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Publié par Patrick Granet

Ce mercredi 14 octobre, Youssouf et Bagui Traoré, les frères d’Adama, comparaissaient à leur procès après plus de trois semaines de détention provisoire. À l’occasion, des rassemblements étaient organisés dans plusieurs villes (celui de Rennes a d’ailleurs été interdit par la préfecture, qui prétextait des raisons de sécurité), ainsi qu’un débat au Centre international de culture populaire, qui a rassemblé plus de deux cents personnes. L’occasion de revenir sur l’acharnement subi par la famille Traoré, mais aussi de discuter du sens politique de toute cette répression : casser la dynamique de politisation et de mobilisation indépendantes qui a émergé autour du cas d’Adama Traoré, portée par la famille et ses soutiens, ancrée à Beaumont-sur-Oise et à Boyenval, le quartier où vivait Adama.

Guillaume Vadot

Quelques échos d’un procès politique

Depuis le CICP, les informations nous provenaient de l’intérieur du procès grâce aux tweets de Nnoman Cadoret. Si certains doutaient encore qu’il s’agissait d’une opération politique, visant à casser les deux frères d’Adama pour leur combat, ce qui s’est dit au tribunal de Pontoise a dû suffire à définitivement les convaincre. Ce qui s’est passé le 17 novembre au soir y a été rappelé dans le détail, de l’arrivée de la famille et des habitant-e-s à leur empêchement d’accéder au conseil municipal de la ville par les policiers municipaux, au gazage par ces derniers et à la charge menée par les gendarmes, qui a notamment violemment touché Samba, un autre frère d’Adama. Mais, surtout, c’est la version des policiers et gendarmes qui s’est effondrée. Aussi bien en ce qui concerne la cible des accusations, que leur contenu. On apprend en effet que les policiers admettent eux-mêmes ne pas être en mesure d’identifier Bagui et Youssouf comme les auteurs des insultes ou des coups dont ils se disent victimes. Ou encore que le policier municipal maître-chien s’est en fait fait mordre par son propre animal, tandis que sa collègue qui avait déclaré à tort avoir reçu huit jours d’ITT (elle n’en a eu qu’un après que le médecin qui l’a vue ait contredit qu’elle ait reçu un coup au visage) s’est en fait…aspergée elle-même de gaz lacrymogène.

Leur peur, c’est qu’il y ait toujours plus de Bagui et Youssouf

Le procès est toujours en cours et se terminera tard dans la nuit, mais au CICP, tout à l’heure, malgré tous ces éléments, l’ambiance était au scepticisme sur la possibilité de faire établir la vérité à Pontoise. Car ce procès est politique. Car il y a le poids de l’expérience, et notamment celle des frères Kamara, habitants de Villiers-le-Bel qui s’étaient mobilisés en 2007 après la mort de Lakhamy Samoura et Moushin Sehhouli dont la moto avait été percutée par un véhicule de police, et qui ont été chargés de multiples accusations de violence avant d’être condamnés à 12 et 15 ans de prison ferme. Le mécanisme est connu : quand des familles, des jeunes, relèvent la tête dans les quartiers, l’appareil policier, judiciaire et médiatique se met en branle, niant le caractère politique des mouvements qui se développent, assignant les habitants à la violence et montant des dossiers sur les têtes les plus en vues pour les faire tomber. En l’occurrence, la famille Traoré, partant de rien, a réussi à faire émerger depuis le mois de juillet un exemple éclatant. Celui de la possibilité de défier l’impunité et les mensonges, en imposant d’abord une deuxième autopsie alors que les autorités voulaient évacuer rapidement le corps d’Adama vers le Mali, en démontant les mensonges du procureur, en obtenant le dépaysement du procès, puis en faisant marcher trois mille personnes dans Paris pour la vérité et la justice le 3 novembre. Un encouragement énorme pour les millions de personnes racisées qui subissent l’arbitraire et la mise au silence. La possibilité d’une politisation nouvelle et indépendante, qui fait particulièrement peur aux classes dominantes.

Vers une politisation nouvelle dans les quartiers populaires ?

Le débat qui s’est mené ce soir au CICP s’est enrichi de plusieurs témoignages. L’« outrage », ce grand prétexte au harcèlement juridique des habitants des quartiers, ou encore les yeux crevés par des tirs de flash-ball de 2010 au printemps 2016. L’impunité des membres des forces de l’ordre, qui réussissent à faire de leurs témoignages fictifs des vérités assermentées. Mais se sont ouverts aussi des échanges sur les perspectives, pour soutenir la famille Traoré, et s’organiser, le monde réuni en soutien permettant de penser les suites. Comme il était souligné, le contexte pourrait bien être en train de changer. En face, avec l’état d’urgence permanent, l’extension des pratiques répressives expérimentées dans la banlieue vers les manifestations et l’ensemble des mouvements sociaux, en plus de la vague de répression en cours dans le monde du travail contre celles et ceux qui ont résisté à la loi travail ou luttent aujourd’hui contre les licenciements. C’est dans ce contexte que Beaumont est militarisée et que la première visite de Bruno Le Roux, le nouveau ministre de l’Intérieur, a été consacrée au peloton de gendarmerie qui jouxte la ville.

Mais la nouveauté, c’est aussi l’effondrement du grand dispositif de récupération qui avait été mis en place après la marche de la dignité et contre le racisme de 1983, notamment avec la terrible opération de substitution qu’a représentée SOS racisme. Ses cadors, aujourd’hui à la majorité du PS ou/et souvent proches de Manuel Valls, ont, ces dernières années, perdu le peu de crédit qui leur restait auprès de la population. Contre cette emprise anesthésiante, contre la corruption clientéliste pratiquée par la gauche comme la droite institutionnelles, l’affaire Adama Traoré pourrait permettre l’émergence d’une nouvelle politisation, indépendante et radicale. Une politisation rencontrant celle qui traverse aujourd’hui des secteurs du mouvement ouvrier, mobilisés au printemps et qui ont emmagasiné une expérience nouvelle face à la répression, mais aussi aux limites imposées au mouvement par les grandes bureaucraties syndicales. C’est le sens du front à bâtir pour résister au rouleau compresseur que nous préparent les grands candidats à la présidentielle : rompre avec les faux alliés corrupteurs, les fragmentations et la conciliation permanente avec les classes dominantes, pour se rencontrer, constituer la majorité sociale et politique à même de leur imposer des défaites. En mémoire d’Adama, faire mettre en examen les gendarmes responsables de sa mort serait un premier pas.

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