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Publié par Patrick Granet

Amnesty international, dans un rapport rendu public le 31 mai 2017 [1], dénonce les dérives de l’état d’urgence en France depuis son entrée en vigueur en novembre 2015, et notamment sur le droit de manifester. L’examen de l’ensemble de ce rapport ne relève pas de la critique des médias. En revanche, ce même rapport fait état, selon ses propres termes, d’un « usage disproportionné de la force » et de violences policières. Or, avant sa publication, rares – très rares – ont été les grands médias qui ont enquêté sur ces violences. Qu’ont-ils découvert dans le rapport à ce propos et qu’en ont-ils retenu ? Un journalisme de maintien de l’ordre ? Négliger les « violences policières » pour se concentrer sur les affrontements « en marge » (comme ils disent…) des mobilisations écologistes et des manifestations contre la « Loi travail » : telle a trop longtemps été la règle observée par les grands médias, et en particulier par les télévisions, si friandes d’images spectaculaires qu’elles se sont bien gardées d’enquêter sur le rôle et les agissements des forces de police. Des médias souvent plus soucieux de soutenir le « maintien de l’ordre » que d’informer.  Pourtant, une enquête semblable à celle d’Amnesty concernant les violences policières avait été menée par Reporterre et publiée en juin 2016. À l’époque, le Rapport de la Mission civile d’information sur les actions de maintien de l’ordre menées depuis les manifestations contre la loi Travail en février 2016 n’avait été commenté ni relayé quasiment nulle part, à l’exception notable de Libération, Politis, et de quelques médias alternatifs [2]. À croire qu’un média indépendant (qui ne figure pas parmi les « grands ») serait une source négligeable ou peu fiable, trop engagée et, partant moins sérieuse qu’une ONG. À moins que les faits relevés dans une enquête publiée en juin 2016, au plus fort des mobilisations sociales, ne méritent d’être (très inégalement…) pris en considération que lorsque celles-ci ont cessé ?  Dès mai 2016, nous avions nous-mêmes mis en cause le traitement médiatique du comportement des forces de police – « Loi Travail : matraquages médiatiques sur les manifestations » – en relevant notamment le contraste entre « la reprise en boucle […] des chiffres et éléments de langage de la Préfecture » et le « silence sur les violences policières » [3]. De même, nous avons montré – « Violences policières « en marge » des manifestations : les mots pour (ne pas) le dire » – comment les interventions policières étaient présentées dans des termes biaisés qui permettaient d’éluder ou de relativiser leurs conséquences.  Et pourtant …       Plus de 1000 blessés : ce chiffre, retenu avec précaution par le rapport d’Amnesty, résulte des entretiens avec les Street medics, un mouvement de secouristes bénévoles, et témoigne de l’ampleur des violences policières. Or sur ces violences, en dépit du rapport d’Amnesty, quelques médias ne nous ont pas déçus.   « Cachez ces violences que je ne saurais voir » Quelques exemples de dissimulation pudique…  - Le Monde, sous le titre « Quand l’état d’urgence rogne le droit de manifester », saupoudre un article fourre-tout de son cru de quelques fragments du rapport d’Amnesty, réussissant le tour de force de ne pas parler une seule fois de violences policières. Focalisé sur les « interdictions de manifester », il omet soigneusement de mentionner ce qu’il est convenu d’appeler les « pratiques du maintien de l’ordre », se contenant de parler « d’affrontements » entre deux camps : « 90 % de ces arrêtés ont été pris lors de la mobilisation contre la loi travail, une période qui fut souvent émaillée d’affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants. »  Pis : l’article revient sur la mort de Rémi Fraisse, un manifestant de 21 ans tué par une grenade offensive lancée par un gendarme lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens [4]. Mais c’est pour en donner une version lamentable :  En 2015, la commission d’enquête parlementaire mise en place après la mort de Rémi Fraisse – en octobre 2014, le jeune militant écologiste était décédé lors d’une manifestation d’opposants à la construction d’un barrage à Sivens (Tarn) – avait proposé de créer, sur le même modèle, une interdiction administrative de manifester pour les individus « condamnés ou connus en tant que casseurs violents ». Les circonstances précises du décès de Rémi Fraisse sont éludées, comme s’il s’agissait d’un accident, et l’enchaînement entre ce décès inexpliqué et l’interdiction de manifester pour « les individus "condamnés ou connus en tant que casseurs violents" » laisse entendre que Rémi Fraisse était l’un d’eux…  Et pour couronner le tout, la fin de l’article (soit près d’un tiers) est consacrée, dans des termes que l’on s’abstiendra de commenter, aux personnes « radicalisées », ciblées par les interdictions. Force est de constater que, pour Le Monde, le rapport d’Amnesty est un simple prétexte qui ne mérite pas d’être traité pour lui-même. Quant aux violences policières, il en sera sans doute question une autre fois.  - Europe 1 offre un autre exemple de compte-rendu tronqué. Un article publié sur son site – « Amnesty International réclame l’interdiction des grenades de désencerclement » – est exclusivement consacré à l’usage des « grenades de désencerclement », laissant penser, puisque la quasi intégralité de l’enquête disparaît, que ces armes en sont le sujet principal : « Dans un rapport à paraître mercredi, Amnesty International affirme qu’il est urgent d’interdire ces armes utilisées par les forces de l’ordre notamment lors de manifestations. Car pour l’ONG, leur dangerosité n’est pas maîtrisée. » Sans doute l’article donne-il des précisions sur celles et ceux qui sont blessés par ces armes, mais non content de ne rien dire des dérives de l’état d’urgence qui sont au centre du rapport d’Amnesty, il élude de fait le caractère systématique des violences policières. Et, comme pour dédouaner les forces de l’ordre, Europe 1 accorde une forme de droit de réponse à un syndicaliste de l’Unsa-Police [5].  - Le Parisien – « Comment l’état d’urgence permet d’encadrer le droit de manifester » – semble également estimer que le rapport ne mérite pas un traitement à part entière. L’article, classé dans la rubrique « Faits divers » – une géographie éditoriale qui en dit long ! – est consacré pour moitié aux commentaires de Philippe Capon, secrétaire général de l’« Unsa-Police » que l’on entend si peu… qu’il fréquente assidument les plateaux de télévisions.   « Des violences ? Nous allons enquêter c’est promis » Cela dit, force est d’admettre que le rapport d’Amnesty dans son ensemble a fait l’objet de nombreux comptes rendus. La plupart des médias que nous avons consultés mentionnent les restrictions et les atteintes au droit à manifester, n’hésitant pas à chiffrer le nombre de rassemblements interdits de novembre 2015 à mai 2017. Nombreux sont également ceux qui replacent ces restrictions et ces atteintes dans le contexte politique de l’état d’urgence, fidèles en ce sens au rapport d’Amnesty. Certains plus que d’autres méritent d’être mentionnés.  C’est le cas, on n’en sera pas surpris, de Reporterre, mais aussi de La Croix ou de La Voix du Nord [6], qui s’attardent longuement sur les pratiques et les violences policières, qui occupent une place centrale et donnent lieu à des descriptions détaillées dans le rapport d’Amnesty.  Le Figaro – « L’état d’urgence "dévoyé", selon Amnesty » – résume lui aussi le rapport. Et dans ce quotidien – que l’on ne saurait soupçonner de gauchisme – on peut lire (à l’abri de guillemets protecteurs) : « Entre violence policière "disproportionnée" et liberté de manifester entravée, l’état d’urgence, en vigueur depuis dix-huit mois en France dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, a été "dévoyé", dénonce Amnesty international dans un rapport paru aujourd’hui. » Et surtout :  Un grand nombre de violences « excessives, disproportionnées et arbitraires » ont été commises par les forces de l’ordre contre les manifestants, affirme Nicolas Krameyer, responsable du pôle liberté chez Amnesty France. […] Interrogés par Amnesty, les Street medics, un mouvement informel de secouristes, ont évalué à mille le nombre de manifestants qu’ils ont dû soigner de ce fait. Quelque 102 manifestants ont déposé plainte auprès de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) ou de la gendarmerie (IGGN), qui ne constituent que « la partie émergée de l’iceberg », selon le rapport. De nombreux autres articles mentionnent eux aussi ces violences, parlant de pratiques « excessives, disproportionnées et arbitraires ». Mais ces violences ne bénéficient pas de toute l’attention qu’elles méritent. Certes, ces articles isolent des exemples et mentionnent différentes armes ayant causé des blessures chez les manifestants (grenades de désencerclement, tirs de flashballs, matraques, gaz lacrymogènes, etc.). Mais rares sont ceux qui font état du nombre de blessés.  Libération, par exemple, – « Amnesty s’alarme des limitations au droit de manifester en France » – résume l’essentiel du rapport et mentionne la critique des pratiques policières (notamment les « nasses »), ainsi que les violences contre les manifestants. Mais sans s’attarder outre mesure sur leur ampleur et leurs effets. Il en va de même dans de nombreux autres médias [7].  Quoi qu’il en soit, dûment alertés par les rapports successifs de Reporterre et d’Amnesty, les médias n’ont plus aucune excuse. Désormais bien informés, armés de chiffres et de témoignages, ils seront peut-être enclins à faire leur travail sans attendre qu’une ONG le fasse à leur place : mener des enquêtes de terrain, en suivant les méthodes d’Amnesty et de Reporterre, afin de documenter et de rendre compte des violences des « forces de l’ordre » plutôt que de livrer en pâture, à longueur de colonnes et d’antenne, le spectacle spectaculaire de vitrines brisées. Et – pourquoi pas ? – en complétant leurs comptes rendus par l’explication des revendications des manifestants.  On peut sérieusement en douter, mais nous ne demandons qu’à être surpris : surtout par les chaînes de télévisions qui se délectent du spectacle des affrontements et s’en remettent aux informations fournies par la préfecture de Police [8].   Henri Maler et Pauline Perrenot
 

En juin 1907, un vent de révolte souffle sur le Languedoc, en raison d’une crise viticole qui aboutit à des manifestations monstres dans de nombreuses villes.

Le dimanche 9 juin 1907, une marée humaine envahit Montpellier pour exiger la lutte contre le vin frauduleux. Cette foule bigarrée, de petits et grands propriétaires, d’ouvriers et d’ouvrières, de commerçantes et commerçants, de paysans et de paysannes, d’élu.es, inquiète le gouvernement de Georges Clemenceau. De leur côté, les syndicalistes révolutionnaires de la CGT hésitent à s’engager dans un mouvement qui semble bien éloigné de la lutte des classes.

Si la question du vin a été capable d’engendrer une situation quasi-insurrectionnelle, c’est que la viticulture est devenue la principale activité de la région à la fin du XIXesiècle. Dans les quatre départements viticoles (Aude, Gard, Hérault, Pyrénées-Orientales), cette activité fait ­vivre la majeure partie de la population : tonnellerie, industrie des outils agricoles, des engrais, commerce... Dans les campagnes, le salariat agricole est très important : les propriétaires exploitants ne constituent que 36 % de la population active agricole en 1892, les ouvriers et ouvrières agricoles, très précaires, sont 56 %. Toutefois, ils et elles ne se représentent pas comme un prolétariat rural : plus de la moitié sont aussi propriétaires d’un petit lopin de terre.

Manifestation du 9 juin 1907

Le vignoble rouge

Une crise de surproduction survient en 1900 et entraîne une chute des prix, une forte baisse de la production jusqu’en 1903. Lorsque les cours remontent, les ouvrières et ouvriers agricoles n’acceptent plus leurs salaires de misère, qui avaient été réduits de moitié depuis 1899. Une Fédération des travailleurs agricoles et parties similaires du Midi (FTAM), affiliée à la CGT, est créée en 1903. Elle est dirigée par Paul Ader, un ouvrier agricole de l’Aude, qui sera en 1906 l’un des signataires de la charte d’Amiens.

Le 24 novembre à Nézignan-l’Évêque dans l’Hérault, une grève des ouvriers et ouvrières agricoles débute pour de meilleurs salaires et une baisse du temps de travail. L’exemple est suivi rapidement dans de nombreuses communes de tout le département, puis dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales. Les grévistes bénéficient du soutien des bourses du travail, des mairies socialistes de ce « midi rouge », et même de la bienveillance du gouvernement Combes. Les propriétaires, isolés, cèdent : le temps de travail est revu à la baisse (7 heures dans l’Aude, 6 heures dans l’Hérault), les salaires augmentent nettement (19 à 68 %). La FATM, forte de ses 15 000 membres un an après sa création, déclenche une grève générale en décembre 1904 pour unifier les législations des quatre départements. La grève est très dure, les échauffourées avec les briseurs de grève et les arrestations sont fréquentes, mais la victoire est au rendez-vous en janvier 1905. Deux ans avant 1907, on est donc bien loin de l’union sacrée entre les classes qui marquera le mouvement de 1907.

Et Marcellin Albert se lève

Dès 1904, la chute des prix reprend, et ils atteignent des niveaux particulièrement faibles en 1907 dans le Midi par rapport à d’autres régions où l’on sucre davantage le vin. Le sucrage ou « chaptalisation », autorisé par une loi de 1903, sert à augmenter le degré d’alcool par addition de substances sucrées au moût de raisin quand celui-ci n’est pas suffisamment riche. La concurrence des vins sucrés est jugée déloyale et qualifiée de « fraude ».

Dans le village d’Argelliers, au nord de Narbonne, le petit propriétaire et cafetier Marcellin Albert organise un comité de défense viticole de 87 membres le 11 mars 1907 à l’occasion de la venue à Narbonne d’une commission parlementaire d’enquête sur la crise viticole. En quelques semaines, des comités similaires se créent, d’abord dans l’Aude et l’Hérault.

Le 24 mars, le premier meeting du comité d’Argelliers remplit une salle de 300 places à Sallèles et donne le coup d’envoi d’une série de meetings tous les dimanches, avec manifestation : de 500 personnes le 31 mars à Bize, la fréquentation passe à 10 000 ou 15 000 le 21 avril à Capestang.

À partir de ce jour-là, le journal du comité d’Argelliers, Le Tocsin, sortira tous les dimanches (jusqu’au 15 septembre), pour fédérer les divers comités et expliquer la stratégie pensée par Marcellin Albert :

« Le but poursuivi par nous est de crier notre misère devant le pays tout entier, et de le crier assez haut et assez fort pour en émouvoir ­l’opinion publique de France, en lui faisant connaître notre détresse et notre ferme volonté d’y mettre un terme.

Nous voulons, par une organisation forte, digne et consciente, mettre l’État en demeure de prendre immédiatement les mesures capables de conjurer la crise dont le pays se meurt.

Les Comités locaux devront écarter momentanément toute discussion sur ces mesures et sur les moyens d’en obtenir l’adoption. De pareilles controverses prêtant à trop d’avis différents pourraient, sans autre avantage pour notre campagne d’organisation, provoquer des froissements, des mésintelligences qu’-il est indispensable d’éviter [1]. »

La fraude, voilà l’ennemi !

Marcellin Albert est une personnalité charismatique dotée d’un certain sens de l’organisation et de la communication. Sa cible reste toujours la fraude, décrite à longueur de colonnes dans Le Tocsin comme seule cause de la crise.

Le 5 mai lorsque la manifestation du dimanche a lieu à Narbonne, 80 000 à 100 000 personnes se réunissent et écoutent le maire socialiste de la ville, Ernest Ferroul, qui s’est joint au mouvement, s’en prendre à « l’État ». La manifestation se termine par un « serment des fédérés » servant à rassembler les 61 comités de défense viticole qui existent alors.

Meeting vigneron où prennent la parole Ernest Ferroul, maire de Narbonne et Marcelin Albert

La tension est montée depuis quelques semaines : des affrontements ont eu lieu lors de manifestations et avec des agents du fisc tentant de transporter dans les grandes villes les biens saisis chez les viticulteurs incapables de payer leurs dettes et leurs impôts. Une réunion des comités tenue le 28 avril à Lézignan a adopté une motion décidant de « recourir aux moyens légitimes si la situation ne s’améliore pas avec les moyens légaux ».

L’unanimité semble se dessiner autour de ce mouvement au point que s’y côtoient des socialistes, des royalistes, des séparatistes occitans et des syndicalistes révolutionnaires. Mais l’enthousiasme à la CGT reste mesuré : rejoindre un mouvement de petits et grands propriétaires, alors que l’on sort d’une année de très forte conflictualité sociale [2], ne va pas de soi. Le 20 avril, lors d’une réunion à Cuxac, Paul Ader déclare, devant un millier de personnes, que les organisations ouvrières ont toujours été les adversaires de la fraude et qu’il ne désapprouve pas le mouvement. Mais il n’ira pas plus loin qu’une bienveillante passivité.

Au-delà du succès étonnant et inattendu de l’initiative d’un viticulteur fantasque, ce mouvement se marie très bien avec la stratégie des propriétaires, mise en place après leur défaite de 1904-1905 : mettre en avant la question de la fraude pour minorer les revendications de classe des ouvriers et ouvrières agricoles. Dès 1905, un Comité régional viticole est créé pour faire campagne contre la fraude de façon suffisamment radicale pour séduire les syndiqué.es à la CGT (grève de l’impôt, démissions des élus). Cette stratégie est dénoncée et condamnée par la FTAM lors de son congrès d’août 1905, mais sans succès. Elle ne regroupe plus que 2 000 adhérents en 1907.

Ce sont justement ces deux moyens, « légitimes » mais pas légaux, qui seront préconisés lors de la manifestation de Béziers le 12 mai, devant 120 000 à 150 000 personnes, de la bouche de Marcellin Albert et d’Ernest Ferroul, qui fixe au 10 juin l’ultimatum avant leur mise en œuvre. Les slogans des banderoles se radicalisent (« La victoire ou la mort ! », « Mort aux fraudeurs », « Du pain ou la mort »,... jusqu’à la reprise du célèbre slogan des Canuts « Vivre en travaillant ou mourir en combattant »).

Ce changement de ton fait réfléchir à la CGT. Le 19 mai 1907, Victor Griffuelhes secrétaire général de la CGT, écrit à la une de La Voix du peuple : « C’est là une crise dont les conséquences peuvent être énormes et il [le mouvement ouvrier] lui appartient de chercher à l’utiliser en s’y incorporant pour lui donner un caractère toujours plus accentué de protestation et de révolte. »

Le 22 mai, le gouvernement se résout à déposer un projet de loi sur la fraude en matière de vin. Mais les manifestations continuent à rassembler de plus en plus de monde : 170 000 à 200 000 à Perpignan le 19 mai, 220 000 à 250 000 à Carcassonne le 26 mai, 250 000 à 300 000 à Nîmes le 2 juin et 600 000 à 800 000 personnes à Montpellier le 9 juin.

Ne pouvant se contenter d’une loi qui ne taxe pas assez le sucre, Ferroul annonce au lendemain de la manifestation de Montpellier la « grève municipale » ; 442 municipalités démissionnent dans la semaine, la grève des impôts est proclamée. Il n’y aura plus de manifestations massives le dimanche, mais les affrontements avec les gendarmes se multiplient. Clemenceau décide alors d’occuper le Midi : 22 régiments d’infanterie et 12 de cavaleries (33 000 hommes) arrivent sur place à partir du 17 juin. La troupe arrête Ferroul le 19 juin et le transfère immédiatement à Montpellier. Des membres du comité d’Argelliers sont aussi arrêtés, mais Marcellin Albert se cache... dans le clocher de l’église du village. Les manifestations spontanées se multiplient, attaquant les perceptions, préfectures et sous préfectures.

Le 19 juin, la première victime de la répression est un syndicaliste : Louis Ramon, ouvrier maçon, militant de la bourse du travail de Narbonne est tué par balles. Ce jour-là, la nouvelle de l’arrestation d’Ernest Ferroul déclenche une manifestation spontanée à Narbonne. Les manifestants et manifestantes se rendent à la sous-préfecture pour réclamer la libération de leur maire démissionnaire... et enfoncent la porte du bâtiment avant d’y allumer un incendie. Les cuirassiers chargent et tirent pour disperser la manifestation. Le lendemain, les affrontements reprennent à Narbonne et ­quatre personnes sont tuées (une cinquième succombera à ses blessures le 21 juin). À Montpellier, la préfecture est attaquée et pillée, forçant le préfet à se réfugier sur le toit.

Gloire au 17e

C’est cette fusillade du 20 juin qui pousse le 17e régiment d’infanterie à se mutiner. Composé de jeunes conscrits et de réservistes de la région de Béziers, il avait été déplacé à Agde le 18 juin après l’arrivée des renforts. Le soir même de la fusillade, 500 soldats pillent l’armurerie et partent à pied, de nuit, vers Béziers pour protéger la population. À leur arrivée à Béziers au matin du vendredi 21 juin, ils mettent crosse en l’air et occupent la ville.

Les soldats du 17e Crosses en l’air !

Cette mutinerie n’est pas vraiment une surprise : une tentative avait déjà eu lieu le soir du 9 juin dans une caserne narbonnaise, où les soldats avaient acclamé les manifestants et manifestantes revenant de Montpellier... et chanté L’Internationale. Si cette contestation dans les rangs de l’armée a une teinte plus « rouge » que le mouvement des viticulteurs, c’est qu’elle fait suite aux campagnes antimilitaristes de la CGT envers les soldats notamment.

Pour Clemenceau, il est hors de question que cette mutinerie soit un exemple qui se répande tant la fidélité de l’armée est primordiale pour réprimer les troubles sociaux croissants [3]. Il ordonne d’y mettre fin dans la journée. Des négociations ont lieu et le 17e finira par prendre le train le lendemain même pour rentrer à Agde, sous une escorte massive, en échange de la promesse de l’absence de sanctions [4].

Les initiateurs du mouvement ne ménagent pas leurs efforts pour éviter d’être débordés. Marcellin Albert, pourchassé par la police, réussit à se rendre à Paris le 22 juin pour... frapper à la porte du ministère de l’intérieur. Il rencontre Clemenceau, lui promet de calmer le mouvement si la loi contre la fraude est améliorée et reçoit même un sauf-conduit et 100 francs pour son retour dans l’Aude. Apparaissant alors comme un vendu, il est discrédité aux yeux des viticulteurs en lutte.

Le Tocsin n’en finit pas de rappeler les objectifs corporatistes de cette lutte : « Assez de coups, assez de violences, assez de combats fratricides. […] Pour nos enfants, pour nos femmes, pour nos familles et notre pays, il faut penser à vendre notre vin » et le comité d’Argelliers doit se défendre de viser des buts révolutionnaires en « répudiant tous les actes ou toutes les intentions politiques qui pourraient chercher vainement à s’exercer autour de lui, et affirme hautement son loyalisme français et loyalisme républicain. » [5]

Le 23 juin, la loi est enfin votée puis promulguée le 29 juin. À la CGT, on regrette de ne pas avoir plus participé à ce mouvement. Dans La Voix du peuple le 30 juin, Émile Pouget analyse le mouvement : « Si, de suite, notre sympathie est allée à ce mouvement, c’est que nous avons reconnu en lui la tactique et les moyens d’action du syndicalisme. C’était nos méthodes, auxquelles recouraient les viticulteurs ! […] Réactionnaires, républicains et révolutionnaires de diverses écoles ont marché et marchent main dans la main. [...] Eh bien, les viticulteurs du Midi vont à cela peut-être inconsciemment, mais ils y vont ! Ils vont à la disparition de l’antagonisme social […] Et, surtout, ce qui est regrettable, c’est que dans nos organisations syndicales, l’élan n’ait pas été plus unanime. À bien voir, on n’a commencé à vibrer et à s’indigner qu’au moment des massacres de Narbonne et des révoltes militaires. » Pouget oubli que cette union entre les classes était aussi le résultat de la campagne de « brouillage de la conscience de classe » [6], orchestrée par les propriétaires en 1905.

Et le brouillage continue : les comités de défense viticoles se transforment en Confédération générale des vignerons le 22 septembre. Aussitôt, Vincent Daïdé, secrétaire de la bourse du travail de Narbonne et socialiste, appelle les syndicalistes à rejoindre cette CGV. Un mois plus tard, la FTAM appelle ses adhérentes et adhérents à faire le chemin inverse devant l’évolution purement corporatiste de la CGV qui se consacre exclusivement à la lutte contre la fraude.

Renaud (AL Alsace)

 
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