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Publié par Patrick Granet

« Le travail, voilà l'ennemi ! » A propos de « Autonomie ! Italie, les années 70 » de Marcello Tari

e mouvement de l’Autonomie désigne un ensemble de luttes politiques en marge de – et souvent en opposition à – l’histoire dominante du mouvement ouvrier. Au cours des années 1970, et particulièrement en Italie, il forma un milieu foisonnant d’expériences suffisamment denses et subversives pour que la perspective de rapports sociaux enfin communisés apparaisse viable et enviable à une large échelle. Marcello Tarì nous propose une lecture de cette épopée qui, certes, pourra susciter des commentaires sur le parti pris, mais que seuls ceux qui ont déjà, toujours et par ailleurs, fait allégeance aux « réalités incontournables » du capitalisme chercheront à renvoyer dans les limbes. Le parti pris est le suivant : la vérité du mouvement n’est ni dans ses prémices prolongeant l’agitation soixante-huitarde, ni dans les tentatives de structuration pour constituer un front ouvrier uni et massif dans une nouvelle phase de lutte, ni même dans les développements ultérieurs d’une réflexion post-marxiste sur l’avènement du general intellect comme nouveau sujet de l’histoire de l’émancipation. Non, la vérité du mouvement est dans ce mot d’ordre qui a émergé aussi bien de la spontanéité la plus débridée que des réflexions les plus foisonnantes : Le travail, voilà l’ennemi ! Marcello Tarì rappelle que les années 1970 sont celles d’une grande transformation dans le rapport au travail : de la grande usine où se coudoient des dizaines de milliers d’employés, comme à Mirafiori, on passe à la multiplication des ateliers de sous-traitance et, particulièrement en Italie, au travail au noir qui rendent la constitution d’une subjectivité ouvrière à la fois unifiée et émancipatrice de plus en plus problématique. Cela conduit à changer massivement la vision que les prolétaires pouvaient avoir du travail, ainsi que de sa place dans leurs vies et dans leurs luttes. Émerge ainsi la notion de société comme usine globale de la reproduction capitaliste où le travail stricto sensu, à la fois perd sa place centrale et mythifiée du fait de sa précarisation, mais devient simultanément la figure d’une oppression plus générale qui peut être déclinée en diverses occurrences. Les revendications des sujets « déviants » (femmes, jeunes, homosexuels…) s’inscrivent dorénavant dans l’agenda des luttes et y acquiert une légitimité fondée sur une approche extensive et actualisée du prolétariat, lui fournissant par ailleurs de nouvelles armes. Tous ces phénomènes ont concouru à mettre enfin le travail au centre des critiques nécessaires du capitalisme. Mais celles-ci n’ont pas réussi, à l’époque, à s’appuyer sur une théorie suffisamment mûre des rapports sociaux sous le capitalisme – et donc du travail – pour entraîner le mouvement vers leur communisation – et donc son abolition. Les phénomènes devinrent plus visibles, mais pas immédiatement plus lisibles. En effet, le travail est dénoncé par le mouvement autonome comme le facteur déterminant de la reproduction de la société capitaliste, mais son analyse reste focalisée sur la réappropriation de son contenu concret (valeur d’usage) en opposition à une forme abstraite uniquement conçue comme relevant de la domination plus ou moins manifeste de classe (valeur d’échange) . Il a manqué une certaine lucidité, un dépassement de ce schéma marxiste traditionnel en puisant dans Marx lui-même pour comprendre que le travail-marchandise est un et indivisible et n’est pas l’assemblage de deux essences distinctes, l’une positive et l’autre négative. Il présente par contre deux faces engendrant une dynamique auto-référentielle : une face concrète qui est son contenu directement vécu, toujours cependant déterminé par la nécessité de la valorisation, et une face abstraite qui est constituée par le revenu qu’il procure et permet ainsi de connecter les travaux individuels à une totalité sociale régie par la loi de la valeur. En se médiatisant lui-même, à la fois producteur et distributeur de cette substance simultanément imaginaire et réelle qu’est la valeur, le travail est le facteur historiquement spécifique qui explique l’émergence et la continuité de la société capitaliste sous ses différentes formes. Le travail est donc effectivement l’ennemi de toute conscience émancipatrice parce qu’il constitue la synthèse sociale spécifique au capitalisme (quelle que soit sa variante : libérale, planifiée, autogérée…). Le vrai communisme n’est pas dans la régénération de cette synthèse mais dans son abandon.

   

Éric Arrivé

 

Autonomie ! Italie, les années 1970 – Marcello Tarì, traduit par Étienne Dobenesque – La fabrique éditions – Paris, octobre 2011.

 

Pour creuser la critique marxienne du travail, la théorie de la double nature du travail, etc :

 

- Quelques bonnes raisons pour se libérer du travail (par Anselm Jappe)

- Manifeste contre le travail (par le groupe Krisis)

- Crise et critique de la société du travail (par Robert Kurz)

- Ils ne savent pas, mais ils le font : le mode de production capitaliste est une fin en soi irrationnelle (par Robert Kurz)

- L'innocence perdue de la productivité (par Claus Peter Orlieb)

- Quelle valeur a le travail ? (Par Moishe Postone)

- Travail abstrait et médiation sociale (par Moishe Postone)

- Travail abstrait et fétiche (par Moishe Postone)

- La légende du travail (Par Jean-Marie Vincent)

- La domination du travail abstrait (par Jean-Marie Vincent)

- Critique du travail. Le faire et l'agir (par Jean-Marie Vincent)

- Avec Marx, contre le travail (par Anselm Jappe)

- Résumé du chapitre " Critique du travail " du livre Les Aventures de la marchandise

- Le travail du négatif (par Anselm Jappe)

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