Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

Barbès Blues au temps du couvre-feu (64) / Farid Taalba

Le lendemain matin, à la terrasse du café ombragée par les parasols qu’on avait sortis pour se protéger du cagnard qui sifflait déjà ces premières mesures de chaleur, les clients eurent le loisir de découvrir ce qui advint après que le maître eut prononcé sa sentence aussi imprécatoire que salutaire : « Hier au soir, au Grand Café de l’Etoile, en présence du président des Comices Agricoles d’Akbou accompagné de ses collaborateurs, Milou Hernandez, son propriétaire, nous a gratifié d’une de ces soirées dont il a le secret. Grâce aux bonnes relations qu’il entretient avec les indigènes évolués de la petite agglomération d’Akbou, il a fait venir un de ces troubadours du cru que l’on présente comme un grand poète musicien. Cette étonnante gloire locale se trouve aussi être une des coqueluches de la majorité de ces Kabyles aux vêtements crasseux qui descendent de la montagne les jours de grand marché et que ces derniers recherchent avidement pour animer leurs fêtes dont on vous a déjà relaté les folkloriques déroulements hauts en couleurs. Là, loin de l’habituel tintamarre des tam-tams et des stridents hautbois rythmant les cérémonies de ces fêtes primitives, nos compatriotes français ont pu assister à un récital bien moins rustique et dont le genre semble s’être bien adapté aux cadres de nos brasseries. Le chanteur mena ainsi une petite formation musicale dont l’exotisme ne manquait pas de ce charme étrange qu’on trouve dans le Salammbô de Flaubert. Ils enchantèrent le public par le déroulement et l’enchevêtrement d’audacieuses arabesques sous la pluie métallique des cymbalettes fixées sur le cadre d’un tambourin. Il ne manquait que cette exquise danseuse que l’on trouve dans « La danse arabe », ce charmant tableau de Paul Leroy où une robe de voile fin et coloré s’ouvrent sur sa poitrine dénudée et qu’elle étend son bras de chair blanche parcourue de frémissantes ondulations en direction d’une joueuse de tambourin tout aussi effeuillée. Toujours est-il qu’au paroxysme du récital, le chanteur demanda le silence et prit la parole. Si nombre d’entre nous n’avons rien compris au jargon de sa langue gutturale, tout à coup, à la manière des acteurs du théâtre italien qui surgissent dans le dos des spectateurs, quand il eut fini son discours, un homme habillé comme un zazou de Saint-Germain des Prés s’est levé du fond de la salle, coiffé d’un extravagant chapeau à larges bords et affabulé d’une paire de lunettes qui lui donnaient l’air d’une grosse mouche endimanchée. Après un bref échange avec le chanteur, une introduction musicale s’exécuta au terme de laquelle notre original lança sa voix extraordinaire qu’il modula de plus en plus vite. Il entra même en transe, gigotant et tremblant comme un forcené, la bouche écumant de mousse comme un aliéné du docteur Blanche. Le public était subjugué, parcouru par des exclamations de surprise et tenu en haleine. Jusqu’au moment où le forcené s’abattit subitement au sol et resta sans vie à la stupeur de l’auditoire qui, comme au cirque, se serait ému de la chute d’un trapéziste. Avec une mine réjouie qui déconcerta encore plus, le sourire traversant son visage d’une oreille à l’autre, le chef du petit orchestre posa son mandole, se leva et jeta son burnous sur l’infortuné comme pour le garantir de sa protection avant que, sur son ordre, les autres musiciens le fassent rapidement disparaître dans les coulisses devant l’auditoire bouche bée. Et, au retour des musiciens, reprenant leur récital au grand soulagement des spectateurs qui comprirent que ce ne fut qu’une ingénieuse mise en scène, ces derniers se regardèrent étonnés en se demandant comment ils avaient pu se laisser prendre par les facéties de ces grands enfants que sont pourtant nos Kabyles des environs… ».

 

Commenter cet article