Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

«LES ANARCHISTES» : NI DIEU NI MAÎTRISE

«Résignés, regardez, je crache sur vos idoles ; je crache sur Dieu, je crache sur la patrie, je crache sur le Christ, je crache sur les drapeaux, je crache sur le capital…» Par ce genre d’invectives contre la bonne pensée d’une société d’exploiteurs et de larbins, le leader de l’anarchisme individualiste français Albert Libertad aimait haranguer les foules et les réveiller. On ne trouve guère de traces de ce tempérament enflammé dans les Anarchistes, nouveau film d’Elie Wajeman, découvert ici-même avec son beau premier long métrage Alyah en 2012, à la Quinzaine des réalisateurs.

Tentant la reconstitution historique, le jeune cinéaste nous transporte dans un groupe d’agitateurs antisystème dans le Paris de 1899. Un brigadier, Jean Albertini (Tahar Rahim), est désigné par son supérieur pour infiltrer la bande où se mêlent intellectuels bourgeois et ouvriers, pratiquant la poésie et le vol, et soi-disant susceptible de basculer à tout moment dans une autre forme de violence. Il faut sauver la République de ces dangereux phraseurs qui sont en correspondance avec d’autres groupuscules européens et russes. Le courant de l’anarchisme individualiste est intéressant dans la mesure où il se construit en radicale opposition à l’idée révolutionnaire et ouvriériste. L’émancipation est moins sociale qu’ancrée en chaque personne désireuse de se défaire de l’emprise des différentes autorités (Dieu, famille, patrie, bonnes mœurs…).

Pour raconter un bout de cette aventure intellectuelle, communautaire, le cinéaste choisit le point de vue de la trahison, donc d’un allié du pouvoir, d’un aliéné de la norme, parfois séduit, éventuellement troublé et finalement manipulé. Mais ce choix nous empêche d’adhérer à cette escouade idéaliste qu’il épie et dénonce, et peut-être aurait-il mieux fait de composer avec de plus jeunes acteurs pour leur donner quelque chose comme une aura proto-rock. Le film reste étrangement sage en dépit de son sujet, figé dans une apesanteur bleutée et hivernale qui convient bien à la figure mélancolique d’Elisée Mayer (le toujours fascinant Swann Arlaud). Il est difficile de se sentir concerné par les risques que fait peser Albertini sur ceux qu’ils fréquentent sans doute parce que les enjeux sont trop vaguement ancrés dans un Paris d’époque que l’absence de moyens - et de vastes perspectives historiques - empêche de toute façon de représenter.

Didier Péron

Semaine de la critique : Les Anarchistes d’Élie Wajeman ave

Commenter cet article