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Publié par Patrick Granet

Ces Lorrains qui luttent courageusement pour un avenir dépollué de l’héritage minier

C’est une victoire judiciaire qui en appelle d’autres : le 30 juin, la compagnie Charbonnages de France a été condamnée à verser 5,9 millions d’euros à Rosbruck, une commune lorraine, sinistrée par les dégâts miniers. Dans cette région, la vie de milliers d’habitants est empoisonnée par d’anciennes mines de fer et de charbon, dont les exploitants ont laissé derrière eux d’immenses problèmes : maisons fissurées à la limite de l’effondrement, rivières mortes à force d’être goudronnées, pollution des nappes phréatiques, risque d’inondations... Habitants, élus et associations luttent ensemble sur le front judiciaire et législatif. Alors que des mines de sel sont toujours en activité et que des permis d’exploration de gaz de houille viennent d’être accordés, ils se désespèrent des orientations prises par la réforme du code minier, qui écarte les enjeux environnementaux. Mais conservent une détermination intacte pour défendre les droits des générations futures. Reportage.

« Il n’y a rien qui vous choque ? » C’est la première question posée par Joëlle Pirih lorsqu’on entre chez elle. Rien de visible de prime abord, mais une sensation de malaise tout de même, similaire à celle du mal de mer. Le regard s’accroche alors à des cales disposées à plusieurs endroits de la maison pour mettre à niveau le mobilier ou retenir les portes qui menacent de claquer. « Il y a 3 % de pente dans la cuisine », annonce Joëlle. Une inclinaison de trois centimètres par mètre. « D’un bout à l’autre de la maison, en diagonale, il y a 45 centimètres de différence ! »

La maison de Joëlle et Gaston penche, et c’est loin d’être la seule à Rosbruck, village mosellan de 785 habitants situé à la frontière franco-allemande, non loin de Forbach. De nombreuses façades arborent de larges fissures. « Quatre-vingt maisons ont été détruites dans la commune : leurs fondations n’étaient pas suffisantes pour résister à l’affaissement », énonce Gaston.

 

En cause selon les habitants : les veines de charbon que les Houillères du bassin de Lorraine (HBL), filiale de l’établissement public Charbonnages de France, ont creusé sous le village. HBL a utilisé la technique du foudroyage qui consiste à laisser s’effondrer les terrains derrière le passage de la haveuse (une machine qui sert à excaver), au lieu de remblayer les galeries avec des apports extérieurs. « A chaque fois que ça s’écroulait, il y avait des secousses, se remémore Joëlle. « C’est à cause de leur méthode d’exploitation que nous sommes victimes de tels dégâts. Ailleurs, les exploitants sont obligés de remblayer. Chez nous, ils ont sacrifié le village ! » Gaston en est certain : « Le foudroyage sans remblais, ils ne l’auraient jamais fait sous Matignon ou les Champs-Élysées ! »

« Comment voulez-vous que les gens aient confiance en l’État ? »

Bernard Glanois, membre de la Confédération de la consommation, du logement et du cadre de vie (CLCV) de Rosbruck, mène sans relâche depuis vingt ans une bataille judiciaire contre HBL. « Ils ont utilisé le foudroyage pour faire des économies. S’ils remblayaient, la tonne de charbon coûtait 750 francs ; là, c’était 75 francs. Mais leur calcul était faussé car ils ne tenaient pas compte des dégâts en surface, ni de l’écologie ! » Selon les expertises réalisées, le quartier où résident Joëlle et Gaston Pirih est descendu de douze mètres entre 1984 et 2005. « Nous avons construit dans les années 80 en toute ignorance d’une exploitation future », déplore Gaston. Avec Joëlle, ils ressentaient parfois des vibrations. Puis, ils ne sont plus arrivés à fermer les fenêtres. « Peu à peu, l’eau de pluie a commencé à s’écouler contre le mur, l’humidité est montée, les pièces ont moisi. A la mairie, on nous disait que ce n’était pas la faute des mines, mais de malfaçons. »

En 2003, HBL cesse l’exploitation de la mine. La maison mère, Charbonnages de France, est dissoute cinq ans plus tard. Difficile pour les habitants du bassin houiller de savoir contre qui ils peuvent désormais se retourner. « Charbonnages de France était un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial, ndlr) et aujourd’hui, l’État se défausse. Son service juridique n’existe plus, alors on nous renvoie vers Bercy. Quand on est reçus au ministère, ils disent qu’ils sont du côté des sinistrés tout en faisant trainer les procédures », dénonce Bernard Glanois.

Ce dernier nous emmène devant une maison abandonnée depuis une dizaine d’années. Les stigmates des crevasses minières cernent l’entrée. « La maison a d’abord été réparée par HBL, puis relevée avec des vérins sous les fondations, avant qu’un coin de la maison ne s’effondre à nouveau. La propriétaire a fini par obtenir une indemnisation financière, mais elle était épuisée. Comment voulez-vous que les gens aient confiance en l’État ? »

Onze ans de batailles judiciaires

La mobilisation des habitants sinistrés s’est traduite en mars 2001 par l’élection d’un nouveau maire, Pierre Steininger, à la tête d’une liste citoyenne. « Rosbruck est la commune la plus sinistrée du bassin houiller lorrain », atteste t-il, évoquant les dysfonctionnements des réseaux d’assainissement, le « déficit d’image » et la « perte de rentrées fiscales » avec le départ de 250 habitants en moins en dix ans. Bien décidé à faire reconnaître les dégâts miniers – évalués à 8,7 millions d’euros par des experts – le maire a finalement obtenu gain de cause après onze ans de bataille judiciaire. En août 2016, le tribunal de grande instance (TGI) de Sarreguemines a fait verser par l’État une provision d’un million d’euros à la commune pour le préjudice subi.

Ce 30 juin 2017, le tribunal a statué sur le montant précis de l’indemnisation pour Rosbruck : il a condamné Charbonnages de France à payer 5,9 millions d’euros. « Franchement c’est quand même une belle victoire pour la commune », a réagi le maire Pierre Steininger, « on va pouvoir faire des réparations qui commençaient à être urgentes. La priorité des priorités, c’est la reconstruction de notre groupe scolaire » [1]. Des habitants sont engagés dans des procédures parallèles. Quarante-cinq dossiers sont en appel au tribunal de Metz pour des indemnisations relatives aux pentes. Vingt-cinq familles sont également en procès pour les risques d’inondation. Avec les affaissements miniers, une partie des maisons de Rosbruck se situent désormais en-dessous du niveau de la rivière, La Rosselle, un affluent de la Sarre... C’est le cas de la maison des Pirih qui se retrouve en zone inondable. « Ce sont toujours les plus modestes qui paient le prix le plus fort », s’indigne Bernard Glanois.

En lutte face au nouveau code minier

Les affaissements miniers ne concernent pas seulement le bassin houiller. A Auboué, une ville au Nord-Ouest de Metz où étaient exploitées des mines de fer, des affaissements ont eu lieu il y a vingt ans. « 180 familles ont vu leurs maisons détruites », se remémore Colette Gœuriot, à l’initiative du collectif de défense des bassins miniers lorrains, qui rassemble des sinistrés, des élus et des représentants d’associations. Les membres du collectif se mobilisent sur la réforme en cours du code minier, dans un contexte où Nicolas Hulot et le gouvernement se sont engagés à ne plus délivrer de permis de recherche et d’exploitation d’hydrocarbures. Mais le doute plane pour savoir si cela passera par la réforme du code minier ou une loi spécifique.

« Il y a une pression du patronat minier pour pouvoir exploiter les mines sur nos territoires dans des conditions qui les arrangent, en écartant les questions environnementales et les futures indemnisations », dénonce Colette Gœuriot. « Souvent, les gens nous disent que "la mine est un sujet qui appartient au passé" », poursuit Olivier Tritz, président du collectif. « Nous, nous disons que c’est un sujet du présent et du futur avec une dimension nationale et internationale, d’où l’importance de se mettre en réseau. Aujourd’hui, nous avons des documents qui intègrent davantage les questions environnementales, pour faire face aux lobbies. »

- Lire à ce sujet notre enquête : Or, cuivre ou gaz de schiste : la France sera-t-elle livrée aux convoitises des compagnies minières ?.

Membre du collectif, Loris Ravasio se bat « pour une vraie loi « après-mine » ». Il préside l’association des victimes des dommages miniers dans le bassin de Piennes-Landres. Ces communes de Meurthe-et-Moselle ont connu plusieurs affaissements successifs depuis 1994. « Dans le code minier français, il n’y avait rien de prévu pour défendre l’environnement et les populations en lutte. Les 130 maisons sinistrées se sont retrouvées totalement exclues de la loi. C’est inadmissible que des gens soient sinistrés et non indemnisés ! Il est important que le code minier soit protecteur de l’environnement et des populations. »

Qu’en sera t-il pour l’avenir, alors que de nouveaux projets voient le jour ? Outre l’ouverture d’une première mine d’or prévue d’ici 2020 en Guyane, une dizaine de permis d’explorer ont été attribués ces dernières années en métropole, pour chercher de l’or, du fer, du plomb, du zinc, du cuivre ou du lithium. A l’est de la Moselle, des arrêtés concernant quatorze puits de forage de recherche de gaz de houille ont été délivrés en 2016 [2].


Réunion de membres du collectif de défense des bassins miniers lorrains / CC Sophie Chapelle.

Gaz radioactif, inondations et risques de pollution

Face à ces nouveaux projets, des élus et associations tentent d’alerter sur les conséquences environnementales et sanitaires des exploitations passées. Fabienne Menichetti est maire d’Ottange, une ville de 2 750 habitants. Des galeries, faisant suite à l’exploitation de trois mines de fer, y quadrillent le sous-sol. « Notre commune est contrainte à plus de 80 % par le plan de prévention des risques miniers (PPRM) », témoigne l’élue socialiste. Il est devenu presque impossible de construire sur ce territoire, ce qui déclenche des tensions entre les habitants. « L’intérêt du PPRM est que la responsabilité en cas d’affaissements incombe au Préfet, et plus au maire », complète Oliviez Tritz. « Tout l’enjeu est d’arriver à continuer à développer les communes, en prenant en compte les risques, pour qu’elles ne deviennent pas des communes fantômes. »

Fabienne Menichetti s’inquiète également des remontées de radon, un gaz radioactif naissant dans les cavités, qui favorise les cancers pulmonaires selon l’Organisation mondiale de la santé [3]. Le conseil municipal d’Ottange a d’ailleurs prévu l’installation prochaine de détecteurs de radon dans tous les bâtiments publics.

« On a surtout perdu toutes nos rivières », alerte Fabienne Menichetti. Comment expliquer ce phénomène ? Durant l’exploitation minière, l’eau drainée par les galeries était pompée par l’exploitant afin de permettre la poursuite des extractions. Certaines communes ont ainsi observé le tarissement de sources et l’assèchement de cours en amont de certaines rivières. En parallèle, le rejet de cette eau extraite des cavités – appelé « exhaure » – dans les cours d’eau voisins a artificiellement augmenté leur débit. Mais la fin de l’exploitation des mines génère désormais des risques d’inondation : l’arrêt du pompage par les entreprises exploitantes a conduit à la remontée du niveau de l’eau qui noie progressivement les galeries – on parle d’« ennoyage ». Résultat : des quartiers se retrouvent partiellement inondés comme à Creutzwald, une ville à proximité de Rosbruck. « Il n’y a par ailleurs aucun inventaire des produits laissés au fond des mines de la Houve », s’inquiète Michel Chardeau, retraité des Houillères et membre de l’Adelp, une association locale de défense de l’environnement.


Le bassin de décantation des eaux issues de la mine, géré par le BRGM / CC Sophie Chapelle.

« Faire au mieux »

Face au risque de pollution généralisée des nappes phréatiques et des forages d’eau potable, c’est désormais le BRGM – Bureau de recherches géologiques et minières, un organisme de l’État – qui, suite à la liquidation de Charbonnages de France, se charge du suivi de « l’après-mine » [4]. Le BRGM a mis en place, depuis fin 2009, un pompage de l’eau de mine de La Houve. L’eau extraite est reversée dans un bassin de décantation, puis traitée avant d’être rejetée dans le milieu naturel. C’est le BRGM lui-même qui réalise les analyses d’eau, sous le contrôle de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (la Dreal, service déconcentré du ministère de l’Environnement).

Au sommet du terril qui surplombe ces bassins se dévoilent aussi les schlamms, déchets miniers composés de charbon, d’eau et de cendres. « Un arrêté préfectoral demande la remise en état des terrains, mais au lieu de réhabiliter, l’État préfère le terme magique de "mesure compensatoire" », se désole Michel Chardeau. Vous voyez là-bas, au milieu des schlamms, ils ont fait une petite mare pour les pélobates (espèce d’amphibien, ndlr). Après 150 ans d’exploitation minière, il ne peut pas y avoir un retour en l’état des terrains. La seule question qui se pose maintenant, c’est comment faire au mieux. »


Le sommet du terril de la Houve II surplombe les schlamms. A gauche de la photo, la mare pour les pélobates / CC Sophie Chapelle.

La rivière la plus polluée d’Europe

La gestion de l’après-mine, c’est aussi la préoccupation d’Helmut Birtel, ancien électromécanicien à la mine. Helmut vit à Petite Rosselle, à dix kilomètres de Rosbruck, et milite à l’Adepra, une association locale de défense de l’environnement : « La Rosselle, qui menace d’inonder Rosbruck, a reçu la peu glorieuse distinction de "rivière la plus polluée d’Europe". Il n’y a plus de poisson depuis cinquante ans, c’est une rivière totalement morte ! » [5] L’eau claire de cette rivière a laissé place à un fonds recouvert de goudron. Aucun doute pour les membres de l’Adepra : ce sont les rejets de l’ancienne cokerie – l’usine où était distillée la houille pour produire la coke, utilisée dans le chauffage domestique et l’industrie métallurgique – qui ont pollué l’eau.

Leur combat se porte désormais sur le gazomètre, une énorme cuve contenant 40 000 tonnes de produits chimiques divers – soufre, hydrocarbures, ammoniac... – située sur le site de l’ancienne cokerie. L’étanchéité est assurée par une simple géomembrane. Le stockage devait être provisoire, mais il dure depuis bientôt trente ans... « S’il y a une fuite, les nappes phréatiques seront polluées, on n’aura plus d’eau potable pendant des décennies, redoute Helmut Birtel. C’est une bombe à retardement ! »

Malgré les risques et les alertes lancées, l’association peine à mobiliser la population. « On n’a plus un seul commerce ici, à Petite Rosselle (6 600 habitants), avance Henri Ostogorsky, ancien mineur. Depuis la fermeture des mines, une grande partie des gens travaillent en Allemagne. Les Houillères nous laissent un monde où ce sont nos petits-enfants qui vont payer les dégâts. » A l’entrée de leur maison, Joëlle et Gaston Pirih l’affirment : « Tous les jours, c’est un calvaire. Même si notre maison était vendable, nous ne voulons pas faire subir à d’autres personnes ce que nous subissons. Nous sommes prisonniers. »

Texte et photos : Sophie Chapelle

Photo de Une : United Nations Photo

Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec l’association ISF SystExt, membre de la fédération Ingénieurs sans frontières. Cette association regroupe des professionnels en activité ayant un intérêt commun pour les systèmes extractifs, en particulier miniers.

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