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Publié par Patrick Granet

À lire : un extrait de « Marx écologiste », de John Bellamy Foster

 

Une mise en perspective historique de l’écologie de Marx1

« Pour le premier Marx, la seule nature qui importe pour la compréhension de l’histoire est la nature humaine […]. Avec sagesse, Marx a laissé la nature (excepté la nature humaine) tranquille. » Ces mots sont tirés du célèbre livre de George Lichtheim Marxism: An Historical and Critical Study, paru en 19612. Lichtheim n’était pas lui-même marxiste, mais sa perspective ne diffère pas ici des conceptions générales du marxisme occidental de l’époque. Aujourd’hui, pourtant, la plupart des socialistes trouverait une telle idée ridicule. Au terme de décennies d’études des contributions de Marx à la réflexion sur l’écologie, et après la publication de ses carnets scientifiques et techniques, la question n’est plus de savoir si Marx s’intéressait à la nature, ou si cet intérêt s’est manifesté tout au long de sa vie, mais plutôt s’il avait développé une analyse de la dialectique nature-société apte à constituer un point de départ déterminant pour comprendre la crise écologique de la société capitaliste3.

Il est aujourd’hui démontré – et les preuves ne cessent de s’accumuler – que Marx avait une compréhension profonde de plusieurs aspects du problème écologique. Mais si cela est aujourd’hui largement reconnu, de nombreux commentateurs, et y compris certains « écosocialistes » autoproclamés, continuent de soutenir que ces analyses sont relativement marginales dans son travail, qu’il ne s’est jamais affranchi du « prométhéisme » (un terme généralement utilisé pour décrire un engagement extrême en faveur de l’industrialisation, quels qu’en soient les coûts), qu’il n’a pas laissé d’héritage écologique significatif qui ait trouvé à se prolonger par la suite dans la pensée socialiste, ou encore qu’il n’a pas le moindre rapport avec le développement postérieur de l’écologie4. Au cours d’un débat mené récemment dans la revue Capitalism, Nature, Socialism, plusieurs auteurs ont affirmé que Marx ne pouvait rien avoir apporté de fondamental au développement de la pensée écologique, étant donné qu’il écrivait au XIXe siècle, c’est-à-dire avant l’avènement de l’âge du nucléaire et l’apparition du bisphénol, du paraben et du DDT – et parce qu’il n’a jamais utilisé dans ses écrits le mot d’« écologie ». Parler de son travail en termes d’écologie reviendrait donc à faire main basse sur les cent vingt ans de réflexion écologique menée depuis sa mort pour les déposer « à ses pieds »5.

Je n’ai pas tout à fait la même conception de l’histoire de la pensée écologique et de sa relation au socialisme, comme je l’ai expliqué dans mon livre Marx’s Ecology6. Sur cette question comme sur d’autres, je pense qu’il nous faut prendre garde à ne pas tomber dans ce que E.P. Thompson a appelé « l’énorme condescendance de la postérité »7. Plus précisément, nous devons reconnaître que Marx et Engels, au même titre que d’autres penseurs des premiers temps du socialisme, comme Pierre-Joseph Proudhon (dans Qu’est-ce que la propriété ?) ou encore Willliam Morris, ont eu l’avantage de vivre à une époque où la transition du féodalisme au capitalisme était encore en cours, ou bien s’était produite suffisamment récemment pour être encore dans les mémoires. C’est sans doute pour cela que les questions qu’ils ont soulevées à propos de la société capitaliste et même à propos de la relation entre la société et la nature étaient souvent plus fondamentales que celles qui caractérisent la pensée sociale et écologiste aujourd’hui, même à gauche. Il est vrai que la technologie a changé, et a créé de nouvelles menaces massives pour la biosphère, menaces auparavant inimaginables. Néanmoins la relation d’antagonisme entre le capitalisme et l’environnement, qui est au cœur de la crise actuelle, était paradoxalement plus évidente pour les socialistes du XIXe et du début du XXe siècle qu’elle ne l’est aujourd’hui pour la majorité des penseurs écologistes. Cela exprime bien le fait que ce n’est pas la technologie qui est le problème principal, mais plutôt la nature et la logique du capitalisme comme mode de production spécifique. Les socialistes ont contribué de façon fondamentale, et à toutes les étapes, au développement de la critique écologique moderne. Exhumer aujourd’hui cet héritage méconnu est essentiel à l’effort plus général de développement d’une analyse matérialiste écologique capable d’affronter les conditions environnementales catastrophiques que nous vivons aujourd’hui.

 

Le métabolisme chez Liebig et Marx

C’est en étudiant les liens entre Liebig et Marx que je pris pour la première fois conscience de la profondeur singulière des analyses de Marx concernant l’écologie. En 1862, le grand chimiste allemand Justus von Liebig fit paraître la septième édition de son ouvrage scientifique pionnier : De la chimie organique appliquée à l’agriculture et à la physiologie (d’abord publié en 1840 et généralement désigné sous le nom de Chimie agricole).

L’édition de 1862 comprenait une longue introduction inédite – une introduction scandaleuse aux yeux des Britanniques. Prolongeant des arguments qu’il avait développés à la fin des années 1850, Liebig y déclarait que les méthodes d’agriculture intensive [high farming], mises en œuvre en Grande-Bretagne étaient un « système de spoliation » en contradiction avec une agriculture rationnelle8. En effet, elles exigeaient le transport sur de longues distances de nourriture et de fibres depuis les campagnes jusqu’aux villes – sans que rien ne soit prévu pour assurer la remise en circulation des nutriments comme l’azote, le phosphore et le potassium, qui sous forme de déchets humains et animaux allaient grossir les déchets et la pollution des villes. Des pays entiers voyaient ainsi leurs sols vidés de leurs nutriments. Pour Liebig, ces méthodes s’inscrivaient dans la politique impérialiste menée plus largement par la Grande-Bretagne, et qui consistait à accaparer les ressources des sols, y compris les os, d’autres pays. La Grande-Bretagne, déclarait-il, « prive tous les pays des conditions de leur fertilité. Elle a ratissé les champs de bataille de Leipzig, de Waterloo et de Crimée ; elle a consommé les os des nombreuses générations accumulées dans les catacombes de Sicile ; et elle détruit aujourd’hui chaque année la nourriture d’une génération future de trois millions et demi de personnes. Telle un vampire, elle est accrochée au sein de l’Europe, et même du monde, et suce son sang sans réelle nécessité, ni gain permanent pour elle-même. »9 Si la population de la Grande-Bretagne avait l’assurance d’avoir des os sains et des proportions physiques supérieures à celles des autres peuples, c’était selon lui parce qu’elle volait le reste de l’Europe et les nutriments de leurs sols, notamment les squelettes humains, qui auraient autrement servi à nourrir les sols des autres pays et permis à leur population d’atteindre une stature égale à celle des Anglais.

« Par le vol, suggérait Liebig, on perfectionne l’art du vol. » La dégradation des sols conduisait à une plus grande concentration de l’agriculture, prise en charge par un petit nombre de propriétaires qui adoptaient des méthodes intensives. Mais rien de tout cela ne pouvait modifier le déclin à long terme de la productivité des sols. Si l’Angleterre était à même de maintenir son agriculture capitaliste industrialisée, c’était grâce à l’importation de guano du Pérou, en plus des ossements de l’Europe. Les importations de guano étaient passées de 1 700 tonnes en 1841 à 220 000 tonnes à peine six ans après10.

Pour que ce système de spoliation puisse se poursuivre, il aurait été nécessaire, déclarait Liebig, de découvrir des « bassins de fumier ou de guano […] à peu près aussi importants que les gisements de charbon anglais ». Mais les sources existantes étaient en voie d’épuisement, sans qu’on n’ait découvert de nouvelles sources. Au début des années 1860, l’Amérique du Nord importait plus de guano que l’Europe tout entière. « Au cours des dix dernières années, écrit-il, les navires britanniques et américains ont parcouru toutes les mers, et il n’y a pas d’île, pas de côte, si petite soit-elle, qui leur ait échappé dans leur recherche de guano. Vivre dans l’espoir de la découverte de nouveaux gisements de guano serait pure folie. »

Fondamentalement, les régions rurales et des nations entières exportaient la fertilité de leurs terres : « Il n’est pas un pays qui puisse échapper à l’appauvrissement causé par la continuelle exportation de céréales, ainsi que par le gâchis inutile des produits accumulés de la transformation de la matière par les populations urbaines. » Toutes ces analyses pointaient vers une même conclusion : la « loi de la restitution » devait être le principe fondamental d’une agriculture rationnelle. Les minéraux pris à la terre devaient lui être restitués. « Le fermier » devait « restituer à sa terre autant qu’il lui avait pris », sinon plus.

Il va de soi que le message de Liebig, avec sa dénonciation de l’agriculture intensive britannique, ne fut pas accueilli avec un franc enthousiasme par les piliers du système agricole britannique. L’éditeur de Liebig en anglais, plutôt que de traduire immédiatement l’édition allemande de 1862 de sa Chimie agricole, comme il l’avait fait pour les précédentes éditions, détruisit l’unique exemplaire en sa possession. Lorsque cette dernière édition du chef-d’œuvre de Liebig fut enfin traduite et publiée en anglais, ce fut sous une forme abrégée et avec un titre différent (The Natural Laws of Husbandry, « Les Lois naturelles de l’agronomie ») – et sans sa longue introduction. Ainsi, le monde anglophone fut maintenu dans l’ignorance de l’ampleur de la critique par Liebig de l’agriculture capitaliste industrialisée.

Pourtant, l’importance de la critique de Liebig n’échappa pas à l’un des penseurs majeurs résidant à Londres à l’époque. Karl Marx, qui finissait alors le premier volume du Capital, fut profondément affecté par la critique de Liebig. En 1866, dans une lettre à Engels, il dit : « J’ai dû lire laborieusement toute la nouvelle chimie agricole allemande, et en particulier Liebig et Schönbein, dont l’importance est plus grande que celle de tous les économistes réunis. » Dans le premier volume du Capital, Marx précisait que « l’un des immortels mérites de Liebig est d’avoir développé le côté négatif de l’agriculture moderne, du point de vue des sciences naturelles. »11

Les deux principales analyses de Marx concernant l’agriculture moderne se concluent par une analyse de « l’aspect destructeur de l’agriculture moderne ». Dans ces passages, Marx énonce plusieurs choses fondamentales : 1) le capitalisme a rompu de façon « irréparable » l’« interaction métabolique » entre les êtres humains et la terre [earth], c’est-à-dire la condition éternelle, imposée par la nature, de la production ; 2) ce problème exige la « restauration systématique » de cette relation métabolique nécessaire comme « loi de régulation de la production sociale » ; 3) néanmoins, la croissance dans le cadre du capitalisme de l’agriculture à grande échelle et du commerce sur de longues distances ne fait qu’aggraver et étendre cette rupture métabolique ; 4) l’appauvrissement des sols, le gâchis de ses nutriments, a pour contrepartie le développement de la pollution et des déchets urbains – « à Londres, écrit-il, on n’a trouvé rien de mieux à faire de l’engrais provenant de 4 millions et demi d’hommes que de s’en servir pour empester, à frais énormes, la Tamise » – ; 5) l’industrie et l’agriculture mécanisée à grande échelle collaborent à ce processus de destruction, « l’industrie et le commerce fournissant à l’agriculture les moyens d’épuiser la terre » ; 6) tout ceci exprime l’antagonisme entre ville et campagne caractéristique du régime capitaliste ; 7) une agriculture rationnelle, qui suppose soit des petits fermiers indépendants produisant chacun de son côté, soit l’action de producteurs associés, est impossible dans le cadre du capitalisme moderne ; et 8) les conditions existantes imposent une régulation rationnelle de la relation métabolique entre les êtres humains et la terre, ce qui pointe au-delà de la société capitaliste, vers le socialisme et le communisme.12

L’idée développée par Marx d’une rupture métabolique était l’élément fondamental de sa critique écologique. Le procès de travail humain lui-même était défini dans le Capital comme « la condition générale du métabolisme entre l’homme et la nature, la condition naturelle éternelle de la vie des hommes »13. Par conséquent, la rupture de ce métabolisme ne signifiait rien moins que la mise en danger de la « condition naturelle éternelle de la vie des hommes ». De plus, la question se posait aussi de la préservation14 de la terre, c’est-à-dire la question de savoir dans quelle mesure elle pouvait être transmise aux générations futures dans un état équivalent ou meilleur qu’aujourd’hui. Comme l’écrivait Marx : « Du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias. »15

Pour Marx, la société capitaliste, qui aggrave et étend sans cesse la rupture métabolique entre les êtres humains et la terre, est tout à fait incapable d’affronter la question de sa soutenabilité. Selon lui, le capitalisme crée « les présupposés matériels d’une nouvelle synthèse à un niveau supérieur, de l’association de l’agriculture et de la manufacture sur la base des configurations propres qu’elles se sont élaborées en opposition l’une à l’autre ». Pourtant, pour réaliser cette « synthèse à un niveau supérieur », il affirme qu’il serait nécessaire que les producteurs associés de la nouvelle société « institu[ent] systématiquement [le métabolisme entre l’homme et la terre] en loi régulatrice de la production sociale » – une exigence qui soulève d’irréductibles défis pour la société post-révolutionnaire16.

Dans le cadre de leur analyse de la rupture métabolique, Marx et Engels ne s’en sont pas tenus au cycle des nutriments de la terre, ou aux relations entre villes et campagnes. À divers moments de leur travail, ils ont évoqué des problèmes comme ceux de la déforestation, de la désertification, du changement climatique, de la disparition des cerfs des forêts, de la marchandisation des espèces, de la pollution, des déchets industriels, du relâchement de substances toxiques, du recyclage, de l’épuisement des mines de charbon, des maladies, de la surpopulation et de l’évolution (ou de la coévolution) des espèces17.

références

1.Ce texte a fait l’objet d’une première publication sous le titre de « Marx Ecology in Historical Perspective », International Socialism Journal, n° 42, hiver 2002.
2.George Lichtheim, Marxism: An Historical and Critical Study, New York, Praeger, 1961, p. 245.
3.Sur les forces de l’analyse écologique de Marx, voir John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 2000 et Paul Burkett, Marx and Nature, New York, St. Martin’s Press, 1999.
4.Pour une réfutation détaillée des diverses critiques de Marx sur la question de l’environnement, voir le chapitre suivant.
5.Maarten de Kadt et Salvatore Engel-Di Mauro, « Marx’s Ecology or Ecological 
 
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