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Publié par Patrick Granet

Nous republions ici une interview de Fernando Martinez Heredia réalisée par Eric Toussaint à Santiago de Cuba en juillet 1998.

 

Eric Toussaint : Quelles sont les grandes étapes de ces quarante années de Révolution cubaine ?

Fernando Martinez Heredia : Répondre à cette question est une entreprise extrêmement difficile : comment résumer en quelques phrases l’un des événements les plus importants de la seconde moitié du XX ème siècle sur le continent américain ?

Je m’y attaquerai en donnant ici ma vision personnelle, subjective. Non seulement parce que chacun ne peut avoir qu’une vision subjective de la réalité, mais également parce qu’à Cuba, pour être sincère, nous manquons de bonnes analyses globales du processus révolutionnaire contemporain, même si nous disposons d’excellentes monographies sur des thèmes plus particuliers. Ces dernières années, la volonté de témoignage s’accentue, mais les travaux de synthèse font toujours défaut. Au niveau de la production internationale, la bibliographie contemporaine sur Cuba est immense : à la fin des années soixante, on dénombrait déjà plusieurs centaines d’ouvrages. Mais une véritable synthèse de source étrangère sur cette période n’existe pas non plus. Peut-être est-ce dû au fait qu’il s’agit là d’une longue période et que le régime issu de la Révolution est toujours en place, peut-être est-ce parce que son premier dirigeant est toujours un dirigeant de dimension internationale et qu’il reste le personnage le plus important de la vie politique cubaine. Les cycles historiques achevés sont ceux qui se prêtent le mieux à l’analyse, à la synthèse.

Mais commençons. J’ai vu changer le monde deux fois : tout d’abord autour de 1959 et des années 60, ensuite dans les années 90. La première fois, la Révolution cubaine était l’actrice principale du changement ; la deuxième fois, elle est devenue un foyer de résistance. Les deux situations sont très différentes, comme la nature des changements intervenus.

 

Du XIXe siècle au triomphe de 1959

Pour bien comprendre la Révolution cubaine, il est fondamental de rappeler, très brièvement, les grandes étapes de notre histoire nationale (sur ces grandes étapes et certains des événements auxquels Fernando Martinez Heredia fait allusion, lire également les repères historiques). Une histoire qui commence avec la “ découverte ” et la colonisation de l’île, la formation d’une colonie militaire et de communication hispano-créole, une colonie de services et de production entre l’Espagne et d’autres régions jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. C’est alors qu’on vit se construire une société particulière, résultant d’une lente accumulation de traits culturels, et développant un dynamisme économique qui ne tarda pas à faire de Cuba, au début du siècle passé, la colonie la plus riche du monde – sur le dos d’un million d’esclaves, prix de la modernité qui lui donna le chemin de fer (avant l’Italie et l’Espagne), le premier câble sous-marin, le premier téléphone et le premier télégraphe d’Amérique latine. Une modernité basée sur l’exploitation sauvage du plus grand nombre par une bourgeoisie propriétaire d’esclaves qui connecta Cuba au marché mondial capitaliste, aux progrès et aux idées du capitalisme international et, finalement, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la grande production d’aliments pour l’immigration et la population croissante des Etats-Unis.

Cette aventure coloniale fit de Cuba ce que l’on appellera, un siècle plus tard, un pays sous-développé, grand exportateur de sucre et d’aliments, subordonné à un centre qui le dominait outrageusement : d’abord comme importateur de produits, puis de manière générale à partir de 1898.

Cela fait un siècle que les Etats-Unis envahirent Cuba. L’histoire de la nation cubaine a en effet pour caractéristique de conjuguer en une seule date la fin de trente années d’efforts pour libérer le pays, pour conquérir l’indépendance nationale (dans le premier monde, on parle de décolonisation) par le biais de révolutions abolitionnistes, populaires, nourries d’idéaux radicaux et démocratiques, et le début de la domination néocoloniale complète des Etats-Unis sur la Grande Ile. A Cuba, la Révolution pour l’indépendance nationale fut une Révolution moderne : parce que le pays n’avait connu que la modernité barbare du capitalisme, et parce que les travailleurs avaient conscience de lutter pour la justice sociale. L’écart entre les riches et les pauvres n’était pas seulement palpable : il crevait les yeux.

Quand José Marti (parler de Marti n’est pas une manie cubaine : on ne peut évoquer l’histoire contemporaine de Cuba, ni même son avenir, sans y faire référence) put élaborer une pensée, un programme, il parvint à mettre sur pied une organisation que l’on aurait alors pu qualifier de “ bolchévique ”, en 1892, 93, 94. Selon lui, l’indépendance de Cuba marquerait le début de la seconde indépendance de l’Amérique, et le début d’une lutte contre l’impérialisme nord-américain, comme il l’écrivit en 1895. Il ne s’agit pas là d’une quelconque capacité “ divinatoire ”, mais d’une vision claire des conditions de développement social – puis politique – de Cuba. Dans cette guerre qui s’acheva il y a cent ans périrent 22 % de la population de l’île. Ce fut la “ guerre du Vietnam ” du siècle passé, au cours de laquelle on inventa les camps de concentration. A partir de là naquit donc une république post-révolutionnaire, la République cubaine, qui dura 60 ans et se termina en janvier 1959.

Une république qui renia une partie des idéaux des luttes d’indépendance. Elle gouverna de manière honteuse, d’abord au nom de ces luttes, puis en initiant un processus “ civilisateur ”, un processus de “ progrès ” qui revenait à singer les grandes puissances du capitalisme mondial. Avec néanmoins une forte coloration nationale qu’exigeaient les circonstances et l’histoire récente.

Cette république néocoloniale fut ébranlée par ce que nous appelons à Cuba la Révolution des années 1930, qui transforma les idéaux de justice sociale en idéaux communistes, socialistes, ouvrant la voie d’un radicalisme d’opposition, non plus seulement entre pauvres et riches, mais désormais entre prolétariat et bourgeoisie. Un radicalisme qui soulignait la nécessité de bien comprendre la distinction à faire entre le peuple et ses ennemis.

Les années trente permirent de définir la stratégie qui rendrait possible une Révolution anticapitaliste, seule à même de faire en sorte que l’indépendance de Cuba soit totale. Cette évolution de la culture politique motiva le caractère beaucoup plus “ national ” de la seconde république bourgeoise néocoloniale qui s’établit entre 1935 et 1959. Celle-ci se donnant, par certains aspects, des airs nationalistes suivant une politique d’Etat interventionniste dans le domaine économique, médiatrice entre bourgeois et ouvriers, et, en général, médiatrice entre les différentes classes sociales. Une politique, d’ailleurs mise en pratique dans un autre contexte par le président américain Roosevelt “ conseillé ” par l’économiste Keynes et qui pouvait s’envisager comme une politique propice au développement national.