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Publié par Patrick Granet

Classes et dynamique du capitalisme  *  Moishe Postone  [pdf] MOISHE_POSTONE__CLASSES_ET_DYNAMIQUES_DU_CAPITALISME

   Le cadre théorique ici tracé transforme également le problème des classes et des luttes de classes tel qu'il apparaît dans la théorie du Marx de la maturité. Mon étude a montré avec clarté que la conception marxienne des rapports sociaux intrinsèquement dynamiques du capitalisme, tels qu'ils s'expriment dans les catégories de valeur et de survaleur, se rapporte à des formes objectivées de médiation sociale et que l'on ne peut pas comprendre cette conception seulement en termes de rapports de classes et d'exploitation. Pour Marx, les rapports de classes jouent toutefois un rôle important dans le déploiement historique de cette société. Bien que ce livre ne traite pas complètement ce rôle et ne s'occupe pas davantage des diverses dimensions et complexités de la compréhension marxienne des rapports de classes, la recherche menée jusqu'ici implique d'aborder la problématique des classes de la façon suivante ; la catégorie de classe esquisse un rapport social moderne qui est quasi objectivement médiatisé par le travail ; dans la critique de l'économie politique, la lutte de classes est structurée par, et est enchâssée dans les formes sociales de la marchandise et du capital.

   C'est lorsque Marx développe et analyse la catégorie de survaleur au livre I du Capital qu'il évoque pour la première fois les rapports de classes en présentant la relation entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. Cependant, tel qu'il est présenté, le statut théorique de cette relation ne va nullement de soi. On a souvent pris l'exposé de Marx pour une description de la structure des groupes sociaux dans la société capitaliste ou pour la description d'une tendance historique de l'humanité à se polariser en deux groupes sociaux, une petite classe capitaliste et un vaste prolétariat. Ces deux lectures ont soulevé d'importantes objections. La première a été critiquée comme étant une simplification injustifiée de la structure des groupes sociaux sous le capitalisme ; comme on sait, Marx lui-même présente effectivement un tableau plus riche et plus varié des groupes sociaux et de leur action politique dans ses écrits historico-politiques. La seconde interprétation – c'est-à-dire que la façon dont Marx traite les classes dans le livre I duCapital soit la description d'une tendance historique – a également été de plus en plus contestée au vu des récents développements socio-économiques – en particulier, le déclin en nombre de la classe ouvrière sous le capitalisme avancé et la croissance de nouvelles classes moyennes salariées.

   Diverses réponses théoriques à cette évolution socio-économique ont cherché à défendre l'analyse marxienne des classes ou à réaffirmer l'importance centrale des classes dans l'analyse du capitalisme. Une approche consiste à dire que l'opposition de la classe capitaliste et du prolétariat présentée au livre I du Capital n'est que la première étape d'une description plus complète. James Becker, par exemple, affirme que le rapport polarisé du livre I doit être considéré comme une première approximation et que les investigations effectuées par Marx dans les livres II et III impliquent un tableau bien plus complexe de la structure des groupes sociaux sous le capitalisme et de leur développement (1). Becker commence sa discussion en attirant l'attention sur la critique suivante de Ricardo par Marx : « Ce que [Ricardo] oublie de souligner, c'est l'accroissement constant des classes moyennes qui se trouvent au milieu, entre les workmen [ouvriers] d'un côté, le capitaliste et le landlord [propriétaire terrien] de l'autre » (2). Ayant ainsi montré que Marx n'a pas la position sur la polarisation empirique des classes qu'on lui prête souvent, Becker entreprend de décrire, en s'appuyant sur l'analyse de Marx, une forme d'« accumulation circulatoire-administrative » qui succède historiquement à l'accumulation industrielle. Selon Becker, cette accumulation circulatoire-administrative engendre socialement les nouvelles classes moyennes et demeure la source principale de leur emploi et de leurs revenus (3). Dans son étude sur le rapport entre les changements qualitatifs des formes de base du capital (tant dans la circulation que dans la production) et le développement des classes sociales et leurs relations mutuelles, Becker tente de montrer que l'analyse de Marx ne va pas à l'encontre de la croissance des nouvelles classes moyennes, mais qu'au contraire son analyse est tout à fait à même de rendre compte de cette évolution (4).

   Ainsi la critique marxienne de l'économie politique permettrait-elle dans son déploiement une analyse du développement historique et de la transformation des classes et autres groupements sociaux sous le capitalisme, plus différenciée qu'on ne le pense souvent. Cela se peut, mais je voudrais dire que, quoique l'on puisse comprendre le rapport de la classe ouvrière et de la classe capitaliste, présenté au livre I du Capital, comme une première approximation, rien n'indique que la signification complète de ce rapport doive être comprise en ces termes. Bien sûr, Marx s'intéresse à la transformation de la structure sociale européenne du fait du développement du capitalisme : la dissolution ou la transformation des anciens groupements sociaux, tels que la noblesse, la paysannerie et l'artisanat traditionnel, et l'apparition de nouveaux groupements, tels que la classe ouvrière, la classe bourgeoise et les nouvelles classes moyennes salariées. Néanmoins, dans Le Capital, son objectif essentiel n'est pas de présenter un tableau exhaustif de la structure sociologique de la société capitaliste, qu'on la considère de façon statique ou dans son développement ; la signification du rapport de classes que Marx expose dans le livre I du Capital doit bien plutôt être vue d'après l'idée essentielle de son argumentation.

   On a généralement compris le rapport de la classe capitaliste et de la classe ouvrière comme se trouvant au cœur de l'analyse de Marx parce que le rapport d'exploitation détermine le capitalisme et que, sous la forme de la lutte de classes, il constitue la force motrice du changement historique (5) . En d'autres termes, il est compris comme le rapport social le plus essentiel du capitalisme. Or j'ai dit ici même que Marx pense les rapports fondamentaux du capitalisme à un niveau d'analyse logique plus profond ; ce qui l'intéresse, c'est la médiation sociale qui constitue cette société – ce qui pose la question du rapport, dans l'analyse marxienne, entre les classes et le caractère spécifique de la médiation sociale sous le capitalisme.

   Lorsque j'ai discuté de la catégorie de survaleur, j'ai déclaré que la visée stratégique de la théorie critique de Marx n'est pas seulement de révéler l'existence de l'exploitation en montrant que, sous le capitalisme, le surplus, contrairement aux apparences, est créé par le travail et approprié par les classes non laborieuses. En réalité, sa théorie, en saisissant le surplus comme surplus de valeur, décrit aussi une dynamique complexe qui s'enracine finalement dans les formes sociales aliénées. Cela implique que l'opposition de classes polarisée entre capitalistes et ouvriers est importante dans l'analyse de Marx non seulement parce que l'exploitation se trouve au cœur de sa théorie, mais aussi parce que les rapports d'exploitation sont un élément essentiel du développement dynamique de la société en tant que tout. Toutefois, ces rapports n'engendrent pas, en et par eux-mêmes, ce développement dynamique ; ils le font dans la mesure où eux-mêmes sont constitués par, et enchâssés dans les formes de médiation sociale que j'ai analysées.

   Pour clarifier cette idée, il faut se reporter à la façon dont Marx présente le concept de lutte de classes dans Le Capital. Ce concept se rapporte à un très large éventail d'actions sociales collectives : à l'action révolutionnaire ou, du moins, à l'action sociale fortement politisée visant à atteindre des buts politiques, sociaux et économiques à l'aide de mobilisations de masse, de grèves, de luttes politiques, etc. Mais il existe aussi un niveau « quotidien » de la lutte de classes. C'est d'abord ce niveau que Marx, dans son analyse des formes de survaleur, présente comme moment inhérent au capitalisme.

   Lorsqu'il discute la durée de la journée de travail sous le capitalisme, Marx note qu'elle est indéterminée ; elle fluctue grandement à l'intérieur de limites à la fois physiques et sociales (6). Cette fluctuation est directement liée au caractère des rapports entre les producteurs et ceux qui s'approprient le surplus social – au fait que ces rapports sont eux aussi constitués et médiatisés par la forme-marchandise. La journée de travail résulte, du moins en principe, d'un contrat entre deux parties formellement égales qui porte sur la vente et l'achat de la force de travail en tant que marchandise. Selon Marx, c'est précisément parce que les rapports entre ouvriers et capitalistes sont en partie constitués par cet échange que la lutte est inhérente à ces rapports :

« Il ne résulte de la nature de l'échange marchand proprement dit aucune limitation à la journée de travail, donc aucune limite du surtravail. Le capitaliste se réclame de son droit d'acheteur quand il cherche à rendre la journée de travail aussi longue que possible [...]. Et le travailleur se réclame de son droit de vendeur quand il veut limiter la journée de travail à une grandeur normale déterminée. Il y a donc ici une antinomie, droit contre droit, l’un et l’autre portant le sceau de la loi de l'échange marchand. Entre des droits égaux, c'est la violence qui tranche. Et c'est ainsi que dans l'histoire de la production capitaliste, la réglementation de la journée de travail se présente comme la lutte pour les limites de la journée de travail. Lutte qui oppose le capitaliste global, c'est-à-dire la classe des capitalistes, et le travailleur global, ou la classe ouvrière » (7).

En d'autres termes, la lutte de classes et le système structuré par l'échange marchand ne reposent pas sur des principes opposés ; ce type de lutte ne représente pas une perturbation dans un système par ailleurs harmonieux. Elle est au contraire inhérente à une société constituée par la marchandise comme forme totalisante et totalisée.

   La lutte de classes s'enracine de diverses façons dans cette forme quasi objective de médiation sociale. La relation entre travailleurs et capitalistes est marquée par une indétermination interne concernant, par exemple, la durée de la journée de travail, la valeur de la force de travail et le ratio temps de travail nécessaire/temps de surtravail. Que ces déterminations ne soient pas « données » et que, partant, elles puissent faire l'objet de négociation et de lutte à tout moment, cela indique que, sous le capitalisme, la relation entre les producteurs du surplus social et ceux qui se l'approprient ne se fonde pas sur la force directe ou sur des modèles fixés par la tradition. Cette relation est constituée en dernier ressort d'une façon très différente – selon Marx, par la forme-marchandise de la médiation sociale. De plus, ce sont précisément les aspects indéterminés de cette relation qui permettent l'expression de besoins et d'exigences historiquement variables. Enfin, le fait que cette relation de classes entraîne une lutte permanente est également lié à la forme de l'antagonisme social en question – droit contre droit –, qui est elle-même une détermination tant de la subjectivité que de l'objectivité sociales. En tant que forme d'une antinomie sociale « objective », ce rapport conditionne aussi les conceptions que les parties concernées ont d'elles-mêmes. Elles se conçoivent comme possédant des droits, conception de soi constitutive de la nature des luttes en question. La lutte de classes entre capitalistes et travailleurs salariés s'enracine également dans la façon spécifique dont les besoins et les exigences sont compris et articulés dans un contexte social structuré par la marchandise – c'est-à-dire dans les types de compréhensions de soi et de conceptions sociales des droits, qui sont associés à un rapport structuré de cette manière. Ces conceptions de soi n'apparaissent pas automatiquement mais se constituent historiquement ; de plus, leurs contenus ne sont pas simplement contingents, mais impliqués par le mode de médiation sociale déterminé par la marchandise.

   Comme nous l'avons noté, dans le cas de la force de travail en tant que marchandise, le rapport constitué par la forme-marchandise ne peut pas se réaliser pleinement en tant que rapport entre individus. Les travailleurs ne peuvent acquérir un contrôle réel sur leur marchandise – c'est-à-dire la propriété réelle de leur marchandise – qu'au moyen de l'action collective. Il est à cet égard significatif que Marx, après avoir commencé le chapitre sur la journée de travail dans Le Capital en fondant la lutte de classes logiquement, c'est-à-dire sur le fait que le rapport entre travailleurs et capitalistes est médiatisé par l'échange marchand, conclue ce chapitre en évoquant l'introduction effective d'une limitation légale de la journée de travail, ce qui montre, selon lui, que les travailleurs en tant que classe ont acquis un certain contrôle sur la vente de leur marchandise (8). Le chapitre passe de la détermination formelle des travailleurs comme propriétaires de marchandise à la réalisation de cette détermination, c'est- à-dire à l'examen de la classe ouvrière comme propriétaire collectif réel de marchandise. Dans l'analyse de Marx, la catégorie de marchandise, telle qu'elle se déploie sous la forme du capital, ne se rapporte donc pas seulement aux relations quasi objectives entre individus atomisés, mais aussi aux grandes structures et institutions sociales collectives. Réciproquement, le développement de formes collectives n'est pas en et pour soi opposé à, ni en tension avec les rapports sociaux structurants du capitalisme. En d'autres termes, la théorie marxienne du capital ne se limite pas au capitalisme libéral. En effet, lorsqu'elle montre que la réalisation de la force de travail en tant que marchandise entraîne le développement de formes collectives, l'analyse de Marx implique le commencement d'une transition vers des formes capitalistes postlibérales. D'après Marx, quand les travailleurs agissent collectivement comme propriétaires de marchandise, on a atteint historiquement le stade où la forme de la production est adéquate au capital. La limitation de la journée de travail est un facteur important dans cette transition vers la production de la survaleur relative et, partant, vers la dynamique continue qui entraîne des relations mutuelles déterminées entre productivité, survaleur, richesse matérielle et forme de production. C'est à l'intérieur de ce cadre dynamique que l'antagonisme implicite au rapport de classes apparaît sous la forme de luttes permanentes qui, en retour, deviennent des moments du développement de la totalité. Ces luttes ne se limitent pas aux questions d'horaires et de salaires, elles surgissent à l'occasion de toute une série de problèmes qui vont de la nature et de l'intensité du procès de travail à l'utilisation des machines et aux conditions de travail, en passant par les acquis sociaux et les droits des travailleurs. Elles deviennent un aspect intrinsèque de la vie quotidienne capitaliste.

   Ces luttes affectent directement le ratio temps de travail nécessaire/temps de surtravail et jouent donc un rôle important dans la dialectique du travail et du temps. De plus, ces luttes étant médiatisées par une forme totalisante, leur signification n'est pas seulement locale : la production et la circulation du capital est telle que des luttes survenues dans un secteur ou dans une zone géographique donnés affectent d'autres secteurs ou d'autres zones. Avec la généralisation du rapport travail salarié/capital, l'organisation de la classe ouvrière, les améliorations apportées aux transports et à la communication, la facilité et la rapidité croissantes avec lesquelles les capitaux circulent, ces luttes ont des conséquences toujours plus générales ; le caractère totalisant de la médiation se réalise de plus en plus. D'un côté, ce procès de totalisation signifie que les conditions locales des rapports entre travailleurs et capitalistes ne peuvent jamais être complètement figées et isolées, ce qui fait que les conditions de ce rapport de classes – localement et plus généralement – changent continuellement et que les luttes deviennent une caractéristique permanente de ce rapport. Réciproquement, la lutte de classes devient un facteur important dans le développement spatial et temporel du capital (c'est-à-dire dans la distribution et le flux des capitaux) qui se globalise progressivement, et dans la dynamique dialectique de la forme-capital. La lutte de classes se révèle un élément moteur du développement historique de la société capitaliste.

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