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Publié par Patrick Granet

al Santen, trotskiste juif hollandais ayant survécu à Auschwitz, fait partie de ces oubliés de l’histoire. Pourtant, un épisode de son itinéraire a marqué les esprits : il faisait partie du petit groupe qui, avec Pablo, a établi au Maroc une usine d’armes à destination des Algériens du FLN. Quelle a été la trajectoire de ce communiste néerlandais, de la résistance au nazisme jusqu’à la lutte de libération nationale algérienne ? Poser cette question, c’est traverser quelques décennies de la politique d’émancipation, entre antifascisme, anticolonialisme et communisme révolutionnaire.

 

Dans l’introduction de son livre La fin de la modernité juive, Enzo Traverso rend hommage à des personnalités ayant marqué sa vie intellectuelle, parmi lesquelles Pierre Vidal-Naquet (1930 – 2006), Boris Frankel (1921 – 2006) – qui a notamment traduit Éros et civilisation de Herbert Marcuse en français –, Jakob Moneta (1914 – 2012) – l’auteur de Le PCF et la question coloniale – et Sal Santen (1915 – 1998) :

« ce juif hollandais avait survécu à Auschwitz, où la majeure partie de sa famille avait été exterminée. À Amsterdam, où il vivait comme journaliste et écrivain, il fut condamné à deux ans de prison (…) à cause de ses activités de soutien au mouvement national algérien »1

Santen est sans doute le personnage qui parle le moins au paysage militant français. En effet, aucun de ses livres ne fut traduit en français et c’est surtout son activité militante pendant la révolution algérienne (aux côtés de personnalités comme l’allemand Jakob Moneta ou le belge Ernest Mandel) qui le fera connaître au-delà des frontières néerlandaises. Ici, nous nous attarderons surtout sur son parcours militant, le but de ce court texte étant surtout de présenter cette figure trop peu connue de l’histoire du mouvement ouvrier.

Salomon Santen, deuxième fils d’un cordonnier juif (Barend Santen), est né en 1915 dans une famille ouvrière du quartier de Jordaan à Amsterdam – le quartier où se situe par ailleurs la maison dans laquelle s’était réfugiée la famille d’Anne Frank pendant l’occupation nationale-socialiste. Durant la Seconde Guerre mondiale, la famille de Salomon fut entièrement anéantie dans les camps d’extermination nazis. Cette douloureuse expérience le marqua profondément, à tel point qu’il consulta un psychiatre après la guerre qui l’encouragea à coucher sur papier son traumatisme. C’est ce qui aboutira à Jullie Is Jodenvolk (1969), ouvrage structuré en deux parties : l’une sur sa jeunesse en tant que Juif dans un quartier majoritairement non-Juif (Tuindorp Oostzaan, au nord d’Amsterdam), la seconde portant principalement sur la situation de sa famille pendant l’occupation nazie et la recherche désespérée d’un moyen d’échapper à la déportation. Si le premier ouvrage de Sal Santen portait sur ses souvenirs de jeunesse (plusieurs de ses livres seront fortement marqués par leur caractère autobiographique, comme par exemple Kinderdief, en 1988, ou De B van Bemazzel, en 1989), l’aspect le plus intéressant de son parcours est son entrée dans le militantisme trotskyste qui marquera durablement son existence. Après avoir milité dans plusieurs organisations ouvrières de jeunesse, il rejoignit les rangs du Onafhankelijke Socialistische Partij (parti socialiste indépendant), une organisation issue de l’aile gauche du Sociaal-Democratische Arbeiderspartij, et qui fusionna en 1935 avec le Revolutionair Socialistische Parti (Parti révolutionnaire socialiste) pour former le Revolutionair Socialistische Arbeiderspartij (parti socialiste ouvrier révolutionnaire).

 

La rencontre avec Henk Sneevliet

C’est avec la fusion de ces deux organisations que Santen fit la rencontre du grand leader communiste néerlandais Henk Sneevliet (1883 – 1942) qui devint son beau-père puisque Salomon se maria à sa fille durant la seconde moitié des années 1930. Sal Santen devint par ailleurs le biographe de Henk Sneevliet, puisqu’en 1971, il écrivit Sneevliet, rebel, livre dans lequel il retrace le parcours particulier du révolutionnaire hollandais qui avait participé à la lutte décoloniale en Indonésie (qu’on appelait alors les Indes néerlandaises). Sneevliet y avait fondé l’Indische Sociaal-Democratische Vereeniging (mouvement anti-colonialiste), avait soutenu le POUM durant la guerre d’Espagne, et prit par la suite ses distances avec le trotskysme (qu’il considérait comme un capitalisme d’État, sur des positions assez proches de Raya Dunayevskaya2 ou Max Shachtman). Au milieu des années 1930, Trotsky et Sneevliet avaient rompu suite à l’assassinat de l’espion soviétique Ignace Reiss3. Selon Bertrand M. Patenaude, dans Stalin’s Nemesis : The Exile and Murder of Leon Trotsky, Trotsky accusa Sneevliet d’avoir une responsabilité indirecte dans cet assassinat. Pourtant, dans une lettre ouverte à Sneevliet, Trotsky écrit :

« nous ne sommes pas uniquement séparés par cette tragique question concernant un individu, mais par toutes les autres questions importantes ; je dirai même que nous sommes séparés par notre conception même de l’activité révolutionnaire et de la solidarité politique »4.

Trotsky reprochait notamment à la section néerlandaise de la IVème Internationale d’agir de manière autonome, sans prendre en compte les autres sections de l’Internationale : « tu dois comprendre que personne au sein de notre mouvement international n’est prêt à tolérer plus longtemps la situation totalement anormale dans laquelle le parti néerlandais se couvre du drapeau de la quatrième internationale tout en mettant en place une politique en contradiction flagrante avec tous nos principes et nos décisions »5. Après cette rupture, Sneevliet se rapprocha du « Bureau de Londres » qui, comme l’écrivait Ernest Mandel :

« réunit des organisations substantielles. Le DNA (Parti ouvrier norvégien) était le principal parti de masse du pays. Il avait obtenu plus de 40% des voix aux élections de 1933. Il s’apprêtait à constituer un gouvernement. Le Parti socialiste suédois – ancienne fraction dite de droite du PC, dirigée par Kilbom – avait quatre députés et une sérieuse implantation syndicale. L’ILP de Grande-Bretagne, parti de vieille tradition bien qu’en sérieux déclin, avait, lui aussi, quatre députés. Le Bloc ouvrier paysan (BOC) de Maurin, puis le POUM résultant de la fusion du BOC avec l’Opposition de Gauche, était plus fort que le PC en Catalogne, la principale région industrielle de l’Etat espagnol. Le petit Parti socialiste de gauche en Pologne, le NSSP, bien que plus faible, avait une implantation sérieuse dans certaines régions. Les deux partis hollandais comptèrent plusieurs milliers de membres. Quant au SAP, bien que victime d’une féroce répression nazie, il avait maintenu une activité clandestine réelle dans le Troisième Reich et disposait de nombreux groupes locaux dans l’émigration. Ses jeunes étaient dirigés par Willy Brandt »6

Par la suite, Sneevliet participa à la résistance hollandaise contre le nazisme avec le Front Marx-Lénine-Luxemburg et ce sont ces activités qui lui vaudront d’être arrêté et fusillé par les nationaux-socialistes le 13 avril 1942.

 

Sal Santen, la IVème Internationale et le soutien à la révolution algérienne

Après avoir quelque peu hésité au moment de la rupture politique Sneevliet/Trotsky, Sal Santen ne suivit pas son beau-père et resta fidèle au trotskysme. Il rejoignit, en 1939, le Groep van Bolsjewisten-Leninisten (groupe de bolchéviques-léninistes) et la Bond van Communisten (ligue des communistes), deux groupes affiliés à la IVème Internationale, forcés d’agir clandestinement pour faire face à l’occupation allemande des Pays-Bas. Finalement, lorsqu’en 1942, se créa un nouveau groupe trotskyste clandestin aux Pays-Bas – Comité van Revolutionaire Marxisten – Sal Santen y joua un rôle primordial dès le départ. Ce comité devint, après la guerre, la section néerlandaise de la IVème Internationale, et c’est dans le cadre de cette Internationale que Santen rencontra une figure majeure du militantisme trotskyste en la personne de Michel Raptis (1911 – 1996) – dit Pablo. Si Pablo et Santen eurent de nombreuses activités militantes après la guerre, c’est surtout par leur soutien à la révolution algérienne qu’ils se firent connaître – d’ailleurs Pablo devint par la suite l’un des bras droit du président Ben Bella. Comme Jakob Moneta7, Ernest Mandel et beaucoup d’autres, Sal Santen se lança activement dans le soutien au FLN algérien. En effet, après avoir été nommé responsable du secrétariat international, et avoir pris la tête du journal hollandais de la IVème Internationale – De Internationale – Santen se (re)lança depuis Amsterdam dans des activités clandestines – avec Pablo – pour aider matériellement le FLN. En effet,

« Aux yeux des trotskistes, les Pays-Bas étaient bel et bien un pays perdu pour la Révolution, mais tout de même un lieu sûr pour coordonner leurs activités clandestines8

C’est donc à Amsterdam que Pablo et Santen mirent sur place la fabrication de faux papiers (et de fausse monnaie) pour les militants du FLN, ainsi qu’une petite usine d’armes au Maroc. En Juin 1960, Pablo et Santen furent arrêtés à Amsterdam et jugés en Juin 1961. Cependant, dès leur arrestation se mit en place un large réseau de soutiens international. Ainsi, dans son numéro d’avril 1961 La vérité des travailleurs publiait une lettre ouverte du « comité de soutien hollandais à M.Pablo et S.Santen », à l’attention du ministre de la justice. De la même manière, une lettre, signée notamment par Isaac Deutscher et Z.Sonkozi (leader du Congrès Pan-African d’Afrique du Sud), fut envoyée de Grande-Bretagne au ministre de la justice à La Haye. Le député du Labour Party John Baird tenta même d’intercéder directement auprès des autorités hollandaises, sans succès. Le comité de soutien à Pablo et Santen était notamment composé, en France, de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Nadeau, Pierre Naville ou encore Francis Jeanson. De nombreuses organisations ouvrières d’Amérique du Sud, mais aussi d’Asie, se solidarisèrent également avec cette campagne. Cette dernière permit par ailleurs de rappeler que les partis communistes traditionnels étaient plus que fébriles sur la question coloniale (comme le montrera peu d’années plus tard Jakob Moneta dans Le PCF et la question coloniale) :

« Face à la trahison ou à la paralysie des courants ouvriers traditionnels, la IVème Internationale a maintenu l’honneur du mouvement ouvrier communiste ; elle a maintenu ses traditions révolutionnaires, internationalistes, appuyant de toutes ses forces la Révolution algérienne, en agissant dans les milieux d’avant-garde et dans les masses pour le développement d’une action concrète pour le triomphe de la Révolution algérienne dans tous les milieux français. C’est contre ce mouvement en développement contre cette action de la IVème Internationale que l’impérialisme français et ses alliés impérialistes d’Allemagne et de Hollande dirigent leurs coups »9

Tout comme leur comité de soutien, leur avocat – Maître George J.P. Cammelbeeck – tenta de transformer le procès en procès politique (il fit par exemple la comparaison avec la résistance hollandaise durant la Seconde Guerre Mondiale). Par ailleurs, dans son ouvrage Les camarades des frères, Sylvain Pattieu rappelle qu’Isaac Deutscher est venu témoigner au procès Pablo/Santen en personne ; de même que la veuve de Sneevliet. Cependant, le juge ne voulut rien entendre et rendit son verdict à la lumière du caractère illégal des actes de Pablo et Santen. Bien qu’ayant été condamnés à 15 mois de prison, ils furent finalement libérés le 12 Septembre 1961. Pablo et Santen quittèrent la IVème Internationale quelques années plus tard, en 1965, suite à l’exclusion de Pablo – « Frank, Maïtan et Mandel savent mettre à profit l’absence de Pablo, qui purge sa peine, pour reprendre le contrôle de l’organisation »10 – puis les deux personnages se brouillèrent politiquement. Pourtant, Santen continua à se définir comme trotskyste jusqu’à la fin de sa vie. Sa vie en dehors de la IVème Internationale fut bien moins politisée et il se consacra surtout à son activité d’écrivain jusqu’à sa mort à Amsterdam en 1998.

Si Salomon Santen n’a pas à proprement parler d’oeuvre politique, il fait partie de ces militants qui traversèrent le vingtième siècle et qui n’abandonnèrent pas la lutte après la victoire contre le fascisme. Santen fait partie de ces militants dont le travail politique reste trop peu connu. « Ces hommes ne se considéraient pas comme des  »victimes » mais comme des militants et des intellectuels engagés »11. Ces militants de la IVème Internationale qui participèrent au « siècle de l’acte ». Car pour reprendre Alain Badiou, dans Le Siècle :

« Qu’est-ce que le siècle dit du siècle ? En tout cas, qu’il n’est pas celui de la promesse, mais celui de l’accomplissement. C’est le siècle de l’acte, de l’effectif, du présent absolu, et non pas le siècle de l’annonce et de l’avenir. Le siècle se vit comme le siècle des victoires, après des millénaires de tentatives et d’insuccès. Le culte de la tentative sublime et vaine, et donc l’asservissement idéologique, sont assignés par les acteurs du XXème siècle au siècle qui précède, au romantisme malheureux du XIXème. Le XXème dit : c’en est fini des échecs, voici venu le temps des victoires ! Cette subjectivité victorieuse survit à toutes les défaites apparentes, parce qu’elle n’est pas empirique, mais constituante. La victoire est le motif transcendantal qui organise l’échec lui-même. « Révolution » est un des noms de ce motif. La révolution d’Octobre 1917, puis les révolutions chinoises et cubaine, ainsi que les victoires des Algériens ou des Vietnamiens dans les luttes de libération nationale, tout cela vaut preuve empirique du motif, et fait échec aux échecs, répare les massacres de juin 1848 ou de la Commune de Paris »12.

 

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références

1.Enzo TRAVERSO, La fin de la modernité juive, La Découverte, Paris, 2013.
2.À ce propos, voir le cinquième chapitre de : Raya DUNAYEVSKAYA, Marxisme et liberté, éditions champ libre, Paris, 1971.