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Publié par Patrick Granet

Égypte. Que sont les Frères musulmans devenus ?UNE SCISSION INÉDITE DANS L’HISTOIRE DE L’ORGANISATION

Soumis à une répression d’une violence inouïe, les Frères musulmans égyptiens sont entrés en crise après le coup d’État militaire du 3 juillet 2013. C’est toute la stratégie et le rôle de l’organisation qui sont en débat, aussi bien la place de la violence que la séparation entre la prédication religieuse et l’action politique. Et ces affrontements internes ont débouché sur une scission inédite dans l’histoire de la confrérie : désormais il n’existe plus une mais deux organisations se revendiquant comme confrérie des Frères musulmans.

Le 21 juin 2013, les partisans du président égyptien Mohamed Morsi, membre de l’organisation des Frères musulmans, installent de grands sit-in sur les places Al-Nahda et Rabaa Al-Adawiyya au Caire. Ils anticipent la vague de rassemblements prévue quelques jours plus tard, et préparée depuis des mois par un ensemble hétéroclite d’acteurs politiques pour réclamer la démission de Morsi, élu un an plus tôt. Le 30 juin, des millions de personnes descendent sur les places des centres-villes à travers le pays. L’armée pose alors un ultimatum à Morsi, exigeant sa démission. Le 3 juillet, les officiers le destituent. Arrêté, il est mis au secret pendant plusieurs semaines. C’est le général Abdel Fattah Al-Sissi, alors ministre de la défense, qui prend de facto la tête du pays.

Les partisans de Morsi maintiennent leurs sit-in, jusqu’à ce que, le 14 août, la police et l’armée égyptiennes les dispersent en tirant à balles réelles. En quatre jours, les forces de l’ordre massacrent un millier de personnes. Environ mille autres sont placées en détention, dont des dirigeants de haut rang de la confrérie (Gama’a), l’organisation frériste, notamment son guide suprême Mohamed Badie.

Depuis, une intense répression se poursuit, et l’avenir politique des Frères musulmans égyptiens semble oblitéré. Pourtant, ces années sombres pourraient bien engager un processus d’aggiornamento de l’organisation, longtemps appelé de ses vœux par une poignée de Frères musulmans « réformistes » et désormais soutenu par une partie grandissante de militants de la base. Retour sur les rebondissements qui, depuis le « massacre de Rabaa » ont mené la confrérie sur le chemin d’une scission historique1.

L’ÉMERGENCE D’UN LEADERSHIP CONTESTATAIRE

Après la déposition de Morsi, plusieurs dirigeants de l’appareil organisationnel de la confrérie (tanzim) et de nombreux militants sont arrêtés. Face à cette situation, le « bureau de la guidance » (maktab al-irshad, l’organe décisionnaire de l’organisation, composé de vingt membres) et l’Assemblée consultative (maglis al-choura, qui comprend représentants nationaux et locaux, décident de désigner un « comité de gestion de la crise » pour une durée de six mois. En externe, la confrérie appelle à la fondation d’une « Alliance pour le soutien de la légitimité2 », rejointe par quelques partis islamistes et fera rapidement long feu3. Mais, après la salve d’arrestations liée à la dispersion des sit-in, il ne reste plus à la fin de l’été 2013 que dix membres du bureau de la guidance en liberté.

Plusieurs de ces dirigeants de haut rang prennent le chemin de l’exil. C’est le cas en particulier de ceux qui représentent la « vieille garde » de l’organisation, Mahmoud Hussein, secrétaire général de la confrérie et responsable du comité de gestion de la crise, Mahmoud Ghozlan, porte-parole officiel et Abderrahmane Al-Barr, mufti de l’organisation. Quant à Mahmoud Ezzat, adjoint au Guide suprême considéré comme son « représentant actif » tant que ce dernier est emprisonné, il reste en Égypte mais entre en clandestinité. Demeurent alors au contact du « rang » un membre du bureau de la guidance élu depuis 2008 et fidèle à la vieille garde, Mohamed Abderrahmane (responsable de la région est du Delta) et surtout un membre plus récent, Mohamed Kamal, ancien responsable de la région nord de Haute-Égypte, qui s’est illustré lors du sit-in de Rabaa et qui va progressivement s’opposer à la vieille garde.

En février 2014, l’Assemblée consultative (ou plutôt ce qu’il en reste) convoque de nouvelles élections. Le mandat du comité de gestion de la crise touche à son terme, et il s’agit de le réélire pour inclure des représentants de toutes les régions. Un renouvellement des cadres se produit à tous les échelons, en raison de l’emprisonnement massif des anciens responsables — mais aussi d’une crise de confiance dans les leaders de la vieille garde. Un leadership contestataire se forme alors autour de Mohamed Kamal qui prend la tête du nouveau comité, appelé « comité de février ». Un autre personnage emblématique de ce nouveau leadership se fait connaître sous le pseudonyme de Mohamed Montasser : très actif sur les réseaux sociaux, il gagne en popularité auprès des militants par ses prises de position critiques vis-à-vis de la vieille garde et est bientôt désigné porte-parole officiel de la confrérie par le comité de février4.

Les débats internes ont une dimension publique importante car les conditions répressives restreignent les possibilités de réunions physiques et font de Facebook le support privilégié des discussions et disputes. La presse, égyptienne et régionale, et surtout les chaînes de télévision proches des Frères musulmans — Al-Jazira en tête — s’en font souvent l’écho. Ces débats se structurent autour de deux questions : la réforme organisationnelle et la stratégie à adopter face au régime de Sissi.

UNE CRITIQUE QUI VIENT DE LOIN

Le chaos provoqué par les arrestations multiples, l’éparpillement des dirigeants entre la Turquie, le Qatar, la Malaisie, le Soudan et l’Europe, la création de comités de gestion ad hoc et la multiplication des fuites médiatiques rendent très difficile l’interprétation de la situation organisationnelle. « Nouvelle » et « vieille » gardes s’opposent sur la question de savoir qui décide et qui est habilité à prendre la parole au nom de l’organisation.

Le comité de février dirigé par Mohamed Kamal reconnaît l’autorité du Guide mais se considère comme le nouveau bureau de la guidance, étant donné que ce dernier, élu début 2010, a théoriquement vu son mandat se terminer fin 2013 et que le comité a été régulièrement élu par l’assemblée consultative, faisant de Kamal le « représentant actif » du Guide. Le leadership traditionnel conteste cette vision, soutenant que le comité n’a été désigné que pour gérer certains aspects de la crise et n’a pas qualité d’organe exécutif suprême. Il soutient aussi que le quorum de l’assemblée consultative autorisant l’élection d’un nouveau bureau de la guidance ne peut pas être réuni. Par conséquent c’est l’ancien bureau qui est toujours en place et Ezzat demeure le représentant actif du Guide en tant que vice-Guide.

À ces facteurs conjoncturels liés au contexte chaotique post-2013, il faut ajouter des dynamiques de long terme pour comprendre l’ampleur du débat. Ces querelles renvoient en fait à une critique portée depuis longtemps par un très petit, mais symboliquement très significatif, « courant réformiste » au sein de la confrérie. Il est apparu timidement au milieu des années 1990, à travers la tentative de création d’un parti politique sans l’aval de l’appareil organisationnel de la confrérie. Cette initiative était portée par une poignée de cadres politiques, issus de la génération militante dite « intermédiaire », recrutée sur les campus universitaires au moment de la réémergence de la confrérie dans les années 1970, sous les auspices d’Anouar El-Sadate. Cette génération a fourni les personnalités les plus médiatiques du mouvement (Essam Al-Arian, Abdel Moneim Aboul Fotouh, Khairat Al-Chater, Helmi Al-Gazzar, Gamal Hechmat...), qui ont accédé à des positions politiques (dans les syndicats professionnels, au Parlement). Mais elles ont très souvent été tenues à l’écart des positions hiérarchiques — à l’exception très notable de Khairat Al-Chater. Cet homme d’affaires, qui acquiert une aura de martyr auprès des militant du fait de ses nombreux emprisonnements, forme un duo influent avec Mahmoud Ezzat5. Ensemble, ils prennent la tête du courant dit des « organisationnistes » (ou tanzimiyin) qui donne priorité absolue à la préservation de l’appareil organisationnel (tanzim).

Dans la seconde moitié des années 2000, alors que les organisationnistes tiennent fermement le tanzim

RÉSISTANCE CIVILE ET VIOLENCE

Les deux tendances s’affrontent sur la définition de la stratégie à adopter et sur l’interprétation de la notion de pacifisme silmiyyaque le Guide a mise en avant pendant le sit-in de Rabaa, par le célèbre slogan « Notre pacifisme est plus fort que les balles » (Silmiyyetna aqwa min al-rasas). La vieille garde assimile le pacifisme au rejet total de toute forme de violence physique. Or le slogan sonne faux pour de nombreux militants qui ont vécu les massacres. Le leadership contestataire autour de Kamal considère qu’il importe, dans le contexte de l’oppression violente diligentée par le régime, de redéfinir une approche autorisant l’usage de la violence physique contre des installations militaires et policières ou des infrastructures stratégiques (stations électriques, voies de communication…) dans la limite où cela n’entraîne pas la mort d’êtres humains. Les partisans de cette approche distinguent la « voie révolutionnaire » de résistance civile contre un régime dictatorial de la stratégie « terroriste » visant un régime qualifié d’« impie ». Cependant la frontière est parfois floue, notamment du fait de l’usage de la rhétorique religieuse. Certains partisans de la « voie révolutionnaire » considéreraient aussi qu’il serait légitime d’attaquer les officiers de police ou d’armée.

L’apparition de groupes multipliant les attaques à armes à feu ou à explosifs contre les forces de l’ordre — en augmentation flagrante en 2015 — donne une portée considérable à ce débat. L’enjeu est celui de la participation de militants Frères à ces groupes et de la responsabilité de la hiérarchie dans leur contrôle. Il y a tout d’abord, en 2014, l’apparition de groupuscules que le ministère de l’intérieur qualifie de « comités spéciaux » des Frères musulmans. Ils proviendraient des comités d’ordre mis en place par l’organisation au moment des sit-in de 201, afin de protéger les manifestants pro-Morsi des attaques de police ou de nervis. Une partie se seraient armés et autonomisés de la hiérarchie pour organiser leurs propres actions, visant la destruction d’infrastructures et l’assassinat d’officiers. Certains analystes considèrent que ces groupuscules sont le fait de jeunes militants déçus de la confrérie et en rupture avec elle6]]. D’autres avancent, en se fondant notamment sur les interrogatoires menés par le Parquet avec des leaders de la vieille garde, que ces comités auraient été soutenus par la « nouvelle garde » favorable à l’utilisation de la violence, voire coordonnés par Kamal7.

Mais la nature des liens entre la confrérie et ces comités reste très controversée, tout comme ceux qu’elle entretiendrait avec quatre autres groupes violents plus structurés, qui apparaissent entre 2014 et 2016 : le Mouvement de résistance populaire » (harakat al-moqawama al-sha’biyya) ; Châtiment révolutionnaire (al-aqab al-thawri), Brigade de la Révolution (liwa al-thawra) et Détermination (Hasm)8.

L’EXTENSION DE LA CRISE EN EXIL

C’est aussi la dispersion des cadres et militants en exil qui renforce l’ampleur de la crise. Au cours des années 2014-2016, deux pôles entrent en concurrence, l’un à Londres, l’autre à Istanbul. La capitale britannique héberge, depuis 2010 au moins, le secrétaire de la Ligue internationale des Frères musulmans (aussi appelé al-tanzim al-dawli), Ibrahim Mounir, proche de la vieille garde. Il gagne en puissance avec l’arrivée de plusieurs de ses pairs sur le sol européen. Toutefois à partir d’avril 2014, il est aussi soumis aux pressions exercées par le gouvernement de David Cameron qui s’inquiète de la présence de Frères musulmans au Royaume-Uni et lance une enquête parlementaire pour déterminer leur « degré d’extrémisme », enquête dans laquelle Mounir comparait directement. La défaite de la ligne « révolutionnaire » de la confrérie est donc, à Londres, un enjeu important afin de donner des gages de la non-violence du mouvement.

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