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Publié par Patrick Granet

Le pouvoir russe a été terrifié par internet en 2011. Il s’assure désormais que nous le soyons aussi.

Lors d’une récente rencontre internationale au sujet de la démocratie et de la liberté d’internet, l’un des responsables a formulé une requête quelque peu étonnante: il a demandé aux participants de ne partager que des résultats de recherches et pas d’anecdotes. J’étais interloquée: pourquoi fallait-il que cela soit précisé? Les quelques centaines de participants présents étaient des ministres et des spécialistes de la politique. Il peut arriver que les arguments des politiciens ou les éditos des journaux reposent sur des histoires rocambolesques, mais nous étions là entre professionnels sérieux, n’est-ce pas?

Une demi-heure plus tard, une table ronde s’ouvrit aux questions du public… et c’est là que je compris. Une femme, qui représentait une ONG russe «officielle» se mit à parler. Bien que son anglais fût excellent, ce qu’elle déclarait (qui était censé être une question) était pour le moins incohérent. Selon elle, il n’était pas concevable d’avoir une liberté totale sur internet parce que, quelques mois auparavant, un jeune homme du centre de la Russie était devenu accro à un jeu en ligne. Et lorsque ses parents avaient tenté de lui bloquer l’accès au jeu en question, il avait tenté de les tuer. Il me semble qu’elle a déclaré que l’un d’eux avait survécu. Tout cela était dit d’une manière un peu confuse et enflammée, mais son message était aussi clair qu’il pouvait paraître ridicule: l’État doit surveiller internet pour empêcher que des jeunes hommes du centre de la Russie ne poignardent leurs parents avec des couteaux de cuisine.

Des histoires terrifiantes

Je vis au Royaume-Uni, où l’État surveille plus internet que dans toute autre «vraie» démocratie et impose aux fournisseurs d’accès à internet une censure opaque et hors la loi (parce qu’il «faut bien que quelqu’un pense aux enfants»). Mais, même pour moi, cette déclaration —faite lors d’une réunion internationale, rien de moins— semblait plus que limite. Et je n’étais pas la seule. Dans la salle, on vit les lèvres se pincer à mesure que les traductions arrivaient dans les casques des participants. Certains levèrent les sourcils et échangèrent des sourires entendus. En discutant avec un diplomate européen après-coup, j’en profitai pour lui demander ce qui venait de se passer. «Oh, c’est ce qu’ils font toujours, maintenant», me dit-il. Récemment en poste auprès des Nations Unies à New York, il me dit avoir observé le nouveau modus operandi de la Russie: raconter des histoires terrifiantes et ruiner toute tentative d’avoir une discussion raisonnable. Du pur trolling, à vrai dire. En me désignant dans la salle des gens venant principalement d’Europe et de pays voisins, il dit: «Ils ne veulent pas que les choses de ce type fonctionnent».

Par «les choses de ce type», il désignait les modèles de gouvernance d’internet à plusieurs parties, qui font travailler ensemble des gouvernements, des entreprises, des représentants de la société civile, des militants et des ingénieurs. Les réticences de la Russie envers ce type de projets sont bien connues. Avec la Chine, l’Arabie saoudite et l’Iran, la Russie fait partie des pays qui font depuis longtemps pression sur l’Union internationale des télécommunications de l’ONU pour que les décisions en la matière restent du ressort des gouvernements.

Mais comme je l’ai écrit il y a quelques semaines, la politique étrangère américaine par rapport à internet n’est pas non plus particulièrement à montrer en exemple. L’«Internet Freedom»™ peut n’être considérée que comme un moyen d’avantager les sociétés américaines innovantes et les monopoles de facto. Le «soft power» des États-Unis est loin d’être bénin pour les leaders de régimes autoritaires. À leurs yeux, la capacité tant vantée de réseaux sociaux comme Twitter et Facebook à faciliter les révolutions s’apparente à une ingérence délibérée d’une puissance étrangère.

Internet et la révolution

Les dirigeants russes ont déjà tendance à voir partout des conspirations occidentales: la révolution orange, le printemps arabe, internet dans son ensemble. Aux yeux de Moscou, toutes ces choses sont des complots des États-Unis et de leurs alliés visant à s’assurer que l’ordre du monde ne protège que les valeurs occidentales et donc les intérêts occidentaux. Et nous leur donnons du grain à moudre en affirmant qu’internet est un samizdat —le système clandestin d’écrits dissidents au pouvoir soviétique— et que le Che Guevara du XXIe siècle est un réseau (ce qui est aussi antihistorique quand on connaît la violente antipathie qu’ont les États-Unis pour les objectifs de Guevara).

Internet est-il vraiment porteur de révolutions populaires? Peut-être. C’est compliqué. Il faut reconnaître que 2011 a débuté avec le printemps arabe qui a renversé les dirigeants en Tunisie et en Égypte, et s’est achevé à Moscou avec des manifestations de classes moyennes, organisées sur Facebook, qui protestaient contre la corruption électorale. Facebook n’a pas seulement facilité l’organisation des manifestations: en cette année de révoltes populaires, le réseau social a donné le sentiment à certains Russes qu’il s’agissait d’un mouvement mondial, qu’ils avaient leur chance. Ce fut un choc profondpour le gouvernement de Poutine. Dans l’esprit d’un ancien du KGB, les révoltes populaires spontanées n’existent pas. Dans son monde, le pouvoir est vertical. Il y a toujours quelqu’un qui tire les ficelles. L’État russe a donc choisi de marier son pessimisme existentiel à l’amour inconditionnel de l’Occident pour internet. Il fallait qu’internet soit mis au pas.

The Red Web d’Andrei Soldatov et Irina Borogan montre qu’avant 2012 la censure russe d’internet était étonnamment décentralisée et incohérente. Il fallut le choc de la révolte des classes moyennes pour que la Russie passe vraiment à l’offensive. Les sites d’opposition furent victimes d’attaques par déni de service puissantes et coordonnées, de trolls et de désinformation. Inondées de propagande progouvernementale, les plateformes d’informations locales ont fini par abandonner l’idée même de séparer les faits de la fiction politique. Le volume incroyable, et la sophistication, des fausses informations font que les algorithmes ne parviennent plus à séparer l’info de l’intox (pour être honnête, les êtres humains —même dans nos démocraties— ont aussi bien du mal à différencier les fausses informations des vraies).

En 2012, de nouvelles mesures de censure ont été introduites, utilisant des technologies qui bloquent systématiquement les adresses et inspectent chaque paquet de données. Raison officielle? «Protéger les enfants». Des règles sur la localisation des données furent également établies, imposant que les données sur les ressortissants russes soient stockées sur des serveurs situés physiquement en Russie. Raison officielle? Protéger les citoyens russes contre la surveillance des États-Unis, suite à l’affaire Snowden. Internet commençait donc à être très fortement contrôlé en Russie. Toutefois, le gouvernement redoutant d’être face à une menace existentielle, cela ne suffit pas.

La Russie limitée

La Russie commença à regarder hors de ses frontières. En 2012, lors d’une réunion des Nations Unies destinée à établir des règles internationales sur les télécommunications, la Russie et l’Iran firent pression pour accroître le rôle des États dans la gouvernance d’internet. Un demi-tour procédurier de dernière minute entraîna l’abandon de la plupart des pays occidentaux. La chance d’obtenir un accord mondial était enterrée. Et si les États autoritaires ne parvenaient à leurs fins auprès de l’ONU, ils continuaient à faire des progrès constants dans les groupes d’études de normalisation, où le vrai travail est fait. Mais cela ne suffit encore pas.

L’État russe n’a pas la discipline ni les capacités de l’État chinois. Il manque trop d’assurance pour penser à long terme, comme le fait le Parti communiste chinois. De même, la Russie n’offre pas de marché assez lucratif pour pouvoir imposer ses propres conditions auprès des sociétés étrangères. Par conséquent, la Russie ne pouvait obtenir par elle-même les aspects d’internet qu’elle désirait (la croissance économique) et empêcher les ceux qu’elle rejetait (l’accélération des changements politiques). Avec sa puissance politiquement et économiquement perturbatrice, internet demeurait à la fois un symbole et un vecteur des valeurs et des intérêts occidentaux. Une réponse purement défensive de la Russie n’aurait jamais suffi.

La Russie opta donc pour la dernière solution qui lui restait: retourner contre l’Occident son outil le plus puissant. Du jiu-jitsu numérique sous forme de guerre d’information (autrement dit, de la propagande) et de guerre électronique (du bon vieux piratage et sabotage), destiné à retourner la force des réseaux contre leurs créateurs.

Il ne fait presque aucun doute que c’est la Russie qui a piraté les ordinateurs de responsables des élections américaines et du Comité national démocrate avant de faire divulguer ce qu’elle y avait trouvé par des complices zélés. Et ce n’est pas une simple opinion personnelle. Nous ignorons encore pour l’instant si le nouveau président des États-Unis partage plus avec Vladimir Poutine qu’un culte onaniste de la virilité machiste. Les liens qui existent entre la droite américaine et le Kremlin sont assez troubles, mais j’espère que plus d’informations se feront jour. Mais même si des preuves apparaissent, des millions d’Américains refuseront d’y croire. Les sites de propagande locaux amplifieront et propageront les fausses informations, comme ils l’ont fait durant toute la campagne de la présidentielle. Aux élections américaines, l’adversaire de la Russie n’était pas Hillary Clinton, mais la foi dans notre système électoral.

Un monde où les faits objectifs n'existent pas

Les appareils de propagande du Kremlin comme RT et Sputnikpropagent de manière agressive un mélange d’informations et de pures conjectures dont le seul but n’est pas de convaincre le public qu’une histoire en particulier est vraie, mais plutôt qu’ils vivent dans un monde où les faits objectifs et désintéressés n’existent pas et ne peuvent même, à vrai dire, pas exister. Leurs histoires sont ensuite reprises par les populistesd’extrême droite de toute l’Europe. Le Kremlin a financé la montée des partis d’extrême droite à travers l’Europe de la même manière que l’Union soviétique avait financé ceux d’extrême gauche durant la Guerre froide. Mais, cette fois-ci, l’objectif n’est pas de créer un nouvel ordre mondial socialiste, mais de détruire toute possibilité de voir s’établir un ordre mondial stable.

Et internet est l’outil idéal pour cela. À l’heure où la démocratisation du discours court-circuite les canaux traditionnels, de plus en plus de voix peuvent se faire entendre. Mais lorsque le marché est inondé par les idées, la loi de l’offre et de la demande s’applique. Chaque opinion a moins de valeur et notre capacité de réfléchir et de les différencier disparaît. Entendre les avis de tout le monde sur tout et n’importe quoi finit par donner le sentiment que plus rien ne va et que l’on ne peut se fier à personne. Nous nous enfermons chaque fois un peu plus dans nos bulles, où les opinions divergentes finissent par devenir inconnues. Pour Poutine, c’est de l’or en barre. La disparition de la courtoisie et de la confiance, et surtout l’horizontalisation radicale de l’espace politique, que le Kremlin redoutait tant, s’avèrent idéales pour retourner la démocratie contre elle-même.

La stabilité de l'ordre mondial en jeu

Cela peut être insidieux. Les récentes tentatives, soutenues par l’État russe, d’intrusion dans les comptes Gmail de progressistes bien connus n’étaient sans doute pas destinées à découvrir qui ils étaient et ce qu’ils pensaient (il suffisait de lire le New York Times pour le savoir). Cela signale que nos conversations privées et nos espaces de réflexion ne sont désormais plus sûrs. Les auteurs qui pensent être écoutés même par un gouvernement «ami» vont s’autocensurer.Lorsque l’on ne peut plus penser, parler et écouter librement, on n’agit plus de manière indépendante. Les droits civils et politiques ne sont pas simplement préférables d’un point de vue individuel; ils sont la base même de la stabilité de l’ordre mondial (ce n’est pas pour rien que tout cela a été écrit noir sur blanc après la Seconde Guerre mondiale).

Que faire? Tout d’abord comprendre qu’il s’agit de quelque chose que nous nous imposons en grande partie à nous-mêmes, et ensuite comprendre que le cynisme profond de la Russie est, paradoxalement, très sincère. Certes, le Kremlin a refaçonné l’internet russe selon sa propre vision paranoïaque, hiérarchique et légèrement chaotique. Certes, le gouvernement russe est en train de diffuser de manière agressive son point de vue nationaliste et nihiliste à travers le monde. Mais demandez-vous pourquoi, en un peu plus d’une décennie, la Russie est passée du rôle de participante enthousiaste aux institutions internationales à celui de démolisseur. Pourquoi la Russie est devenue le troll ultime, aussi bien en ligne que offline.

Nous, l’Occident, avons contribué idéologiquement et matériellement à la destruction de l’économie russe post-communiste pour en faire une cleptocratieDes gens sont morts. Lorsque la Russie a finalement émergé du chaos interne, elle était pressée de reprendre sa place dans l’ordre international. Malheureusement, la crédibilité accordée par les Russes à cet ordre a été entachée par plusieurs évènements, notamment l’attentat contre l’ambassade de Chine à Belgrade,l’invasion de l’Irak, et les interventions de la France et du Royaume-Uni en 2011 en Libye. Puisque l’Occident punit la Russie pour avoir envahi ses voisins et massacré des Syriens innocents, la Russie pourrait faire remarquer que nous ne croyons aux vertus de l’autodiscipline que lorsque cela nous arrange. Comme tout le monde, je suis effrayée et fâchée de constater que la Russie est en train d’utiliser les meilleurs outils de la démocratie (l’ouverture et la liberté d’expression) pour la détruire. Mais je peux en partie comprendre pourquoi elle agit de la sorte.

La tactique que j’ai vue utilisée par la femme de l’«ONG officielle» était une technique du Kremlin, cela ne fait pas de doute. Mais la colère et la peur qui motivaient ses propos semblaient réelles. Le pouvoir russe a été terrifié par internet en 2011. Il s’assure désormais que nous le soyons aussi.

Pour les gens qui, comme moi, travaillent sur la gouvernance d’internet, le plus gros défi des dix prochaines années ne sera pas de savoir comment parvenir au prochain milliard d’utilisateurs en ligne, ou même de réduire le pouvoir des monopoles mondiaux qui empiètent sur le rôle traditionnel des gouvernements. Ce sera de savoir comment protéger la partie la plus importante de notre infrastructure mondiale: la démocratie.

Maria Farrell

 
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