin au milieu de toute cette ménagerie il y avait moi !
Encore secoué de ce que je venais de vivre, apparemment seul conscient de cette étrange aventure.
Il est vrai qu’au fur et à mesure des années, en empruntant toujours l’identique trajet, mon désœuvrement et ma désolation m’ont poussé à observer les moindres détails.
A me voir dans le reflet des vitres sales de la Ratp, à épier les autres, les rats, les fissures sur les vieux murs et les passages secrets du métro.
Alors ça y était, j’étais devenu définitivement dingue ?
Ou au contraire étais-je lucide pour la première fois de ma vie ?
En tout cas si ma première réaction avait été l’envie de hurler à la ronde en empoignant mes voisins pour leurs demander s’ils avaient bien vu la même chose que moi, j’ai finalement décidé de ne rien dire, de feindre n’avoir rien vu et de garder cet extraordinaire événement secret.
Je n’avais jamais ressenti un tel malaise, cette brèche avait révélé en moi une faille inexplicable et absurde

 

 

 

 

OS

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