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Publié par Patrick Granet

Quand, juste après le quinze septembre, les directions syndicales ont fait savoir qu’elles n’appelleraient pas à une nouvelle date de mobilisation (et s’en remettaient désormais au « combat juridique »...), la capitulation était double. A la désertion de la rue, contraire aux aspirations de milliers de salariés, dockers, cheminots, de jeunes, s’en ajoutait une autre, celle du terrain de la lutte contre la répression, massive, systématique, par laquelle le gouvernement avait tenté dès le mois de mars d’étouffer le mouvement. Pourtant, ce jeudi-là, un syndicaliste de Sud rail avait été éborgné par un tir de flash-ball. Pourtant, on comptait déjà des centaines de procès contre des militants du mouvement. Pourtant, aussi, Adama Traoré avait été tué le 19 juillet et les jeunes de son quartier immédiatement pris pour cible, l’affaire puante du burkini avait occupé l’été, et le gouvernement annonçait le démantèlement sans vraie solution de la « jungle » de Calais comme des camps à Paris, tandis que celui de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes était censé suivre dans la foulée.

Une telle politique conduisait, dès septembre, à laisser le gouvernement isoler les secteurs les plus déterminés de la mobilisation, et dans le même temps à maintenir les frontières qui séparent les militants du monde du travail, la jeunesse, et les habitantes et habitants des quartiers populaires pourtant en première ligne contre les violences policières déchainées depuis le printemps, et contre le racisme d’Etat. C’est à cela que voulait répondre le comité de mobilisation des étudiants de Paris 1 quand il a commencé à préparer, pour le 6 octobre, un meeting intitulé « Faisons front » et qui a réuni, dans un amphi qui a été l’un des poumons de la mobilisation du printemps sur les universités, Assa Traoré, Amal Bentounsi, ainsi que Romain Altman de la CGT Info’Com, des syndicalistes cheminots, des centaines d’étudiants et quelques collègues.

Les causes rassemblées ce soir-là à Tolbiac ont ensuite continué à se développer, même à s’approfondir. Elles étaient presque toutes représentées à nouveau au « Cabaret d’urgence » organisé le dimanche 16 octobre par la Compagnie Jolie Môme, sous un état d’urgence, deux fois prolongé depuis. Au Havre ou encore à la SNCF, à l’avant-garde de la répression, la direction animait depuis le mois de juin une vague de répression massive et toujours plus arbitraire, jusqu’à faire condamner un cheminot à 67 000 euros d’amende. Et dans le même temps, chez SFR, dans l’aéronautique ou encore l’automobile, une vague de licenciements était lancée par des patrons qui avaient rongé leur frein pendant le mouvement, pour éviter que les salariés en colère ne s’appuient sur la mobilisation pour développer le rapport de force local. On comprend alors l’importance que prenait le grand rassemblement à Amiens les 19 et 20 octobre, préparé pendant des semaines, et qui a regroupé autour des Goodyear près de 10 000 soutiens venus de tout le pays, syndicalistes, militants politiques, salariés et habitants d’Amiens. Sous pression, la justice de classe avait dû transformer les 9 mois ferme en 24 mois avec sursis et supprimer la mise à l’épreuve. Si l’enjeu qui consiste à faire émerger, au sein du monde du travail et du syndicalisme, une alternative aux calendriers et à la politique des directions, reste aujourd’hui posé, Amiens aura servi à rendre visible les secteurs qui pourraient le porter. Et, symbole puissant, les violences policières et les crimes racistes avaient eu leur place pendant les prises de parole, à la tribune, à travers la présence de la famille Traoré ou encore de Amal Bentounsi, avec qui j’étais intervenu.

L’affaire Adama Traoré, ainsi que la médiatisation qui a été donnée à mon agression par deux policiers le 22 septembre, avaient permis de dénoncer avec force les violences policières en cette rentrée. Mais, dès le huit octobre, un rouleau compresseur politique et médiatique se mettait en place pour renverser l’accusation, à la suite des événements de Viry-Châtillon. Après les hauts cris, après la stigmatisation féroce des jeunes des quartiers populaires, un secteur radicalisé de policiers – notamment ceux des « brigades anti-criminalité », ces héritiers de la répression coloniale – commençait à manifester, chaque soir, encagoulés, dans le centre de Paris et de plusieurs grandes villes. Une tentative (réussie, par ailleurs), de mettre la pression sur le gouvernement pour solidifier le permis de tuer donné à ces policiers dans les quartiers, ce dont nous avons été amenés à débattre au sein de l’extrême gauche contre des interprétation, au mieux, naïves. Face à ce coup de force, les liens tissés depuis quelques semaines entre les différentes catégories cibles de la répression et des violences d’Etat s’étaient à nouveau exprimés, à travers une tribune dans Médiapart qui a fait date.

Mais, la rue, c’est la marche pour Adama Traoré qui avait permis de la reprendre, le 5 novembre, au cœur de la capitale. L’affaire, constituée par la mort de ce jeune homme, impunie, entourée d’obscurité, émaillée de victoires politiques pour les Traoré, qui réclament vérité et justice, était en train de se transformer en une cause nationale, et de permettre ainsi à des milliers de familles de prendre confiance dans la possibilité de ne plus subir. Ce scenario, le gouvernement aussi le voyait venir et c’est pour cela qu’il a, après la marche, redoublé son acharnement contre la famille Traoré, en allant jusqu’à l’arrestation puis la condamnation des deux frères d’Adama, Baguy et Youssouf. Ici encore, il avait été question de faire front, à travers un puissant texte paru également sur Médiapart, et porté par plus d’une centaines de syndicalistes, de personnalités intellectuelles et politiques, de familles de victimes.

Progressivement, et notamment à partir des primaires de la droite et du centre, la scène politique nationale a été ces dernières semaines de plus en plus occupée par les débats liés aux présidentielles. Mais il n’en reste pas moins que les tentatives de jonction, d’autodéfense réciproque, qui ont vu le jour cet automne, continuent à tracer le chemin. Car il est déjà quasiment établi que le prochain gouvernement sera taillé sur mesure pour mener le combat, au profit des classes dominantes, contre le monde du travail, la jeunesse et les quartiers, bref l’ensemble de notre camp. Pour avoir la force de le contrer, la question de la construction d’un front commun, pour se défendre mais pourquoi pas aussi pour contre attaquer, reste donc cruciale. Le nouveau rassemblement appelé à Amiens par les ex salariés de Goodyear le 11 janvier prochain doit, à ce titre, servir d’occasion de s’organiser.

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