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Publié par Patrick Granet

« “L’islamisme” est un concept épouvantail, qui ne correspond à aucune réalité »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Entretien. Pierre Puchot est écrivain, journaliste indépendant et spécialiste du Moyen-Orient. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, consacrés entre autres à la révolution tunisienne, au conflit entre Israël et les Palestiniens (Israël-Palestine : la paix n’aura pas lieu, Don Quichotte, 2015), ou aux Frères musulmans. Il sera présent à l’Université d’été du NPA pour nous parler notamment de son prochain livre consacré à l’histoire du jihad en France. 

Dans un billet publié en mai 2015 sur Mediapart, tu écrivais « l’islamisme n’existe pas. En tant que concept unique, uni et indifférencié, c’est un mirage, un raccourci, une illusion intellectuelle bon marché ». Peux-tu nous en dire plus ?  

Il y a une constante dans la vie politique française depuis quelques années : considérer qu’il y a un grand ennemi à combattre, appelé parfois « islam politique » ou plus souvent « islamisme ». On retrouve cela dans le vocable de gens comme Manuel Valls, Bruno Le Maire, François Fillon… et donc pas seulement au Front national ou chez Nicolas Dupont-Aignan. Or, quand on y regarde d’un peu plus près, que ce soit d’un point de vue sémiologique ou du côté de l’histoire des organisations, on se rend compte que ce vocable généralisant ne veut rien dire. On est dans une confusion quant à la représentation de l’islam dans la politique, comme si toutes les organisations politiques qui se réclamaient de l’islam avaient le même projet. C’est absurde. Et la meilleure façon de s’en rendre compte, c’est de regarder les conflits en cours au Moyen-Orient : nombre d’entre eux naissent des antagonismes politiques entre différents courants se revendiquant de l’islam. Cela veut bien dire que les projets politiques ne sont pas les mêmes, que les organisations ne sont pas les mêmes… 

Entre les Frères musulmans et Daech, il y a un gouffre.  

Oui. Il n’y a aujourd’hui absolument rien à voir entre, d’une part, une organisation comme les Frères musulmans, qui est née dans les années 1920, qui s’est développée dans plusieurs pays, jusqu’à avoir des branches qui ont acquis une autonomie et ont construit un agenda national, que ce soit en Syrie, en Iraq, en Égypte ou en Tunisie et, d’autre part, une organisation comme l’État islamique, Daech, qui a déclaré comme apostats les Frères musulmans et les combat au quotidien… 

On pourrait aussi évoquer la rivalité entre les Frères musulmans et l’Arabie saoudite, qui s’est manifestée par le soutien saoudien au renversement du président égyptien Mohammed Morsi en 2013, le royaume considérant les Frères musulmans comme un concurrent face à son volonté d’hégémonie sur l’islam sunnite. On parle donc d’un ensemble complexe, avec des projets différents, voire antagoniques, avec pour certains courants comme les Frères musulmans des projets qui s’inscrivent dans les processus démocratiques, que ce soit en Iraq, en Tunisie ou en Égypte, et des organisations qui les combattent, comme l’État islamique. Si on regarde du côté des effectifs, cela n’a rien à voir non plus, avec un État islamique et des courants jihadistes extrêmement minoritaires chez les musulmans, tandis que les Frères musulmans représentent un courant de pensée largement implanté depuis près d’un siècle.

« L’islamisme » vu comme un tout unifié et menaçant est donc avant tout un concept épouvantail, qui ne correspond à aucune réalité, destiné à effrayer et à attirer les électeurs, ici, en racontant n’importe quoi à propos de ce qui se passe là-bas.