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Publié par Patrick Granet

En 1954, dans la foulée des efforts pour améliorer l’état des sols et les ressources en eau de la vallée du Tigre (ou Dicle), un grand projet qui concerne la Turquie, l’Irak et la Syrie a émergé : celui du barrage Ilısu. Plus de soixante ans après, des organisations de la société civile continuent de le combattre. Le barrage pourrait en effet détruire un héritage vieux de 11 500 ans et mener à la destruction d’Hasankeyf, ville fondée il y a 9 500 ans et seul endroit au monde qui remplit neuf des dix critères culturels et naturels de l’Unesco, ainsi que la vallée du Tigre, jusqu’aux marais irakiens. Cette construction causerait également l’inondation de dizaines de villages, le déplacement de plus de 80 000 personnes et une destruction écologique sur une très grande superficie en Turquie jusqu’à la frontière irakienne. En aval, elle assècherait les marais irakiens, soit 670 000 hectares de terres arables. Pourtant, le processus avance en toute opacité, sans que le public soit informé.

PAS D’ÉTUDE D’IMPACT ENVIRONNEMENTAL

Revenons sur les détails du projet. Il inclut non seulement un barrage mais aussi une centrale hydro-électrique, qui devrait rapporter 400 millions de dollars à l’économie selon le ministère des forêts et des eaux turc. Sauf que les dernières mesures du débit du fleuve de la rivière Tigre datent des années 1980. Aujourd’hui la rivière n’atteint que 70 % de son débit et il est difficile d’imaginer un retour en arrière puisque les sécheresses se font plus fréquentes dans la région.

Par ailleurs, le projet a été exempté d’une étude d’impact environnemental (EIE) et de l’application des critères, tout comme l’infrastructure et la superstructure nécessaires. Des recours ont été portés en justice, mais alors même que le processus juridique n’est pas terminé, la construction va de l’avant.

Un autre problème central est irrésolu : le déplacement des trente structures historiques du site. Europa Nostra, une référence en matière de patrimoine culturel, a retenu Hasankeyf sur sa liste des « sept lieux les plus menacés » parmi d’autres monuments et sites menacés en Europe. L’article 20 de la loi turque sur la protection des biens culturels et naturels déclare que les « biens culturels inamovibles doivent être protégés », il n’est pas respecté.

Face à cela, des organisations de la société civile irakienne ont lancé en 2012 la campagne « Sauvez le Tigre et les marais irakiens » dont le CCFD-Terre solidaire est partenaire, afin de sensibiliser l’opinion publique internationale sur les dangers du barrage Ilısu, à travers l’Unesco et le Comité du patrimoine mondial. Le mouvement est désormais mondial, rassemblant des ONG européennes ou iraniennes en plus des turques et irakiennes1. L’objectif est d’unir les luttes entre l’Irak — où les gens manqueront d’eau – et la Turquie — où les gens seront sous l’eau – et de promouvoir des alternatives en matière de gestion de l’eau au niveau régional.

Sans relâche, les porteurs de la campagne articulent leur travail entre plaidoyer, formations et travail de sensibilisation à travers des réunions publiques et campagnes sur l’impact des grands barrages sur la biodiversité, les vies humaines et le climat et ce en Irak, en Turquie et dans les espaces onusiens. Elle promeut également des alternatives en matière de gestion de l’eau au niveau régional, afin que pour que la ressource vitale devienne un facteur de paix et non de conflits.

L’activiste turc Ercan Ayboğa, coordinateur de la campagne, explique la situation actuelle : « Il est difficile d’obtenir des informations crédibles sur le processus, d’autant que le lieu est entouré de postes militaires et de checkpoint. Ces dernières années, la construction du barrage a été interrompue trois fois en raison de conflits dans la région et de départs de travailleurs. D’après ce que nous savons, la construction de la structure du barrage est terminée et a été couverte de ciment mais le problème principal est la centrale hydro-électrique. La construction ne serait pas terminée. Pour retenir l’eau, elle doit l’être. Et avant cela, il faudrait initier la procédure de déplacement des structures historiques. » À ce jour, on ignore toujours si elles seront transportées ou non, ou s’il est même possible de les transporter. Pourtant une étude du professeur Adnan Çevik “Hasankeyf : Medeniyetlerin Buluştuğu Kent” (Hasankeyf, la ville où se rencontrent les civilisations) montre comment Hasankeyf a constitué l’une des premières capitales d’Anatolie, et comment l’islam s’est développé et propagé à partir de sa région.

L’UNE DES PREMIÈRES VILLES ISLAMIQUES D’ANATOLIE EN DANGER

Plusieurs sites islamiques d’exception risquent la destruction dans la ville d’Hasankeyf. Les mosquées et külliyes (centres sociaux aux alentours d’une mosquée) héritées des dynasties artukides et ayyoubides, la mosquée du sultan Süleyman vieille de plus de 600 ans et qui abrite la tombe du sultan, la mosquée Divriği Ulu, unique en Anatolie, les mosquées Koç, Ulu et Kızlar qui se distinguent par leur architecture et leurs ornements : toutes sont menacées. Tout comme trois églises.

De leur côté, les marais irakiens couvrent Ur et Sumer, les berceaux de la civilisation. Des populations autochtones y vivent toujours et font perdurer des traditions millénaires. Ces marais constituent un écosystème unique sur une surface aussi grande que le Liban. Lors de la quarantième session du Comité du patrimoine mondial en juillet 2016, l’Unesco a inscrit les marais irakiens au patrimoine mondial de l’humanité (PMH) grâce à la campagne de la société civile irakienne. Le gouvernement turc n’a pour sa part pas soutenu la candidature d’Hasankeyf, unique lieu endroit au monde à remplir neuf des dix critères culturels et naturels de l’Unesco.

Les dangers étant si grands, pourquoi le gouvernement turc insiste sur ce projet ? Hasankeyf pourrait aisément être transformée en musée à ciel ouvert, avec ses structures exceptionnelles, représentant la mémoire sociale et culturelle de la région, conformément aux discours récurrents du gouvernement turc sur « la protection de l’héritage de nos ancêtres ». Et ce d’autant plus que l’irrationalité économique du barrage a été démontrée par une étude d’Oxford qui porte sur 245 barrages. Elle indique que les coûts des grands barrages ont tendance à dépasser les prévisions budgétaires, les bénéfices attendus sont souvent surestimés, creusant des dettes profondes, surtout dans les pays du Sud. Construire un tel barrage en Mésopotamie, une région vulnérable face aux impacts du réchauffement climatique, pourrait aggraver les sécheresses dans toute la région et réduire le débit des fleuves. Par ailleurs, la première tentative du gouvernement turc pour réunir des fonds internationaux a été un échec, alors qu’une campagne internationale visant des institutions financières allemandes et autrichiennes a contribué à leur sortie du projet : les autorités turques n’ont jamais répondu aux requêtes environnementales des institutions financières. Malgré ce premier rapport de force, deux banques turques, Akbank et Garanti, ont accepté les demandes de prêt pour la construction du barrage, réalisée par un consortium composé de Cengiz Construction et Nurol Construction. Les deux entreprises entretiennent des liens étroits avec le gouvernement AKP de Recep Tayyip Erdogan.

INDIFFÉRENCE DU GOUVERNEMENT TURC

Des commentateurs politiques ont aussi souligné le fait que les barrages en construction dans l’est de l’Anatolie, y compris Ilısu, ont pour but d’empêcher les opérations militaires de rebelles kurdes et portent atteinte aux Kurdes.

Alors la campagne « Sauvez le Tigre et les marais irakiens » continue, avec pour but ultime d’empêcher la construction du barrage en appliquant les conventions internationales et en maintenant la pressions sur les gouvernements turcs et irakiens. Pour l’instant le gouvernement irakien, entièrement focalisé sur les conflits armés et politiques, considère le barrage comme un dossier secondaire au mieux. Sa réponse a été polie mais peu concluante. De son côté, le gouvernement turc s’est montré indifférent. Et les négociations tripartites entre la Turquie, l’Irak et la Syrie n’ont porté que sur les quantités d’eaux, pas les questions environnementales. Ayboğa pointe les nouvelles pratiques du gouvernement turc sous l’état d’urgence mis en place après la tentative de coup d’État du 15 juillet qui rendent quasi-impossible toute contestation : « Cette situation rend les appels à la mobilisation et les manifestations difficiles. En tant que petit groupe d’activistes dans la région, nous continuons à nous battre contre ce barrage mais de moins en moins d’actions sont organisées. » Difficile également de mener des actions dans une Irak dévastée.

Les marais irakiens et la ville d’Hasankeyf ont une place centrale dans l’histoire de l’humanité. Et en plus de son identité culturelle et de sa beauté, Hasankeyf a une importance spécifique dans le monde musulman. Il est donc stupéfiant de penser que cet héritage vieux de 11 500 ans pourrait être sacrifié pour un barrage à la durée de vie de 50 ou 60 ans soutenu par le gouvernement le plus religieux de l’histoire de la République turque...

1Les membres de la plateforme STC en Irak sont, Iraqi Civil Society Solidarity Initiative (ICSSI), Iraqi People’s Campaign to Save the Tigris, Tammuz Organization for Social Development, All Mesalla, Iraqi Social Forum, Ma’aluma (Information Center), Humat Dijla, Waterkeepers Iraq.

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