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Publié par Patrick Granet

 Le Brésil risque de subir l’une des plus grandes régressions écologiques et sociales de son histoire

Les grands propriétaires terriens ont toujours été très influents au Brésil. Mais leurs tentatives de détruire la forêt amazonienne au profit de l’agro-business et de rétablir une forme de travail forcé pour les plus pauvres avaient été jugulées pendant dix années de gouvernement de gauche. La destitution, il y a un an, de la présidente Dilma Roussef a libéré leurs ardeurs. Les députés « ruralistes » sont en train de démanteler toutes les lois et institutions préservant l’environnement et défendant les droits des plus pauvres, avec la complicité du président conservateur Michel Temer. En parallèle, les assassinats de militants sans-terre se multiplient dans les campagnes, en toute impunité. Une quasi « situation de guerre civile » larvée, analysée par Laurent Delcourt, chercheur au Cetri.

Les faits, d’une violence inouïe, sont à peine relayés par les grands médias nationaux. Au coeur d’une crise politique sans précédent depuis la fin de la dictature, moins d’un an après la destitution de la présidente Dilma Roussef, le Brésil rural des sans-droits vient de connaître deux nouvelles tueries de masse. Le 24 mai dernier, à Pau d’Arco au sud du Pará, 10 membres du Mouvement des sans-terres (MST), neuf hommes et une femme, sont abattus de sang-froid et 14 autres blessées par les polices militaire et civile, dépêchées sur les lieux pour les déloger d’une terre qu’ils occupaient, à la demande de son prétendu propriétaire. Celui-ci avait refusé la compensation prévue par la loi dans ce type de litige foncier, la jugeant insuffisante. Résultat : un bain de sang.

Un mois plus tôt, le 20 avril 2017, dans l’État frontalier du Mato Grosso, neuf paysans étaient assassinés par balle ou à l’arme blanche. Retrouvés pieds et poings liés, certains d’entre eux avaient été décapités, d’autres présentaient d’évidentes marques de torture. Tous appartenaient à une communauté de sans-terres installée dans un campement (assentamento) à Gleba Taquaruçu do Norte, une colonie agricole située à plusieurs centaines de kilomètres de la petite ville de Colniza.

Des dizaines d’assassinats chaque année

En 2004, plusieurs dizaines de familles occupant ces terres âprement disputées avaient déjà été expulsées par des hommes de main (pistoleiros) à la solde de grileiros (accapareurs illégaux de terres publiques). Reconnue dans ses droits, la communauté avait pu réoccuper légalement le terrain, mais faisait depuis l’objet de fortes pressions et intimidations et avait même déjà subi quelques agressions, mortelles parfois. Quelques jours avant le massacre, elle avait une nouvelle fois explicitement été menacée et avait tenté d’alerter les autorités. Peine perdue. Comme à leur habitude, ces dernières ont fermé les yeux sur ces menaces. Comme souvent, les commanditaires sont connus, des suspects sont désignés, mais ceux-ci sont rarement inquiétés.

C’est que dans ces terres isolées de frontière agricole formant ce que l’on appelle l’arc du déboisement (arco do desmatamento), l’impunité règne en maître, tout particulièrement lorsque les victimes occupent le bas de l’échelle sociale. Au Brésil, la « justice de classes » est, peut-être plus qu’ailleurs, une réalité toujours vécue au quotidien par des centaines de milliers de travailleurs ruraux. Sur les 1722 assassinats de militants, perpétrés dans les campagnes depuis 1985, note ainsi la Commission pastorale de la terre (CPT), à peine 112 ont donné lieu à un jugement et seulement 31 commanditaires ont été condamnés sur 45 mises en examen. Une situation scandaleuse en soi et qui n’est pas près de s’améliorer. En témoignent les deux récents massacres et, surtout, le dernier rapport de la CPT qui montre, chiffres à l’appui, la forte recrudescence, depuis un peu plus d’un an, de toutes les formes de violence dans les campagnes brésiliennes.

Nouvelle flambée de violence dans les campagnes

L’année dernière, le nombre de conflits ruraux aurait en effet augmenté de 26 %, passant de 1217 cas répertoriés en 2015 à 1536 en 2016, les seuls conflits liés à la terre ayant connu un bond de près de 40 %, pour atteindre près de 1079 occurrences, soit le chiffre le plus élevé depuis le premier relevé statistique de la CPT en 1985. Dans ce contexte, le nombre d’assassinats a lui aussi atteint un nouveau pic, avec 61 assassinats perpétrés en 2016 (contre 55 en 2015) : un niveau jamais atteint depuis 2003, année considérée comme particulièrement sanglante.

Outre ces « exécutions », la CPT dénonce également l’augmentation du nombre de tentatives d’assassinat, en hausse de 25 % et celle, vertigineuse, du nombre d’agressions physiques (non létales) : 206 % en un an à peine. Mais elle pointe surtout le durcissement de la répression « légale » exercée contre les militants de la cause paysanne, indigène et/ou écologiste. Non moins significatifs de l’exacerbation de la violence dans les campagnes brésiliennes, près de 228 activistes auraient ainsi été incarcérés en 2016 contre 80 en 2015, soit une hausse de près de 86 % (CPT, 2017).

Criminalisation croissante des mouvements sociaux

L’invasion par la police de l’école des cadres du MST (Mouvement des sans-terre) en novembre dernier et l’arrestation de plusieurs représentants du mouvement accusés d’« appartenance à une organisation criminelle » ; l’usage disproportionné de la force contre les 3000 indigènes rassemblés à Brasilia, en avril, pour défendre leurs droits à la terre ; ou encore la brutale répression, avec l’aide de l’armée, des manifestations qui réclament depuis des semaines la démission de Michel Temer sont autant de manifestations visibles d’un violent retour du bâton destiné à mater toute velléité de révolte. Elles sont le signe d’une criminalisation croissante des mouvements sociaux, sur fond d’atteintes, de plus en plus agressives, aux droits des populations rurales.

D’ores et déjà, trente-six militants ont été assassinés depuis janvier et tout indique que ce décompte macabre n’est pas près de s’arrêter. De fait, comme l’affirme le théologien Leonardo Boff, les campagnes brésiliennes vivent actuellement une « situation de guerre civile, avec son cortège d’insécurité, de menaces, d’agressions, d’embuscades, de persécutions, d’invasions, de destructions de petites propriétés (….), et de nombreux assassinats ». 
Cette nouvelle explosion de violence rurale est le « véritable visage du coup d’État qui a eu lieu contre la démocratie dans le pays ». Elle en dit long sur la nature de la clique politique qui s’est installée au pouvoir à Brasilia suite à la destitution de Dilma Rousseff.

Après une dizaine d’années de relative accalmie – correspondant en gros aux deux mandats de Lula et aux premières années de la présidence de Dilma Rousseff – ces attaques contre le mouvement populaire ne sont évidemment pas fortuites. Elles sont la conséquence prévisible du retour aux affaires des forces les plus rétrogrades du pays, celles-là mêmes qui ont adoubé sans hésiter le gouvernement illégitime de Michel Temer après avoir mené, au Congrès, une fronde permanente contre la présidente Dilma et précipité finalement sa destitution, en août 2016, sous un prétexte futile et au terme d’un procès politique ubuesque.

Un Congrès constitué très majoritairement d’hommes, riches et blancs

Fondé en 1824, sous l’empire des Bragance [la famille qui a régné sur le Portugal puis le Brésil après l’invasion du Portugal par Napoléon, ndlr], le Congrès national a connu depuis une remarquable continuité. Rassemblant actuellement 513 députés et 81 sénateurs, il est sans doute l’un des organes législatifs les moins représentatifs du continent sud-américain. De fait, constitué très majoritairement d’hommes, riches et blancs, le Congrès ne reflète en rien les réalités sociales du pays. Outil de préservation des situations de rente, il n’a que rarement brillé par son engagement en faveur des droits de la population, pas plus que par son adhésion aux règles du jeu démocratique, en dépit de son apparent et scrupuleux respect des procédures formelles.

À ce titre, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le Congrès s’était érigé en première force d’opposition – avec l’armée – aux gouvernements, dits « populistes » car populaire, des années 1950/1960, et qu’il a été jusqu’à endosser le coup d’État militaire de 1964, peu après la décision prise par président João Goulart d’initier une timide réforme agraire. La démocratisation des années 1980 a échoué ensuite à lui assurer une plus grande assise démocratique. Contre vents et marées, il est resté un bastion traditionnel du conservatisme politique. D’aucuns considèrent d’ailleurs l’assemblée issue des élections d’octobre 2014 comme la plus conservatrice, dans sa composition, depuis …1964. Or, c’est ce même Congrès qui s’est trouvé à la manœuvre dans la procédure de destitution et tient désormais les rênes du pouvoir dans le pays.

Ruralistes, évangélistes et défenseurs des armes à feu

Ultra-majoritaires dans la très peu vénérable assemblée, trois lobbies parlementaires y donnent désormais le « la » : les ruralistes, les évangélistes et les défenseurs des armes à feu, appelés respectivement bancadas (rangée de bancs) du bœuf, de la Bible et de la balle, les fameux « trois B ». Le plus puissant d’entre eux, le bloc ruraliste – ou Front parlementaire agropastoral – a été créé dans le seul but de défendre les intérêts de la grande propriété et de l’agrobusiness dans le pays.

Navire amiral de l’oligarchie terrienne, il compte actuellement dans ses rangs plus de 200 parlementaires (207 députés et environ un tiers des sénateurs, soit 40 % de l’assemblée), issus de très nombreux partis politiques de la majorité comme de l’opposition, ce qui lui confère un poids politique complètement disproportionné par rapport à la taille du secteur. Pouvoir démesuré donc, qui lui permet d’imposer des lois qui lui sont favorables ou d’entraver celles qui portent atteinte à ses intérêts. Et, dans tous les cas, de faire peser une intense pression sur l’exécutif, quitte à nouer des alliances opportunistes pour parvenir à ses fins.

Impunité pour la déforestation, indulgence pour le travail forcé

Au nombre de ses grandes victoires politiques, le lobby ruraliste est parvenu à imposer une vaste réforme du code forestier, contre l’avis de la présidente et de l’écrasante majorité de la population. Il a réussi aussi à faire annuler de nombreuses peines et amendes pour déboisement illégal. Il a obtenu l’aval des députés pour réviser la définition du « travail forcé » (comprendre « assouplir la législation en la matière »), en proposant un nouveau projet qui rallonge la journée de travail légale et va jusqu’à autoriser le remplacement du salaire ou d’une partie du salaire par l’octroi d’un logement ou de nourriture.

Il a fait adopter un projet de loi qui facilite la vente de terre à des étrangers. Et désormais, ils s’attaquent aux lois et réglementations qui garantissent les droits des communautés indigènes et quilombolas (afro-descendantes), et délimitent leur territoire. Se caractérisant par une remarquable discipline de vote, les parlementaires du front ruraliste ne sont jamais restés inactifs sous les gouvernements pétistes [du PT, la gauche social-démocrate brésilienne, ndlr]. Au contraire.

Programme socialement régressif et écologiquement destructeur

Pour la seule année 2016, le front ruraliste a été à l’initiative de pas moins de « 11 nouveaux projets et propositions de loi, et 29 décrets-lois, [soit] 40 actions [entreprises] contre les peuples et communautés des campagnes, de l’eau et des forêts » (2017).« La majorité de ces lois, précise Philip Fearnside, de l’Institut national de recherche en Amazonie (INPA), ont été introduites (…) au moment de la procédure de destitution de Dilma Rousseff, entre mars et août [2016]. Durant cette période, tous les sénateurs étaient concentrés sur l’affaire. Il a été facile pour les ruralistes de faire passer leurs lois rapidement. Certaines attendaient dans les tiroirs depuis 30 ans » (cité in Massiot, 2017).

Reste que la principale victoire du lobby ruraliste a indiscutablement été la destitution de la présidente, dont il fut l’un des architectes les plus acharnés (Folha de São Paulo, 18 avril 2016). Il ne s’en cache d’ailleurs pas. Dans un documentaire récent, l’un de ses chefs de file et gros producteur de jus d’orange, le député Nelson Marquezelli, expliquait, à la fois pédagogue et sans vergogne : « L’agriculture est la base du pays. Si vous ne lui donnez pas de ministres qui parlent la même langue que le front rural, il ne reste pas « très » longtemps. Ni le ministre, ni même le président …. » (Arte, Brésil - Le grand bond en arrière, diffusé le 10 avril 2017). Remarquable aveu qui témoigne de la toute-puissance des élites agraires au Brésil.

Le premier producteur de soja au monde au ministère de l’Agriculture

L’« obstacle » présidentiel levé, avec le coup d’État parlementaire contre Dilma Rousseff, cette oligarchie terrienne a quartier libre pour mener à bien son programme socialement régressif et écologiquement destructeur. Et elle a trouvé en Michel Temer un formidable allié. De fait, propulsé à la tête du Brésil par un Congrès dominé par les forces les plus réactionnaires du pays, Michel Temer ne s’est pas fait prier pour donner entière satisfaction à ses nombreux soutiens parlementaires, et en particulier au puissant lobby ruraliste.

D’entrée de jeu, l’ex-vice-président de Dilma Rousseff annonce la couleur en nommant à des postes-clés deux des plus farouches opposants à la démarcation des territoires indigènes et des zones protégées. Alexander Moraes, ancien conseiller à la sécurité du gouverneur de São Paulo et fervent défenseur des méthodes répressives, se voit confier le ministère de la justice, avant d’être remplacé, suite à sa cooptation au « Tribunal suprême », par Osmar Serraglio, un membre influent du lobby ruraliste. Et, le représentant le plus emblématique du secteur, le sénateur du Mato Grosso et premier producteur de soja au monde, Blairo Maggi, se fait remettre les clés du tout-puissant ministère de l’agriculture.

À peine constitué, le gouvernement se livre ensuite à un vaste processus de réorganisation administrative et annonce des coupes budgétaires radicales qui visent – et affaiblissent – principalement les organismes environnementaux, les institutions d’appui aux secteurs ruraux populaires, et celles chargées de la défense de leurs droits.

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