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Publié par Patrick Granet

Les châtiments corporels, et plus largement « tout traitement cruel, dégradant ou humiliant », envers les enfants sont désormais interdits. Interdits mais pas punis. Pour comprendre les résistances inouïes qu’a rencontrées et que rencontre encore cette mesure de protection pourtant élémentaire, nous recommandons le livre d’Yves Bonnardel, qui met en évidence, à propos des enfants, l’existence d

La domination adulte opprime profondément les jeunes. Les "enfants" sont aujourd’hui réputés particulièrement vulnérables et vivent sous l’emprise d’un statut de "mineur" qui, sous prétexte de protection, leur retire l’exercice des droits fondamentaux qui sont reconnus aux majeurs, aux "adultes". Ce statut de mineur entérine en fait de nombreuses sujétions et finalement de nombreuses violences. La famille est ainsi l’institution sociale la plus criminogène qui soit, mais l’école est aussi un lieu privilégié d’exercice d’un ordre adulte oppressif. Le livre d’Yves Bonnardel, La domination adulte, vient rappeler les nombreuses luttes - habituellement passées sous silence - menées par des "mineurs" contre leur condition, contre les discriminations fondées sur l’âge et pour l’égalité politique. Leur donnant la parole, il questionne aussi bien les idées d’enfance et de protection que celle de minorité. C’est aussi la notion même d’éducation qui est ici interrogée. Il nous convie de façon inédite à un véritable voyage révolutionnaire au sein des rapports adultes/enfants, dont notre vision du monde ne sort pas indemne. De ce livre utile, ré-ouvrant un champ de réflexion trop longtemps refermé, nous proposons un extrait, consacré à la notion de "bien de l’enfant", qui presque toujours accompagne et légitime la domination adulte.

Je ne m’appesantirai pas sur ces violences aux effets palpables, visibles, qui sont celles qui nous choquent le plus et qui sont de fait emblématiques de la condition d’enfance : les châtiments corporels sont en effet censés être désormais réservés aux enfants. Ils sont interdits et réprimés (au moins théoriquement) pour toute autre catégorie d’humains.

Cette violence physique envers les enfants est monnaie courante : fesser, déculotter, gifler, pincer, traîner de force, tirer par les bras, par les cheveux, par les jambes, fouetter, cogner, étrangler, enfermer, isoler, priver d’accès aux toilettes, de nourriture (ou de dessert, de télé, de sortie, d’argent de poche…) ou au contraire alimentation forcée... La liste semble infinie [1]. Olivier Maurel détaille également plus de soixante-dix mots populaires différents visant à décrire des modes de violence envers les enfants. À part peut-être à propos de sexe, je crois que dans aucun domaine ne se dénote pareille inventivité dans le vocabulaire. Un sondage SOFRES réalisé en France en 1999 pour l’association Éduquer sans frapper nous donne un aperçu de la généralité de la violence : 84% des personnes interrogées donnent des coups à leurs enfants [2].

Chaque année en France les parents tuent entre 400 et 700 mineurs (soit un ou deux par jour) [3] et en blessent corporellement sérieusement plusieurs dizaines de milliers. Soulignons-le : ce sont les parents, dans 93 à 96% des cas, qui sont responsables des violences physiques, cruautés mentales et négligences graves [4].

Les enfants appartiennent si bien à leurs géniteurs que ceux-ci ont le droit évident d’intervenir sur leurs corps et même de les mutiler [5] – notamment si cela permet de marquer leur appartenance à une lignée, une communauté, un genre, une religion, etc : je pense à la circoncision mais surtout à des pratiques réellement mutilantes comme l’excision et l’infibulation, ou encore des interventions médicales sur les enfants intersexués (pour adapter chirurgicalement leur sexe biologique à l’idée que l’on se fait de « l’un ou l’autre » sexe). De même, des parents n’hésitent pas à faire pratiquer des piercings, des tatouages et des opérations de chirurgie plastique sur leurs enfants... Ils en ont parfaitement le droit.

Autres types d’appropriation des corps, les violences sexuelles sont par contre censées faire aujourd’hui l’unanimité contre elles. On se donne pourtant bien peu les moyens de les contrer effectivement. Leur réalité est massive. Dans l’ensemble des pays « développés », « entre 5 et 10% des petites filles et adolescentes ont subi des agressions sexuelles par un homme de la famille ; ces données sont par ailleurs sous-estimées par rapport au phénomène, les recherches s’accordent toutes sur ce point [6]. » Dans 80% des cas, ce sont bel et bien les membres de la famille, père, puis mère ou beau-père le plus souvent qui sont auteurs d’abus sexuels. Dès l’âge de 4 ans, les abus sexuels deviennent la maltraitance principale pour les filles [7]. Les petits garçons aussi sont des victimes fréquentes, même si c’est en nombre moindre. Là encore, les conséquences sur la vie des innombrables personnes concernées sont très graves. Le phénomène, découvert et rendu public par le mouvement féministe, s’est révélé d’une telle ampleur qu’on ne peut continuer de parler innocemment d’abus : il est bien consubstantiel au pouvoir adulte et tout particulièrement patriarcal. Du droit de propriété a toujours découlé le droit de cuissage. Patrizia Romito détaille les très nombreuses stratégies suivies pour exonérer les hommes de la famille des violences et viols :

« Il s’avère que les hommes violents étant trop nombreux et trop “normaux” pour être criminalisés et punis, on a opté pour la stratégie consistant à médicaliser et professionnaliser le phénomène. À cet effet les experts ont inventé le concept de “familles incestueuses” pour couvrir […] “l’épouvantable réalité des enfants violés par leur père [8]”. »

L’auteure donne de nombreux autres exemples de ces stratégies du silence. Et c’est non seulement l’origine très majoritairement masculine des violences qui est généralement oblitérée, mais également leur fondement très majoritairement familial. Les médias et l’« opinion publique » continuent de focaliser l’attention générale et surtout l’indignation sur les violeurs « étrangers » à la famille, bien moins nombreux que ceux qu’on nomme les « proches ». En s’indignant ainsi sélectivement, on dispose quelques arbres pour cacher la forêt. Plus l’indignation est violente, d’ailleurs, plus il semble qu’on devienne incapable de démêler les causes structurelles du désastre pour ne plus focaliser que sur les auteurs individuels, criminalisés et pathologisés. Ceux-là sont l’objet d’une mise en scène collective haineuse qui déboucherait volontiers sur un lynchage, quand les pères ou oncles, frères, grands-pères et « amis de la famille » par contre sont protégés par une omerta générale.

Personne quasiment ne semble songer à pointer du doigt les structures sociales qui organisent les conditions de subordination (la condition féminine et la condition de l’enfance) qui sont les préalables nécessaires des viols et des violences. C’est pourtant le patriarcat, c’est-à-dire plus précisément en ce qui nous concerne ici la structure familiale et le statut de mineur qui sont en ce domaine les institutions criminelles, en tant qu’ils garantissent aux abuseurs leur pouvoir et leur impunité et privent les victimes potentielles de toute possibilité de résistance.

s traitement ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle, pendant qu’il est sous la garde de ses parents ou de l’un d’eux, de son ou ses représentants légaux ou de toute autre personne à qui il est confié. » On vient de voir comment la Déclaration est interprétée, non seulement par l’État, mais tout aussi bien par les associations de protection de l’enfance signataires !

L’imprégnation à la violence

« Rien de mystérieux et d’inévitable dans l’invisibilité et le silence sur les violences subies ou agies, tout est affaire de pratique, donc de logique et de pédagogie. Idem pour la violence psychologique et la violence physique. […] Les gifles ou les fessées que l’on reçoit de ses parents pour nous apprendre à écouter les adultes et en réaction à une bêtise qu’on a faite, nous font intérioriser dès l’enfance la justification de la violence. […] Le tabou sur la violence conjugale s’explique par la gêne généralisée à dénoncer quelque chose qu’on s’est tous habitué à taire et dont la révélation est empêchée par le poids successif des mille et une expériences antérieures de silence. »
Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, 2013 [11]

La majorité des enfants évoluent donc dans un univers punitif, dans un climat de violence, de

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