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Publié par Patrick Granet

 

Mais pas pour des questions d'autorité ou de prestige perdus, au contraire

Le métier d'enseignant est-il attrayant? Prestigieux? Les résultats d'une enquête originale menée auprès d'un millier d'étudiants de licence montre qu'ils mettent en tête le métier d'enseignant comme «profession la plus attractive à leurs yeux», alors même qu'ils le placent en queue des «métiers les plus prestigieux». Un paradoxe que l'on peut sans doute mieux comprendre en comparant l'image qu'ont de leur profession les enseignants eux-mêmes, celle qu'ils croient avoir, et celle qu'ils ont en réalité.

Le rapport présentant les résultats de l'enquête souligne qu'«il ne s'agit pas d'un métier choisi par défaut. 60% des étudiants envisageant de devenir enseignant déclarent avoir fait ce choix avant même d'entamer leurs études supérieures […]. Il apparaît clairement que les étudiants considèrent le métier d'enseignant comme porteur de sens: goût pour la discipline enseignée, transmission des savoirs, transmission des valeurs et contact avec les jeunes générations».

Du bonheur et du sens

 

Selon le rapport de l'enquête, «lorsqu'on demande aux étudiants ''la profession la plus attractive à leurs yeux'' parmi une liste de 15 métiers, le professeur des écoles apparaît comme le plus attractif, suivi par le professeur de collège ou lycée. A contrario, lorsqu'on les interroge sur les métiers les plus prestigieux socialement, ces métiers n'apparaissent pas en tête. Au contraire, le professeur des écoles et le professeur de collège ou lycée sont nettement considérés comme les moins prestigieux».

Cette enquête confirme un paradoxe que toutes les études pointent depuis plusieurs années: les enseignants se déclarent très majoritairement «heureux au travail»«heureux dans l'exercice de leur métier»; ils estiment avoir«une activité professionnelle qui passionne», et «faire un travail utile pour la société». Mais ils manquent de reconnaissance et se sentent incompris de leur entourage, ou de la société en général.

Et pourtant on ne retrouve pas ce déficit de considération dans les enquêtes auprès des Français. Un sondage CSA de 2014 indiquait que, pour près de huit Français sur dix, enseignant est un «métier d’avenir». 81% des sondés disaient avoir de la «considération» pour eux et «une image positive du métier», et que les trois-quarts seraient fiers que leur enfant devienne enseignant. Un sondage CSA effectué fin juin 2005 indiquait d'ailleurs que le «tiercé gagnant» des métiers que les Français recommanderaient à leurs enfants si ceux-ci leur demandaient conseil serait dans l'ordre: médecin (43%), ingénieur (35%) et enseignant (33%); loin devant avocat (26%), commissaire de police (15%), notaire (14%).

Un déficit de confiance historique

Le sentiment dominant chez les professeurs depuis longtemps est de n'être pas estimé à leur juste valeur. Il y a déjà un demi siècle, en 1965, ils pensaient massivement être peu reconnus (et, par exemple, de ne bénéficier de l'estime que de moins de 15% des commerçants, industriels ou militaires). Et pourtant: un sondage IFOP montrait dès 1959 que si la considération du public les plaçait après les médecins, ils étaient presque à égalité avec les ingénieurs, et devant, déjà, les notaires ou les officiers..

1972: une étude montre que la très grande majorité des enseignants estiment que leur prestige a reculé; 1977: une enquête de la SOFRES souligne que plus des trois quarts des professeurs pensent le prestige de leur métier faible ou nul...

Il y a pourtant bien eu des évolutions: mais ce ne sont pas celles que l'on croit. Il ne s'agit pas de l'autorité formidable d'un professeur d'image d'épinal, dans une France bien rangée derrière ses pupitres, transformée en impuissance dans les ZEP d'aujourd'hui... Il s'agit au contraire de la réduction des différences entre les corps enseignants du primaire et du secondaire; de la place des femmes dans les corps enseignants; de l'évolution des figures de référence de l'autorité.

1.Le primaire face au secondaire

Par Honoré Daumier, via Wikipedia

Il est remarquable que les étudiants de licence interrogés lors de l'enquête ont jugé «plus attractif» l'accès au professorat des écoles que l'accès à celui du secondaire. Cela aurait été inimaginable sous la troisième République ou la quatrième République, car les différences statutaires entre les instituteurs et les professeurs étaient alors très significatives et visibles.

Sous la troisième République, le diplôme requis pour être instituteur était simplement le brevet supérieur; puis, sous la quatrième République, le baccalauréat. En revanche, il fallait la licence pour être professeur du secondaire; et, dans l'entre-deux- guerres, la majorité des professeurs de lycée étaient agrégés. Le corps des enseignants du primaire ne passait pas alors par l'université, alors que celui du secondaire en était issu. Les uns et les autres n'étaient pas du même «monde», et perçus à l'évidence comme tels.

Il y a eu, sous la cinquième République, un rapprochement très important entre les deux corps, et finalement les «professeurs des écoles» comme les professeurs du secondaire doivent désormais avoir tous un même niveau universitaire: le master. Et ils sont tous issus de l'université, à égalité. Une nouveauté historique.

Par ailleurs, les professeurs des écoles et les professeurs du secondaire certifiés ont désormais la même grille de salaire (même s'il reste quelques différences, qui se réduisent, pour les primes, et surtout pour l'accès à des heures supplémentaires). On était très loin de cela sous la troisième République triomphante. Un professeur de collège gagne alors trois plus qu’un instituteur en début de carrière, et deux fois plus en fin de carrière (un agrégé huit fois plus en début de carrière, et six fois plus en fin de carrière...). Là encore, on peut saisir la distance parcourue (en dépit de légendes mémorielles tenaces).

Sans compter les inégalités entre instituteurs et institutrices: les grilles de salaires sont différentes pour les unes et les autres. Et les institutrices d'écoles maternelles, jusqu'à la Grande Guerre, ont 10 heures de service par jour en hiver, douze en été (contre 6 heures par jour dans l'élémentaire). Elles sont privées du congé du jeudi.

2.La place des femmes enseignantes

Dans la mémoire (républicaine), ce qui est mis en valeur, c'est l'instituteur (par ailleurs secrétaire de mairie): un personnage reconnu localement, ayant une certaine autorité, voire étant une autorité. Cela correspond à une certaine réalité, mais qui n'est pas si évidente selon les endroits et les périodes.

Quid des institutrices? Elles ne sont guère présentes dans cette mémoire... Elle étaient pourtant déjà majoritaires (puisqu'il n'y avait pas mixité à l'école élémentaire et qu'elles étaient les seules à encadrer le pré-élémentaire, certes alors peu développé). Et elles étaient pourtant plus sélectionnées, car les filles étaient nettement plus nombreuses que les garçons à se présenter aux concours de recrutement (non mixtes à l'époque) des écoles normales.

Quid des professeur(e)s du secondaire? Dans les mémoires, les romans, les autobiographies on évoque parfois tel ou tel «maître» rencontré (mais aussi, le plus souvent, des personnages masculins plus ou moins ridicules, plus ou moins infantiles et infantilisants, limités, hors du monde). Les professeur(e)s femmes n'existent guère, elles, dans ces registres-là, et semblent invisibles. Il faut dire que leur qualité première étaient de ne pas se faire remarquer...

L'institutrice seule: la «vocation» du sacrifice

Lorsqu’en 1897 le journaliste Francisque Sarcey fait paraître dans le journal Les Annales ses articles sur «L’institutrice de province», ainsi que les lettres-réponses des instituteurs et institutrices qui lui sont adressées, on est saisi par la situation difficile dans laquelle se trouvaient la plupart des institutrices sous la Troisième République:

L’institutrice demeure seule, contemplant le soir venu son foyer désert, avec une détresse d’âme, un découragement impossible à rendre

Francisque Sarcey

«L’institutrice, par son éducation, sa culture d’esprit, ses goûts affinés, ne peut s’allier à un ouvrier, dont la situation de fortune est seule en rapport avec la sienne. Les riches n’en veulent point. L’institutrice demeure seule, contemplant le soir venu son foyer désert, avec une détresse d’âme, un découragement impossible à rendre»

Pendant longtemps, l’administration de l’Ecole publique préfère que les institutrices ne se marient pas: 

«Pour l’institutrice, le célibat est une condition meilleure. Tandis qu’elle trouve dans les soins qu’elle donne à ses élèves une satisfaction aux instincts maternels qui occupent une si large place dans l’âme des femmes, et une consolation à l’isolement du célibat, elle reste indépendante de la volonté d’un mari».

On renoue ici avec la conception qui prévalait déjà pour l’enseignante congréganiste, celle du célibat, de la vocation et du sacrifice. C’est d’ailleurs la conception explicitement développée par Jules Ferry lui-même lors du congrès pédagogique des instituteurs et institutrices de France du 19 avril 1881: «l’institutrice qui reste fille trouve dans l’éducation des enfants d’autrui la satisfaction de ce sentiment maternel, de ce grand instinct de sacrifice que toute femme porte en elle»

L'institutrice effacée dans l'endogamie du «couple pédagogique»

Année scolaire 1912-1913. Au village d'Entraunes, classe des petits ayant pour institutrice Honorine Bermond (1888-1960). Via Wikipedia

Au tournant du siècle, changement de cap. L’administration suggère alors aux normaliens d’épouser des institutrices. Comme le remarque avec pertinence Edwy Plenel dans , L'Etat et l'Ecole en France: «l’endogamie enseignante trouve là son origine: longtemps déconseillé, le mariage entre collègues est encouragé vers la fin du siècle. On met en commun deux maigres traitements. Mais la solitude ainsi évitée, celle de corps n’en est qu’accrue: l’univers enseignant se referme un peu plus sur lui-même»

Pour les hommes de la troisième République triomphante, il s’agissait de faire pièce aux congrégations féminines et de répondre au défi d’une éducation morale garantie pour les jeunes filles de la bonne bourgeoisie, le public visé prioritairement par les collèges et lycées de jeunes fille nouvellement créés.

Le modèle des maisons religieuses (avec leurs internats obligatoires) est délibérément choisi comme le précise le rapport de la commission sénatoriale sur la création de l’Ecole normale supérieure de jeunes filles de Sèvres: «Une école normale ne vaut que par la discipline qui y règne et qui peut seule préparer les maîtresses à la vie austère du professorat qui doit être la leur. Il importe donc d’en écarter avec soin tout ce qui pourrait altérer le caractère de recueillement indispensable à ce noviciat laïque».

Et une ancienne sévrienne célèbre, Marguerite Aron, précise le trait au début du XX° siècle: «Un couvent laïque. Oui, c’est bien la vieille tradition ecclésiastique qui pèse encore sur nous. Elle voulait – dans son ascétisme originel - que l’éducation des enfants soit confiée à des hommes et des femmes vivant à part du siècle et ignorant ses infirmités; et maintenant encore, une jeune femme, institutrice ou professeur, qui sort seule, se promène, voyage, va au théâtre, s’habille bien, converse ouvertement avec des hommes, scandalise les convictions pédagogiques de la bourgeoisie française. Par soumission, par dévouement à leur tâche , la plupart d’entre nous ont pris le parti de la prudence – qui fut parfois celui de la pruderie – et sont demeurées à quarante-cinq ans des ingénues surannées».

La plupart des enseignantes du secondaire féminin restent célibataires, à l’imitation des sœurs des congrégations – toutes consacrées à leur enseignement. Sous la Troisième République, on ne compte guère qu’un tiers de professeurs femmes mariées. Et les célibataires resteront majoritaires jusqu’en 1954.

3.La mixité des élèves et des enseignants: changement d'autorité

La généralisation de la mixité a lieu dans les années 1970 pour le secondaire, dès les années 1960 pour le primaire.

Comme l'a montré Laurence Rouillon dans sa thèse soutenue en 1985«le comportement des instituteurs qui exerçaient auparavant dans des écoles de garçons a alors changé. Ils ne gardèrent pas la même sévérité. Ils durent abandonner leur usage relativement ordinaire de sanctions physiques, car ces protiques entraînaient des pleurs chez les filles […]. Le regard critique des institutrices qui exerçaient auparavant dans les écoles de filles, le sentiment que les écoles étaient devenues plus calmes avec la mixité, ont conduit les instituteurs des anciennes écoles de garçons à modifier leurs pratiques de discipline».

Il est devenu (dans certains milieux) de bon ton de se lamenter sur la «féminisation» du corps enseignant qui empêcherait que certains élèves (notamment nombre de garçons ) puissent avoir les bons repères nécessaires, des figures d’identification ou d’autorité positives et fermes.

André Rauch, l’auteur d’un ouvrage remarqué: Le Premier sexe; mutations et crises de l’identité masculine a posé le problème dans Le Monde de l’éducation dès janvier 2003: «La très forte féminisation du corps enseignant dans cette école qu’on appelle d’ailleurs ‘’maternelle’’, dit-il, ne retarde-t-elle pas la sortie du cocon familial?».

Le seul secteur où l’on peut véritablement «féminisation» dans le corps enseignant est celui du primaire

Car, en réalité, le seul secteur où l’on peut véritablement «féminisation» dans le corps enseignant est celui du primaire. Nous en sommes à un taux de femmes dépassant largement les 80%, contre 74% en 1989 (et 70% en 1960 ou 65% en 1930, etc..). C’est une partition qui vient de loin et dont l’amplification a été pour l’essentiel assez régulière.

Une curiosité vue depuis 2016: les fondateurs de l’Ecole républicaine semblent l’avoir plus souhaitée que craint (contrairement à certains de nos modernes commentateurs voire imprécateurs), à l’instar –par exemple– de Jules Ferry (même s'il ne l'entendait certes pas avec féminisme...):

«Je suis profondément convaincu de la supériorité naturelle de la femme en matière d’enseignement: cette supériorité se démontrera plus clairement de jour en jour. Il y a des pères qui sont capables de montrer la tendresse, le dévouement, la délicatesse d’une mère. Il y a les pédagogues qui peuvent avoir, et les grands pédagogues ont tous en eux, quelque chose de maternel. Mais enfin la loi générale, c’est que le sentiment maternel est le plus profond ressort de l’éducation; c’est que l’épouse, la mère qui se fait enseignante, apporte à l’éducation les conseils et les révélations de sa propre et précieuse expérience»

L'article du Monde de l’éducation de janvier 2003 poursuivait: «André Rauch aimerait qu’on s’interroge aujourd’hui sur les motivations de bien des jeunes filles à s’orienter vers ce métier d’enseignante. Il ose la question qui fâche : ‘’N’est-ce pas une déclinaison sociale du rôle de mère’’?».

Claude Lelièvre

 
 
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