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Publié par Patrick Granet

Plus la modernité nous permet, en théorie, de gagner du temps dans nombre de nos actions, plus le « temps libre » semble se faire rare. Cette accélération permanente n’épargne personne, ni aucune sphère de nos vies, selon le sociologue et philosophe Hartmut Rosa. Si elle affecte autant chacune et chacun de nous, c’est qu’elle régit en profondeur les structures des sociétés occidentales. Au point de nous faire perdre de vue ce qui constitue l’essentiel, et de constituer une menace mortelle pour l’avenir de la démocratie et de la planète. Entretien, dans le cadre d’un partenariat avec la Revue Projet.

Cet article a initialement été publié dans le numéro 355 de la Revue Projet, intitulé : « Je suis débordé, donc je suis ? ». Pour découvrir ce numéro et la Revue Projet, rendez-vous ici.

Revue Projet : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au thème de l’accélération ?

Hartmut Rosa [1] : J’étais d’abord intrigué par le fait que nous soyons si efficaces pour gagner du temps, grâce à la technologie sous toutes ses formes – jusqu’au four à micro-ondes et au sèche-cheveux – sans que nous en ayons pour autant. Gagnant du temps dans tous les domaines – étant plus rapide dans mes déplacements, dans mes communications, dans chacune de mes actions – il m’en manquait toujours ! Je me suis donc demandé : où va le temps ? Comparé à ce qu’il en était il y a quarante ou deux cents ans, on devrait être dans l’abondance de temps ; or, c’est l’inverse. J’ai voulu comprendre ce paradoxe, et quel était le lien entre ces deux réalités : gagner du temps d’un côté et ne pas en avoir de l’autre. L’histoire de la modernité est vraiment l’histoire de cette tension, qui paraît empirer. Ensuite, je me suis interrogé sur la manière dont nous menons nos vies. Quels sont les facteurs déterminants pour ce que l’on fait au quotidien ?

J’ai consacré mon doctorat au philosophe canadien Charles Taylor qui explique que nous avons des « évaluations fortes » : nous savons ce qui est vraiment important et nous suivons ces évaluations dans nos vies. Mais, au quotidien, le plus pressant l’emporte sur ce qui compte vraiment. Il y a toujours une échéance et le besoin d’aller vite. Lorsque nous éduquons nos enfants, nous leur disons de commencer par faire les choses les plus importantes, mais nous agissons différemment : nous parons au plus pressé. Beaucoup de choses importantes n’ayant pas d’échéance fixe ou de date limite, nous ne les faisons jamais.

Cette rareté du temps a des conséquences sur nos manières de vivre. Enfin, c’est la différence entre village et métropole, où tout va tellement plus vite, qui m’a frappé. Je viens d’un petit village dans la Forêt noire. J’ai fait mes études à Fribourg, puis à Londres, ensuite à Berlin pour mon doctorat en sciences politiques avec Axel Honneth, et plus tard à New York, où j’ai écrit mon livre sur l’accélération. Chaque fois que je reviens dans mon village, je constate que la principale différence avec les grandes villes est la manière d’être au monde, liée à l’appréhension du temps.

Quand et comment ce phénomène est-il apparu ?

Imaginons que des extraterrestres nous observent. Que verraient-ils ? Pendant des siècles, le un monde était plutôt stable et statique, même s’il ne l’est jamais vraiment : parfois des gens y voyageaient sur de longues distances, comme Marco Polo, et des populations migraient. À partir du 18ème siècle, les hommes essayèrent de se déplacer plus vite. Ils bâtirent des routes sans aucun virage pour se déplacer plus rapidement, changèrent plus souvent de chevaux... La technologie n’était pas première dans cette dynamique, mais il y avait comme un appétit pour la vitesse.

Puis vint la machine à vapeur. Les extraterrestres verraient qu’à partir de là, il y eut de plus en plus de bateaux, naviguant nettement plus rapidement, et en même temps le développement du chemin de fer. Au début, les rails ne couvraient que de petites distances. Celles-ci s’allongèrent, les trains gagnèrent en vitesse, un réseau ferré se constitua en Europe, aux États-Unis, en Inde. Il y eut aussi le vélo, qui sonne mieux en français qu’en anglais (« bike »), évoquant la vélocité. Au sein des villes, on observait ce double mouvement : plus de déplacements, à un rythme plus rapide. Les voitures arrivèrent qui dynamisèrent énormément le monde et, finalement, l’avion…

Aujourd’hui, à chaque instant de la journée, un à deux millions de personnes sont dans les airs. Cela ne concerne pas seulement les gens, mais aussi les biens et les matières premières. Ce phénomène est redoublé par la vitesse du capital, de l’information et des communications. L’accélération sociale est cette mise en mouvement du monde. Elle n’est pas que technique et matérielle : elle concerne aussi le changement social. Et ce changement s’accélère, car les gens réagissent : ils cherchent à augmenter leur rythme de vie pour ne pas être distancés. Or cette rareté du temps, l’impression d’en manquer, n’ont rien à voir avec la rapidité avec laquelle nous agissons.

On est pressé en raison de la somme des tâches à faire qui a explosé : le nombre d’entrées sur notre « to do list » (pense-bête) surpasse le temps dont nous disposons. Les attentes légitimes se sont démultipliées : on attend de plus en plus de nous et chacun attend de plus en plus de soi-même et des autres. Ces attentes ne se limitent pas au monde du travail : prendre soin de sa famille, entretenir sa forme, etc. Nous les nourrissons nous-mêmes : nous voulons partir en week-end ou en vacances dans tel endroit, aller au cinéma, écouter des concerts, que sais-je encore.

Quelle part imputer à la technique ?

Dès que nous acquérons un Smartphone, cela modifie notre manière d’être. Il transforme la manière dont on communique, dont on travaille et avec qui on travaille. Nous nous disons : « Je pourrais faire ceci, vérifier cela ». La sociologue Judy Wajcman explique dans Pressed for time [2] que les technologies sont toujours socialement façonnées. Les courriels sont un cas intéressant. Aujourd’hui, les gens y répondent dans un délai d’une dizaine de minutes ou de quelques heures : ce n’est pas la technologie qui force à être si rapide. Nous vivons dans une société qui ne peut se stabiliser, reproduire ses structures, qu’en mouvement. Pour maintenir notre société, nos institutions, il nous faut de la croissance, de l’innovation – il faut toujours innover ! Cette logique globale mène à une spirale de l’accélération [3].

Presque partout en Europe, responsables politiques et économistes insistent sur la nécessité de poursuivre la croissance économique. Ils craignent une récession, « slow-down » en anglais. L’économie capitaliste a besoin de créer plus de valeur, chaque année, et donc d’augmenter la productivité, de produire plus en moins de temps. C’est aussi lié à la dette et au retour sur investissement attendu de tout placement. Cette logique se transfère au niveau individuel à travers la compétition, qui n’est pas réservée au domaine économique et au monde du travail. Le moteur n’en est pas tant la cupidité que la peur. Peur de perdre son emploi, de ne pas avoir une couverture sociale et une retraite suffisantes…

Le capital économique n’est pas le seul en jeu. Le capital culturel est peut-être plus important encore. Il faut être à la page dans ses compétences, son savoir. De même pour le capital social : il faut rester dans le jeu, connaître les bonnes personnes, être impliqué dans différents projets. Enfin, les gens se préoccupent énormément aujourd’hui de leur « capital corporel » : il faut rester en forme, être mince, créatif, dynamique… Alors on travaille sur son corps, on s’entraîne – les Américains disent « work out » – pour avoir le bon look, être en bonne santé, avoir la bonne pression artérielle. Et, bien sûr, le lien se fait avec l’incorporation de la technologie. Les premiers implants électroniques mesurant toutes les données sur votre état physique ont été créées dans le but d’améliorer ce capital corporel. La logique de croissance et d’accélération s’empare de notre esprit et de notre corps.

Vous relevez que « Nous n’en sommes pas les victimes. Nous aimons aussi la dynamisation [4] ».

C’est un paradoxe. Nous pourrions nous décrire comme complètement libres : nous pouvons croire ce que nous voulons, écouter ce que bon nous semble, vivre avec qui nous souhaitons… Mais nous pourrions aussi nous dire privés de liberté. La plupart des gens agissent en se disant : « Je dois faire ceci de toute urgence, je dois absolument faire cela. » Peu importe leurs performances cette année : l’année prochaine, il faudra aller encore un peu plus vite et travailler un peu plus dur… Pourquoi ? On ressent du plaisir et du désir à explorer le monde, à en élargir l’horizon de possibilités et d’opportunités. J’ai forgé, pour dire cela, une notion en allemand : Weltreichweite, de Welt, le monde, et Reichweite, la portée, l’horizon.

Les enfants sont heureux d’avoir un vélo : ils peuvent aller un peu plus loin, disons au bout du village. Puis, ils sont heureux de recevoir un scooter, pour aller au village d’à côté. À 18 ans, avec la voiture, ils iront dans la grande ville. Avec l’avion, celui qui en a les moyens peut aller en Angleterre ou même au Japon. Ces pays sont désormais à notre portée, de même que les images des antipodes avec la télévision. Grâce à l’iPhone, tous nos amis sont joignables, le savoir du monde tient dans notre poche. Chaque fois que nous étendons notre prise sur le monde, nous éprouvons une sorte de liberté et de bonheur. Mais le monde, mis à notre portée, ne nous parle pas forcément [5].

Prenons l’exemple de la musique – mais cela vaut également pour les livres. On peut acheter l’intégrale de Beethoven ou de Mozart pour quelques dizaines d’euros. Les gens se disent : « Maintenant, j’ai Beethoven sur mon étagère, je peux l’écouter quand je le souhaite ». Mais on perd le plaisir de la recherche de telle ou telle sonate ou symphonie du compositeur. Les 135 CD de Mozart vous frustrent car l’on n’a jamais le temps de les écouter. Spotify pousse encore cette logique : pour neuf euros par mois, vous accédez à toute la musique que vous souhaitez. Est-ce bien ou mal ? En tous les cas, la probabilité d’écouter vraiment la musique et de vivre une expérience intense à travers elle décroît. La résonance, c’est quand on est touché par un morceau de musique, un lieu, un ami… qui trouvent un écho en vous. Quand vos yeux s’illuminent ou s’embuent. Mettre le monde à votre portée est le projet de la modernité ; sa part d’ombre, c’est le risque d’aliénation.

Pourquoi parler d’accélération plutôt que d’une fragmentation de nos vies, d’une dispersion de nos activités ? L’accélération mène-t-elle systématiquement à une désynchronisation [6] ?

Avec l’idée de fragmentation, on souligne que les différentes sphères politique, scientifique, religieuse, artistique... se dissocient très fortement. Mais cette notion ne capte pas l’aspect dynamique lié aux changements sociaux constants. La désynchronisation me paraît plus pertinente car, dans la mise en mouvement du monde, il y a certains domaines que vous ne pouvez accélérer sans les modifier ou les détruire. Il en va ainsi de la nature. Les arbres, par exemple, mettent toujours du temps à pousser : les couper trop vite n’est pas sans conséquences. Il en va de même pour la pêche. Il n’y a rien de mal dans cette activité, à partir du moment où on laisse le temps aux poissons de se reproduire. Le même raisonnement s’applique aux changements climatiques [7].

La désynchronisation affecte aussi la démocratie. Cette dernière est un processus chronophage : il ne s’agit pas simplement de prendre des décisions, mais de parvenir à une compréhension commune des problèmes et de créer du consensus. Ce qui demande d’autant plus de temps que les sociétés sont pluralistes et les questions envisagées très complexes. Un troisième domaine est celui du psychisme humain. La dynamisation incessante de la vie risque d’obérer notre capacité à être attaché au monde, à entrer en résonance avec d’autres et de conduire au burn-out.

En même temps, vous rappelez combien l’adaptabilité humaine est incroyable [8].

Bien sûr, l’espèce humaine a une grande capacité d’adaptation. On pense souvent que nos difficultés ne sont que transitoires : si nous souffrons, c’est que nous ne serions pas encore accoutumés aux nouvelles technologies ! Mais la vitesse augmentera encore et les changements arriveront toujours plus vite. Ce n’est pas comme si l’on pouvait atteindre un nouveau plateau où se reposer. La pente sera de plus en plus raide. La question n’est pas de savoir si nous pourrons être plus rapides qu’aujourd’hui. Bien sûr nous le pouvons, mais au prix d’une adaptabilité qui devra être toujours accrue. Que nous ayons pu nous adapter à l’accélération dans le passé ne présume pas du futur.

Nous avons des limites physiques, jusque dans nos fonctions cérébrales. Certains cherchent d’ailleurs à les repousser. Paul Virilio a expliqué que la troisième révolution de la vitesse – après celle des transports et des télécommunications – serait une révolution de la transplantation [9]. Nous y sommes déjà : nous avons commencé à fusionner ordinateur, technologie, biotechnologie et corps humain et, à l’aide d’implants, nous pouvons contrôler l’ensemble de nos fonctions corporelles. La prochaine étape pourrait consister à implanter une puce directement dans le cerveau. En pensant à quelque chose, elle nous permettrait, par exemple, d’accéder à une sorte de Wikipédia. C’est techniquement réalisable. Si l’on continue dans cette voie de l’accélération, de la compétition, de la croissance et de l’innovation, nous fusionnerons nos corps aux machines. Mais la question n’est pas de savoir jusqu’à quel point nous pourrons être rapide. Elle est plutôt : cela fait-il sens ? Est-ce une vie bonne ? Comment adapter le système à nos vrais besoins ?

Cette accélération touche-t-elle toutes les catégories sociales ?

Oui. Et tous les métiers. Prenons par exemple les serveurs des cafés et des brasseries ou les personnes travaillant dans le domaine du soin : ils doivent s’occuper d’un nombre croissant de personnes et de tâches. La situation est similaire dans le bâtiment ou pour les conducteurs de camion. La pression temporelle a augmenté. Mais les cadres ont tendance à intérioriser cette pression et ce stress, là où les employés et les ouvriers les ressentent en grande partie comme extérieurs (venant de la direction, du patron).

Même les personnes au chômage sont touchées : la réinsertion sur le marché du travail est de plus en plus difficile à mesure que le temps passe, et la situation empire d’année en année. Leur temps est complètement dévalorisé : la société leur alloue un petite somme d’argent, mais celle-ci est presque conçue comme de la charité pour des existences « parasitaires ». Elles sont coupées de la reconnaissance sociale et de l’estime, qui se distribuent essentiellement via une logique compétitive. Ceux qui sont lents, qui ne peuvent pas courir dans la cage d’écureuil, ne comptent pas beaucoup. Ce ne sont pas eux qui fixent les règles du jeu, qui dictent le cours des choses.

L’accélération touche aussi la culture des classes populaires. Leurs enfants, par exemple, jouent aux jeux vidéo. Cette activité, comme la culture musicale ou livresque, suit une logique d’accélération. D’abord sur les relations sociales : avec l’internet, les jeux sont très souvent multi-joueurs et interconnectés. Il y a là une pression temporelle réelle. C’est la question des attentes légitimes : les autres attendent de vous que vous participiez et que vous ayez vos propres attentes quant à votre participation. Ensuite, en raison du développement constant des jeux vidéo. Ils offrent tant de possibilités et de dimensions différentes : comme les livres, avant même de réellement posséder un jeu et d’en connaître les différentes dimensions, un ami arrive avec un nouveau jeu...

Qu’en est-il dans les pays du Sud [10] ?

Cette logique d’accélération globale et ses risques d’érosion sociale semblent s’étendre à l’Asie entière. Et en Afrique, où l’on fait face au même dilemme : attirer le capital et la technologie, ou s’appauvrir relativement et se déconnecter. Soit vous progressez (« move up »), soit vous régressez (« move down »). L’exemple de l’Inde est significatif, où un très fort développement technologique coexiste avec un temps traditionnel et cyclique. La situation n’était pas si différente en France et en Allemagne il y a un siècle. Il y avait alors une abondance de temps. Les jeunes des villages se réunissaient sur la place et traînaient là, sans avoir grand-chose à faire, les vieux étaient à leur fenêtre. Ils avaient le temps. L’accélération aspire de plus en plus de segments de la société. Des mouvements de résistance, il est vrai, se font jour, en Amérique latine notamment avec les peuples autochtones, mais aussi en Corée du Sud où l’accélération a été si brutale que des aspirations à une vie autre et meilleure ont émergé. Sources d’espoir, ces réactions contredisent aussi un reproche adressé à ma théorie de ne concerner que la vieille Europe, qui seule trouverait qu’elle va trop vite.

Constatez-vous des différences générationnelles ?

On pourrait penser que les jeunes, les « digital natives », n’en souffrent pas. Il s’agit d’un mythe. Il est vrai que, généralement, les jeunes ont plus d’énergie et se lancent dans la vie avec enthousiasme, alors que les personnes âgées sont plus distantes et pessimistes. Mais ils éprouvent de grandes difficultés à se représenter l’avenir et à s’y projeter. Ils comprennent très bien ce que signifie le problème du temps et ressentent fortement cette pression. Et ils retournent l’argument, en disant : vous avez grandi dans un monde dont les sources d’information étaient relativement stables, où vous aviez le temps de définir ce que vous souhaitiez faire. Nous, nous devons grandir dans un monde volatil et flexible où il est très dur de s’orienter et d’avoir des sources d’information fiables.

N’existe-t-il pas différentes façons d’aborder le temps ?

Il existe en effet différentes conceptions du temps et de la temporalité. Ainsi les religions avaient généralement une conception cyclique du temps, mais le christianisme a introduit une conception linéaire – de la Création à la Résurrection jusqu’à l’Apocalypse. Il y a bien différentes façons d’être dans le temps et elles influencent encore notre manière de vivre. Mais les forces de l’accélération sont uniformes et s’exercent partout. Le burn-out menace quasiment tout le monde.

Certains essaient de récréer des espaces artificiels de « non-disponibilité ». Nous cherchons toujours à étendre notre horizon de possibilités et d’opportunités, mais, parfois, nous le réduisons délibérément. Cela touche à la notion d’otium, mot latin qui désigne une expérience différente du temps. Appelons-la « temps libre ». C’est quelque chose que vous éprouvez quand votre journée de travail est achevée, quand vous avez terminé votre liste de tâches. Dans les sociétés anciennes, cet état était atteint à la fin de la journée, pour les paysans par exemple, quand le bétail était nourri et à l’étable, et le soleil couché. Il n’y avait pas de téléphone ou de télévision, encore moins de Smartphone ou d’ordinateur.

 

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