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Publié par Patrick Granet

Projet Auteurs Rédaction Proposer Archives CT 1ère série CT 2ème série Critique communiste Carré rouge La Discorde Rubriques Conjoncture Théorie Stratégie Culture Histoire Récits Enquête CONTRETEMPS REVUE DE CRITIQUE COMMUNISTE Maroc, la révolution qui vient

Le Maroc, loin d’être une exception historique, traverse une combinaison et accumulation des contradictions qui, bien que contenues périodiquement, refont surface à un niveau plus aigu. La séquence actuelle confirme la longue durée des processus révolutionnaires, au-delà des phases de reflux, et la profondeur de la crise politique et sociale. Depuis 8 mois, la mobilisation populaire s’est installée dans le Rif. Déclenchée en réaction à la mort de Mouhcine Fikri[1], le mouvement s’est enraciné et organisé. Un ensemble de facteurs expliquent la durée, la radicalité et la massification de la mobilisation :

– La plateforme revendicative du mouvement populaire (du « Hirak ») a su traduire les aspirations des couches populaires : la fin de la corruption, la construction d’hôpitaux, d’universités, de services publics, de projets utiles pour la région et créateurs d’emploi, la promotion d’équipements culturels et de loisirs, l’arrêt des expropriations des terres collectives et de la mainmise des maffias maritimes et forestières liées à l’appareil d’état. Egalement, le désenclavement de la région, la levée de la militarisation qui régit la région depuis la fin des années 50, la justice et la vérité pour les cinq jeunes calcinés durant le M20F, la condamnation pénale des vrais responsables de l’assassinat de Mouhcine Fikri, la libération des détenus. Son élaboration a pu recueillir les doléances des différentes catégories sociales et s’appuyer sur des mécanismes participatifs. Elle est le fondement de l’unité d’action et intègre des revendications spécifiques des populations du département, portées par les comités locaux du mouvement populaire. Ella été adoptée la nuit du 5 Mars sur la place publique en présence de milliers de manifestants. Elle indique trois éléments essentiels :

  • le moteur des luttes populaires larges, y compris dans leur dimension démocratique, s’appuie en dernier ressort, sur les préoccupations immédiates et les questions sociales concrètes
  •  la confrontation politique a lieu quand la lutte pour la satisfaction des besoins élémentaires prend un caractère de masse, s’oppose concrètement aux politiques globales du pouvoir, à son appareil gouvernemental et répressif.
  • l’appropriation des contestataires de leurs propres luttes et revendications contribue à la permanence et caractère de masse de l’action

– L’indépendance politique : le mouvement populaire actuel est dans un rapport de défiance, en premier lieu, face aux partis du système vécus comme des relais au service du clientélisme, de la prédation, du racket, de l’autoritarisme et de la corruption, mais aussi vis-à-vis des courants opposés au pouvoir. Cela renvoie en partie au refus d’être paralysé par des clivages politiques et une manière de prévenir les batailles de contrôle sur le mouvement. Il y a une leçon apprise de l’expérience du Mouvement du 20 Février : ce dernier, malgré une base populaire, n’a jamais pu construire une direction organique et s’est trouvé en partie, surdéterminé, par les approches des forces organisées (et de leurs contradictions). Il y a aussi, les oppositions installées entre les courants culturels et politiques amazighes et la gauche. Cette dernière est marquée par un faible enracinement dans les quartiers populaires, un discours global plus idéologique qu’ancré dans le vécu et la langue des masses, des guerres intestines, des conceptions organisationnelles dépassées, un ancrage dans des organisations sociales et syndicales en crise, affaiblies ou discrédités. Ce rapport distancié pour des motifs variables n’est pas signe d’apolitisme. Mais La lutte actuelle sanctionne un rapport déterminé entre les partis et le mouvement social. En réalité, le « HIRAK » inaugure une nouvelle séquence : faire précisément de la politique à partir des luttes, de la question sociale et par en bas. Il avance à partir de sa propre expérience, formule des objectifs, des revendications, des tactiques de luttes, désigne des adversaires, construit son propre agenda et récit, en cherchant à maintenir l’unité d’action populaire. Ce processus par en bas, au cœur de l’expérience collective de confrontation face au pouvoir, nourrit une politisation bien plus large et profonde, que l’action organisée menée depuis des décennies.

– L’auto-organisation populaire : une des particularités du mouvement actuel est qu’il repose sur des commissions/ comités d’action liés aux habitants. Ces comités, divers dans leurs formes, fonctions, implantation, fonctionnent au moins partiellement, comme un cadre d’expression directe des aspirations des masses et de leur volonté de lutte. Il y a un processus d’organisation en gestation qui tranche avec les fonctionnements classiques des structures associatives, syndicales, politiques, où la parole, la décision, l’interprétation des motifs et de l’agenda de la lutte, étaient canalisés dans des cadres restreints. La défiance par rapport aux médiations directes ou indirectes du pouvoir est « organisée ». Ce processus assoit la légitimité de la lutte et met en en échec les manœuvres du régime. En excluant les structures du mouvement de toute négociation, les autorités se sont appuyés sur des institutions rejetées et peu crédibles. Il n’existe plus de « cadre de dialogue » capable d’institutionnaliser la lutte et les revendications en échange de concessions formelles et de promesses[2].

– Le pacifisme – la lutte actuelle se veut pacifique. Ce choix traduit aussi une lecture lucide des rapports de forces : on ne s’affronte pas à mains nues et avec des pierres, face à des corps répressifs qui ont les moyens d’écraser un soulèvement de quelques milliers ou mêmes de dizaines de milliers de personnes. La mémoire collective du peuple rifain porte les traces des répressions sanglantes qui ont émaillé son histoire. Il s’agit par ce choix, de garantir les conditions d’une participation populaire, comme élément central de la construction d’un rapport de force sur la durée. De mener également la lutte vis-à-vis de l’opinion publique locale et internationale sur le fait que les responsables de la « fitna » ( « le désordre ») sont ceux qui imposent la marginalisation, la Hogra, la négation des droits élémentaires, la répression et la misère. Maintenir des mobilisations pacifiques et imposer le droit de manifester contre le harcèlement, le blocage des forces de l’ordre est un des éléments du mouvement. Il est nécessaire, au-delà des éléments qui expliquent la permanence et le caractère de masse du soulèvement, d’en voir les ressorts profonds et le sens général.

 

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