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Publié par Patrick Granet

Octobre 1917-2017. Le communisme en mouvement (2e partie)Catherine Samary 31 mai 2017

La Yougoslavie : l’actualité d’une expérience autogestionnaire globale

 

La propriété sociale des moyens de production a été organiquement associée en Yougoslavie aux droits d’autogestion reconnus aux travailleurs, abolissant le « salariat » par un acte constitutionnel en 1950 – un acte à la fois postérieur à une prise de pouvoir révolutionnaire anticapitaliste et en rupture avec l’étatisme soviétique. Ce fut un choix politique, catalysé par le conflit avec Staline, mais introduit également sur des bases pragmatiques et évolutives en fonction de l’expérience – d’où plusieurs réformes sur trois décennies, élargissant les droits autogestionnaires dans une approche de la « propriété sociale » qui va se modifier.

On ne peut mesurer la portée de l’acte fondateur de l’autogestion en 1950 sans remonter aux racines du conflit qui l’a permis : elles se trouvaient dans la popularité acquise par les communistes yougoslaves capables de mener jusqu’à une victoire révolutionnaire la lutte antifasciste des partisans, contre les orientations prônées par Staline – et les accords de Yalta. En effet, selon le partage de « sphères d’influence » décidé entre grandes puissances alliées à Yalta, la Yougoslavie  devait rester dans la sphère occidentale sous domination de la dynastie serbe. Le respect de ces accords aurait impliqué une lutte commune avec la résistance des forces tchetniks soutenant le roi réfugié à Londres. Mais l’expérience de la première Yougoslavie de l’entre-deux guerres dominée par cette dynastie, avait été celle d’un capitalisme périphérique, tributaire des capitaux étrangers se concentrant dans les parties les plus développées du pays en laissant la grande masse de la population paysanne paupérisée. Ce fut aussi celle d’une dictature à la fois sociale (interdiction du parti communiste et des syndicats) et nationaliste grand’serbe (oppression des nationalités non serbes), une idéologie encore portée par la résistance des tchetniks.

C’est à la fois ce passé-là et les consignes de Staline voulant imposer les accords de Yalta, que les communistes yougoslaves ont rejeté dans la façon même d’organiser la lutte des partisans – or ce fut la condition de leur popularité et de la victoire. La résistance antifasciste était en même temps sociale et plurinationale (donc en rupture avec l’ancien régime et en conflit sur le terrain  avec les tchetniks) : elle était organisée dans des Comités de libération gérant les territoires libérés en distribuant la terre aux paysans et sur une base fédérative – promettant la reconnaissance de la diversité des communautés nationales dans la nouvelle Yougoslavie en construction. Celle-ci fut de fait fondée par une véritable assemblée constituante et fédérative – l’AVNOJ – Assemblée des comités de libération nationale – convoquée avant même la fin de la guerre, et qui avait explicitement refusé le retour au pouvoir de la dynastie serbe, défiant les accords de Yalta. La victoire contre le fascisme et la légitimité populaire et internationale qu’elle donnait aux dirigeants communistes, leur permirent de tenir tête et à Staline et à ses alliés pour qui l’essentiel était dans l’immédiat la victoire contre les forces de l’Axe mené par l’Allemagne.

Il ne fait aucun doute (et il est évidemment normal) que, dans un environnement capitaliste redoutable, le soutien du « grand frère » soviétique était espéré par les communistes yougoslaves  – d’où l’interdiction des critiques publiques jusqu’en 1948. Mais la défiance et la recherche d’autonomie envers le Kremlin était réelle : Tito qui avait organisé les brigades internationales en Espagne avait constaté la disparition de maints brigadistes dans les procès et purges staliniennes. La volonté que ce soit l’armée populaire yougoslave et non pas l’armée du Kremlin qui entre la première dans Belgrade libérée témoignait des défiances ; parallèlement  les rencontres se multipliaient entre  partis communistes de la région, pour un projet de fédération balkanique qui échappait au contrôle de Staline. Telle fut la cause réelle (derrière les mensonges et prétextes mis en avant par Moscou) de « l’excommunication » du titisme décrétée par Staline en 1948 : elle fut accompagnée de purges dans toute la région.

Le choix d’un système autogestionnaire obéissait en 1950 à trois objectifs : en se réclamant du Marx valorisant la Commune de Paris, contre le dirigeant du Kremlin, les dirigeants titistes revendiquaient leur pleine légitimité au sein du mouvement communiste mondial en y cherchant des soutiens ; mais il s’agissait aussi de consolider la base sociale du régime, dans cette phase d’isolement, en la mobilisant dans un programme concret et populaire de « construction » du pays (de ses infrastructures, de ses usines), associé à la proclamation d’un statut autogestionnaire ; enfin, il fallait aussi expliquer (et compenser) une traumatisante rupture avec la « Patrie du socialisme » jusqu’alors glorifiée : la critique de l’étatisme permettait d’expliquer aussi la consolidation  bureaucratique d’un parti révolutionnaire devenu Etat et se comportant en « grande puissance ». Il fallait donc s’en protéger et s’en dissocier par une mobilisation populaire.

Mais, comme ce fut le cas du parti de Lénine, se manifestèrent les mêmes tendances « substitutistes » d’un  parti d’avant-garde ayant conduit la révolution. Il allait de façon audacieuse introduire les droits d’autogestion tempérant l’étatisme – mais cela fut fait sur des bases largement dirigistes qui vont marquer l’ensemble de l’expérience et la fragiliser.

Le monopole politique du parti unique fut « légitimé » dans cette nouvelle phase par une théorisation ad hoc notamment d’Edouard Kardelj pour qui la démocratie autogestionnaire n’aurait pas besoin d’un pluralisme de partis politiques – encore moins de partis hostiles à l’autogestion : un enjeu de la « démocratie socialiste », bien loin d’être clarifié y compris parmi les courants anti-staliniens marxistes ou libertaires. Néanmoins le régime fut considérablement assoupli jusqu’à la fin des années 1970 en transformant le PC en « Ligue des communistes yougoslaves »/LCY avec ses associations de masse, et en élargissant les droits autogestionnaires et ceux des républiques.

La direction communiste historique issue de la révolution était à l’écoute des conflits sociaux et nationaux. Et jusqu’à la fin de son propre règne (au tournant des années 1980), le « titisme » comme régime, se traduira  pratiquement, face aux conflits, par un élargissement des droits autogestionnaires et nationaux – mais ces avancées se combineront à la répression de tout mouvement national, social ou politique autonome : le monopole d’interprétation finale des conflits revenait à la direction de la LCY, de même que le pouvoir de décider des réformes, ou de leur interruption.

Toutefois, l’impact  de la révolution, puis la forte croissance et les succès de la reconstruction et de l’industrialisation très rapide du pays, ainsi que le prestige du « non-alignement » assuraient une très grande popularité au régime qui laissa de larges marges d’expression de débats et de conflits tant que le monopole du pouvoir n’était pas mis en cause.

On n’entrera pas ici dans l’analyse des différentes phases et réformes de l’autogestion yougoslave, faite par ailleurs (Samary, 1988, 2010). Il faut s’attarder sur la décentralisation économique et institutionnelle du « socialisme de marché », car elle a pu (et peut encore) apparaître comme une réponse à l’étatisme bureaucratique, renforçant l’autogestion. La suppression de la planification (assurant la redistribution des ressources des régions riches vers les moins développées) a été prônée à la fois par des courants libertaires, des économistes de divers tendances, et par les représentants des républiques les plus riches.

L’idée que le marché devrait être utilisé comme régulateur dans un régime de propriété sociale autogestionnaire (donc sans marché du capital et sans domination de la propriété privée) fut et reste un débat essentiel. Assimiler ce type de point de vue à un projet « capitaliste » ne permet ni de clarifier les débats nécessaires sur les catégories marchandes dans la transition post-capitalistes ni de cerner avec précision les réels courants favorables à une restauration capitaliste.

Quoi qu’il en soit, l’effet pratique du « marché socialiste » supprimant la planification au milieu des années 1960, fut l’augmentation des écarts sociaux et régionaux et la montée du chômage, accompagnée de tendances pro-capitalistes réelles (remettant en cause les droits de l’autogestion et cherchant à légaliser une accumulation monétaire capitaliste, orientée par des critères de profit marchand). Ces logiques entraient en contradiction avec les aspirations égalitaires et socialistes légitimées par des principes et droits reconnus – les droits autogestionnaires étaient sans cesse bafoués en pratique par la montée de forces technocratiques et bancaires ; et le principe  « à chacun selon son travail » devenait à chacun selon les ventes sur le marché, creusant les inégalités sociales et régionales.

Telles furent les causes de milliers de grèves et de la montée de mouvements sociaux-politiques contestataires, notamment sous l’influence des partisans marxistes de l’autogestion, critiques du « marché socialiste ». C’est dans ce contexte que fut avancée, notamment dans la jeunesse communiste influencée par les enseignants de la revue Praxis, la revendication d’une « autogestion de bas en haut » à la fois contre l’étatisme et le marché comme régulateur, et critiquant autant les privilèges bureaucratiques que la « bourgeoisie rouge » qui se renforçait avec les critères marchands.

 

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