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Publié par Patrick Granet

Michel Bakounine et Richard Wagner se sont connus à Dresde en 1849. On connaît les détails des relations entre les deux hommes à travers les mémoires du musicien (Mein Leben), dictés à sa femme Cosima à partir de 1865, et qu’il commença à faire circuler à quelques dizaines d’exemplaires à partir des années 1870 parmi ses amis intimes (Nietzsche participa d’ailleurs à l’impression des premiers tomes). Dans ce texte volumineux (1600 pages), pas moins d’une soixantaine ont à voir avec les événements de Dresde, et donc directement ou indirectement avec Bakounine, qui est l’une des figures dominantes de ce passage (son nom apparaît une trentaine de fois). En revanche, Wagner n’est jamais mentionné dans la Confession de Bakounine, qui relate pourtant sa participation à l’insurrection de Dresde. À qui s’étonnerait de retrouver aux côtés de Bakounine le compositeur allemand, qui n’est pas précisément connu comme un apôtre de la révolution sociale mais plutôt comme un chantre de la germanité (avec un antijudaïsme non dissimulé), on rappellera qu’il fut aussi, dans sa jeunesse, un sympathisant enthousiaste des idées libérales et constitutionnelles agitées lors de la révolution de 1848 en Allemagne et que, comme beaucoup d’autres personnes de sa génération, ne resta de son nationalisme démocratique de jeunesse que le nationalisme… Toutefois, pour en revenir à la rencontre avec Bakounine telle qu’elle est narrée dans Ma vie, on ne doit pas perdre de vue que ces mémoires sont sujets à caution, à plusieurs titres.

meinlebenwagnerTout d’abord, dans la mesure où ils furent entrepris à la demande du roi de Bavière, Louis II, il n’est pas impossible que Wagner y ait minoré son rôle dans l’insurrection de Dresde - on constate d’ailleurs qu’il se décrit comme un simple témoin des événements, tout au plus vaguement sympathisant. Ajoutons qu’ils ont été dictés assez longtemps après les faits, et n’ont donc rien à voir avec un journal que Wagner aurait tenu à Dresde pendant les événements du printemps 1849. En outre, on sait que la version publiée en 1911 par la famille Wagner est altérée par rapport à celle qui avait circulé à partir des années 1870 dans le cercle des intimes de Wagner. Cosima Wagner aurait  d’ailleurs tenté de récupérer tous les exemplaires en circulation de cette première édition confidentielle pour les brûler… Néanmoins, une version non expurgée de Mein Leben a paru en Allemagne en 1963, il faudrait se livrer à une comparaison exhaustive des différentes éditions pour ce qui concerne le compte-rendu de l’insurrection de Dresde et voir si ces passages font partie de ceux que la famille a ensuite caviardés. Pour les lecteurs francophones, l’accès au texte n’a rien d’évident. Il existe une édition récente de Ma vie (Gallimard, Folio classiques, 2014), mais bien qu’elle se présente comme une “édition enrichie” (parce qu’y ont été ajoutées notes et préface), elle est en fait plutôt appauvrie puisqu’elle consiste en un choix de texte et qu’il manque bien les trois quarts du livre (il suffit de comparer les 1600 pages de l’original et les 400 pages de cette édition française). C’est un peu comme les compotes allégées en sucre, qui comportent toutes du sucre ajouté… Signalons encore que les éditeurs se sont contenté de reprendre la traduction qui avait paru en français en 1911, l’année même de la publication de l’ouvrage en allemand (Ma vie, Paris, Plon, 1911, vol. 2, p. 264-307 pour le passage sur Bakounine) et n’ont donc pas tenu compte de l’édition complète, qui a pourtant déjà plus de cinquante ans. Pour ceux qui lisent l’allemand, on peut se livrer à une comparaison entre l’édition de 1911 (disponible sur archive.org) et celle de 1963 (qui est la source de l’édition électronique qu’on trouve sur zeno.org et que j’utilise ici). En revanche, bien qu’elle soit sans doute dans le domaine public, la traduction française intégrale n’est pas disponible sur la toile - au contraire de l’édition anglaise - mais on peut la consulter dans plusieurs bibliothèques (ce que j’ai également fait pour rédiger ce billet).

Mais laissons là ces considérations philologiques et éditoriales pour nous tourner vers le contenu des pages dans lesquelles Bakounine est mentionné (p. 396-450 dans l’édition de 1963). Rappelons que Bakounine se trouvait clandestinement à Dresde au printemps 1849, en train de fomenter, avec de jeunes révolutionnaires tchèques, une tentative de soulèvement en Bohème (à quelques dizaines de kilomètres), mais qu’il était recherché par la police autrichienne et qu’il aurait sans doute été arrêté s’il s’était manifesté publiquement en Saxe. Il n’était toutefois pas d’une discrétion totale - ce qui était déjà difficile pour un homme de près de deux mètres - puisqu’il se rendit à la répétition générale d’une exécution de la Neuvième Symphonie de Beethoven dirigée par le Kapellmeister Richard Wagner et lui fit bruyamment part, selon ce dernier (p. 397), de ce que si toute la musique du monde devait disparaître dans la prochaine conflagration universelle, ce qu’il venait d’entendre mériterait d’être sauvé. Wagner confie alors que le nom de Bakounine lui était déjà bien connu, notamment par les journaux en raison de sa prise de parole lors du banquet donné à Paris à l’automne 1847 en commémoration de l’insurrection polonaise de 1830, banquet lors duquel Bakounine se prononça pour l’union des révolutionnaires russes et polonais contre le tsar - ce qui lui valut d’ailleurs son expulsion du territoire français. Par ailleurs, Wagner connaissait une partie de l’itinéraire de Bakounine par ce que lui en avait dit le poète Georg Herwegh, grand ami du révolutionnaire russe.

august_rockelC’est par son collègue musicien August Röckel (dont les années de naissance et de mort, 1814-1876, sont d’ailleurs les mêmes que celles de Bakounine) que Wagner fit plus amplement connaissance de Bakounine, parce que celui-ci logeait chez Röckel. Après l’écrasement de l’insurrection, Röckel, républicain convaincu et éditeur d’une feuille (les Volksblätter) dans laquelle Wagner publia des proclamations révolutionnaires, fut arrêté et, comme Bakounine, détenu à Königstein et condamné à mort, leur peine étant ensuite commuée en détention à perpétuité, et il ne fut gracié qu’en 1862 (il était alors le dernier “prisonnier de mai”, comme on appelait alors les personnes arrêtées suite au soulèvement de mai 1849). Bizarrement, dans la Confession, Bakounine ne semble pas avoir eu connaissance du sort réservé à Röckel, puisque, le confondant avec son frère, il pense qu’il est parvenu à rallier l’Angleterre (Confession, Le Passager Clandestin, 2013, p. 187). Une certaine confusion règne d’ailleurs dans les informations dont on dispose sur Röckel puisque sa fiche biographique sur wikipedia nous dit qu’il fut arrêté avec Bakounine (ce qui semble faux si l’on en croit la Confession et les mémoires de Wagner).

Wagner rend compte d’une certaine popularité de Bakounine à Dresde, y compris parmi les nationalistes allemands, parce qu’il avait, dans son Appel aux Tchèques, tenté de dissuader ces derniers de trouver une parade à la germanisation en faisant appel au tsar de Russie. Wagner dit avoir été fortement impressionné par Bakounine, et notamment par sa capacité à sortir victorieux des longues discussions que ses visiteurs menaient autour de la question de la révolution. Suit un exposé plus ou moins fidèle du parcours qui a conduit Bakounine à Dresde, depuis sa jeunesse russe, en passant par son passage dans l’école hégélienne, sa propagande en faveur du communisme en Suisse, son départ pour la France puis son retour en Europe centrale. Selon Wagner, Bakounine attendait, à cette époque, une régénération de l’humanité à partir de cet élément non encore civilisé que constituaient selon lui les peuples slaves et le seul but de l’activité de tout homme raisonnable était, à l’en croire, d’œuvrer à la destruction de l’ordre existant - Wagner note cependant le contraste entre les “doctrines terrifiantes” (p. 398) de Bakounine et la douceur de ses manières (pendant qu’il les professait, remarquant que son auditeur avait le soleil dans les yeux, il demeura une heure durant la main levée pour l’en protéger).

L’ensemble est souvent amusant, par exemple lorsque Wagner rend compte des réactions de Bakounine à ses opéras - les Niebelungen, un projet sur Jésus de Nazareth (pour lequel Bakounine lui conseille de faire chanter “décapitez-le”, “pendez-le”, et “au feu, au feu”, par les différentes voix) mais aussi le Fliegender Holländer (que Bakounine semble avoir beaucoup apprécié). Ou encore lorsque, dépassant l’effroi et l’admiration que lui inspire Bakounine, Wagner, après l’avoir cru au centre d’une conspiration mondiale, se rend compte que ses projets n’impliquent que quelques étudiants tchèques. Bakounine, contraint de se cacher de la police, semble avoir passé de longues soirées chez les Wagner, et Richard le laissait chaque fois avec le sentiment qu’il ne le reverrait plus vivant. Je recommande également la lecture de ce passage (p. 421) où Wagner raconte comment, à la veille de la retraite des troupes insurgées vers Chemnitz, Bakounine, épuisé, s’endormit sur son épaule et ne se réveilla même pas lorsque le musicien libéra son corps de cette énorme tête.

Vient ensuite le récit de l’insurrection de Dresde (p. 407 et suivantes), qui permet à Bakounine de circuler enfin au grand jour - ce qui est, selon lui, le principal avantage de l’entreprise, qu’il estime par ailleurs vouée à l’échec. Dès les premiers jours de l’insurrection, Bakounine se moque de l’impréparation des insurgés, notamment sur un plan militaire, et les avertit qu’ils devront faire face à une intervention prussienne. Pour y faire face, il recommande de faire appel à quelques officiers polonais expérimentés qui se trouvent à Dresde, mais cela répugne aux patriotes allemands, qui demeurent par ailleurs convaincus de la validité des moyens légaux. Lorsque ceux-ci démontrent leur limite avec l’intervention des troupes prussiennes, Bakounine réapparaît et Wagner vante son calme alors que l’insurrection est en passe d’être écrasée.

dresdner_maiaufstandLe récit de l’insurrection par Wagner mérite d’être rapproché de ce qu’on trouve dans la Confession de Bakounine, écrite en 1851 (p. 193 et suivantes). Il éclaire par exemple le rôle joué par Bakounine dans la fuite du jeune violoniste Julius Haimberger, Wagner révélant (p. 417) que c’est Bakounine qui plaça ce dernier sous sa protection afin qu’il l’aide à quitter le pays et l’empêche de se faire tuer dans l’insurrection. Dans la Confession Haimberger n’est que très brièvement mentionné (p. 163), et Bakounine croit savoir qu’il s’est réfugié en Amérique (en fait, Wagner lui fit gagner l’Angleterre, et de là, il poursuivit sa carrière en Australie). Les deux textes rendent également compte de l’activité incessante de Bakounine, devenu une sorte de chef militaire de l’insurrection, ne dormant pas et passant son temps à courir les barricades. La proposition de Bakounine de concentrer toutes les réserves de poudre dans les sous-sols de l’hôtel de ville et de se faire sauter avec est également attestée par les deux textes (Wagner, p. 417 et Bakounine, p. 203), mais elle fut rejetée par les membres du gouvernement provisoire. Parmi les autres points sur lesquels nous renseigne une confrontation entre les deux textes, il y a le cas d’August Röckel : la Confession nous apprend que celui-ci avait décidé de quitter Dresde à la veille du déclenchement de l’insurrection et que Bakounine en profita pour en faire son messager pour Prague ; dans Mein Leben, Wagner rapporte que lorsqu’il s’enquit de ce qu’était devenu Röckel, Bakounine lui répondit laconiquement qu’il était devenu nerveux, était parti et avait dû se faire arrêter (mais comme je l’ai signalé plus haut, la question des rapports exacts de Bakounine et de Röckel n’est pas parfaitement claire).

La dernière mention de Bakounine intervient p. 450, lorsque Wagner apprend son passage (au même titre que Heubner et Röckel) devant la justice saxonne pour haute trahison et sa condamnation à mort. Wagner tente alors, via son amie Ida von Lüttichau, de lui faire passer une lettre mais celle-ci ne parvient pas au prisonnier, ayant été interceptée par le père de la messagère qui la jette au feu (la lettre, pas la messagère).

Avis aux bonnes volontés: l’intégralité de ce chapitre mériterait d’être republiée en français, par exemple en repartant de l’édition française de 1911 (qui doit être dans le domaine public) et en y ajoutant les éventuels passages supprimés relevés dans l’édition allemande de 1963.

 
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