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Publié par Patrick Granet

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Texte inédit pour le site de Ballast

L’anarchie ? « le plus haut degré de l’ordre ». Le communisme ? « la sauvegarde de l’individu ». L’étude patiente des courants politiques et philosophiques permet souvent d’éviter les poncifs, faisant de la première un pendant du chaos et du second un synonyme d’embrigadement. La tradition communiste libertaire — ou anarcho-communiste — peine parfois à se faire entendre ou contrarie les uns et les autres, trop attachés qu’ils sont à leurs icônes et lignes droites. Quels sont ses sources et ses desseins ? Comment peut-elle nourrir la grande lutte d’aujourd’hui et de demain contre les fortunés et les donneurs d’ordre ? Cet article-fresque tâche d’apporter quelques réponses au curieux. ☰ Par Émile Carme


Le siècle passé se plut à bousiller bien des mots. Siècle de la bombe à fission, des tortures dans les commissariats, des poètes déportés pour un vers et des invasions main sur le cœur. Aucun terme n’en sortit indemne : le « communisme » ? purges au petit matin et viols dans le camp de Tuol Sleng ; l’« anarchisme » ? braquages à main armée et saccage des bâtiments publics ; le « réformisme » ? Union sacrée et guerre d’Algérie. L’affaire n’est pas finie : le présent pouvoir assume de recourir à l’état d’urgence afin de mettre au pas les écologistes, chante son « amour1 » au gouvernement colonial israélien et passe ses lois en force, à l’abri d’un Parlement qui représente tout à l’exception du peuple. Oui, nos mots sont mal en point. « Démocratie » a triste mine sur la langue de Trump et « République » donne des envies de monarchie sur celle de Valls. « Socialisme » fait songer à François Hollande, c’est dire s’il évoque le contraire de ce qu’il fut. Quant à « gauche », il n’enflamme guère plus que les irréductibles partisans de ses « primaires »… Nos mots gisent ou gigotent, par-devers nous, attendant la résolution des débats qui les entourent : faut-il les réanimer, lavés et remis sur pieds, ou en trouver de nouveaux afin d’éviter toute confusion ? Débattons. D’hypothèse à revisiter en fabrique de grammaires et signifiants inédits.

« Son mystère ne lui procure qu’un privilège : froisser les uns et les autres. »

Mais débattons le sang froid : les mots ne sont propres que dans les dictionnaires qui les balisent — il est fort à parier que nul d’entre eux ne saura être celui qui mettra fin à l’Histoire. Le communisme libertaire est une tradition méconnue du grand public : nombreux sont ceux qui, du reste, y voient pure et simple contradiction dans les termes. Une tradition plutôt difficile à cerner en ce qu’elle emprunte à deux lignées philosophiques et politiques héritières du socialisme2, le communisme et l’anarchisme, dans des proportions que nul ne saurait vraiment définir. Le communisme libertaire navigue entre deux eaux, doute parfois de ses frontières, s’étend et se rétracte pour filer entre les doigts, par trop épais, qui comptent lui nier ses nuances et sa pluralité. Son mystère ne lui procure qu’un privilège : froisser les uns et les autres. Les communistes lui reprochent ses influences dévoyées et les anarchistes le soupçonnent de s’égarer en de douteux rivages. Tendons le fil qui les traverse en leur milieu puisque ces deux courants ont certainement produit ce qu’il y eut de plus fécond dans l’histoire de l’émancipation.

Notre époque n’est toutefois plus aux mots-fétiches. Nous sommes les premiers à penser que drapeaux noirs et rouges, fussent-ils brassés et brodés ensemble, peinent à répondre aux espoirs comme aux attentes du grand nombre, celui qui préfère, la journée finissant, parler aux siens plus que de Marx et de Proudhon. Le communisme libertaire — ou anarchisme communiste, ou anarcho-communisme3 — n’a pas valeur, ici, de remède ni d’ultime dénouement ; il ne prétend pas à plus qu’il ne peut, et cela devrait déjà suffire : ravitailler le grand chantier populaire de la lutte contre les opulents, celui dont le nom et la forme n’attendent que d’être un jour trouvés… jusqu’au prochain jour.

Cimetière de trains, Uyuni, Bolivie (DR)

Génie du communisme

Jésus aurait mis plus d’ardeur à ne pas monter sur la croix s’il avait su que l’on brûlerait un jour des hérétiques cathares en sa mémoire. Pas plus que l’on ne saurait le tenir responsable des miliciens étripant l’Espagne républicaine au nom du « Christ-Roi », on ne peut, sans ciller ni s’étouffer, lier d’un trait de plume les pères du communisme aux cellules ensanglantées de la Tchéka ou aux brochures saluant « la Grandeur du respecté général Kim Jong-un ». Laissons cela aux courtes vues, pour qui la paresse tient lieu de pensée ou de presse.

« On ne peut, sans ciller ni s’étouffer, lier d’un trait de plume les pères du communisme aux cellules ensanglantées de la Tchéka. »

L’avocat Étienne Cabet fut l’un des premiers à expliquer les visées du communisme — la France s’empara du mot en 1840, dans le sens qu’on lui connaît (son étymologie latine renvoie au commun, à l’universel), année de l’ouvrage dudit Cabet : Comment je suis communiste. L’auteur mettait déjà en garde son lecteur : qu’il ne s’effrayât pas d’un tel titre, qu’il acceptât de l’entendre avant de le condamner ! Et, déjà, s’empressait de trier les « vrais » et les « faux » communistes… Les siens se reconnaissaient par leur « plus admirable dévouement pour la cause de l’Humanité » et déployaient une philosophie — la « plus douce » et la « plus pure » qui soit — visant au « bonheur des hommes ». Comment ? Par la fraternité, l’éducation, l’intelligence, la dignité et la raison. Cabet, député, fondateur du journal Le Populaire et exilé en Angleterre, estimait que l’inégalité était la cause de tous les maux qui frappaient le corps social : « Plus de pauvres, ni de riches, ni de domestiques ; plus d’exploiteurs ni d’exploités », tel s’avançait son programme, par ailleurs généreux en propositions plus concrètes : représentation du peuple souverain, élections renouvelables, révocabilité des fonctionnaires, concentration de l’industrie, droit au divorce, etc. Cela pour le bien du peuple et de ce qu’il nommait « la masse du Juste-milieu qui désire sincèrement le bien général », celle qui, bien avant les détails de quelque agencement philosophique et politique, s’interroge sur le pain à acheter et le loyer à honorer. Cabet récusait la violence et promouvait l’instauration d’un régime communiste « par la puissance de l’Opinion publique » : si un parti minoritaire se targue de l’imposer aux masses, cela ne pourra, poursuivait-il, que conduire à la dictature et la folie. Il faut dès lors persuader et ne pas redouter le temps nécessaire — inutile de la presser, une femme ne saura jamais donner la vie avant neuf mois, écrivit-il… Il en appela à un « régime transitoire et préparatoire » — phase que Marx et Engels penseront, par après et plus âprement, sous l’énoncé « dictature du prolétariat » — et se déclara, tout à la prudente modestie qu’il faisait sienne, plus « réformiste » que « révolutionnaire ». « Beaucoup de communistes pensent comme moi », lança-t-il : dans huit ans paraîtra Le Manifeste du parti communiste, texte qui fera le tour de la planète et s’imposera, nul ne l’ignore, comme le cadre théorique et pratique légitime du communisme. Quitte à faire litière de sa diversité.

Une année plus tard sortit le journal L’Humanitaire — organe de la science sociale, bien résolu à « expose[r] clairement et nettement l’organisation communiste » tant, estimait le premier numéro, cela faisait défaut au jeune mouvement. Le libraire lyonnais Gabriel Charavay en était le directeur4 — il sera par la suite incarcéré puis déporté en Algérie. Comment définissait-il le communisme ? Comme le système où « toute domination de l’homme sur l’homme serait entièrement abolie5 ». En 1845, le périodique La Fraternité — organe des intérêts du Peuple entendit à son tour faire connaître la nature de l’entreprise communiste. Celle-ci, en plus d’être — lyrisme oblige — « l’affirmation la plus vraie de l’avenir », est l’espoir politique de « tout ce qui travaille et souffre », l’horizon des manœuvriers, des terrassiers, des agriculteurs, des couturières et des petits commerçants qui peinent tandis que les banquiers et les agioteurs réalisent « des gains énormes », tandis que les dames du monde affichent impunément leurs parures. Le communisme, poursuivait l’un des numéros, est « la voix du peuple revendiquant pour tous des droits et des devoirs égaux », la négation d’un « ordre social mauvais6 » : sans exclusivisme, il entend embrasser de concert la liberté, l’égalité et la fraternité.

« L’espoir politique de tout ce qui travaille et souffre, l’horizon des manœuvriers, des terrassiers, des agriculteurs, des couturières et des petits commerçants. »

Deux ans après la parution du journal de Charavay, la Ligue des communistes chargea Karl Marx et Friedrich Engels — les deux Allemands n’avaient pas trente ans — de rédiger un programme communiste : ainsi naquit le fameux Manifeste, paru à Paris l’année suivante, en 1848. La première phrase fera la joie des récitants du globe : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. » L’incipit ne tressaute pas : coup net. Haut-clergé, politiciens et forces de l’ordre, notaient-ils, s’échinaient à traquer ce nouveau mouvement politique contestataire. « Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances » : et le texte de s’y atteler… Rappelons l’affaire à très larges traits : l’histoire des sociétés est celle de la lutte des classes ; la bourgeoisie a créé les prolétaires, ces ouvriers modernes ; elle a ainsi façonné l’arme qui la détruira un jour de manière « inévitable » ; les ouvriers les plus résolus doivent se constituer en parti et renverser la bourgeoise afin de conquérir le pouvoir politique et d’instaurer, à terme, la société sans classes. Le binôme allemand contracta sa pensée en une sentence effilée : « Les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée. » Que le lecteur se rassure : il s’agit là de la propriété bourgeoise, fruit de l’exploitation des travailleurs pour le bien du capital. La propriété du petit paysan ? « Nous n’avons que faire de l’abolir », répondaient-ils à leurs critiques. Leur communisme entendait en finir avec « l’exploitation de l’homme par l’homme » et se fendit d’un décalogue programmatique — de l’expropriation de la propriété foncière à l’abolition du droit d’héritage, en passant par la centralisation du crédit dans les mains de l’État à l’abolition du travail des enfants. Cette société future permettra ainsi « le développement de chacun », condition « du libre développement de tous ».

Cimetière de trains, Uyuni, Bolivie (DR)

Le réformisme non-violent de Cabet laissa donc, en moins de dix ans, place au révolutionnarisme cuirassé de Marx et d’Engels : seule une révolution — « l’acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons7 », précisera Engels deux décennies plus tard — sera en mesure de renverser la bourgeoisie et de libérer le peuple de ses chaînes de toujours. Auguste Blanqui connut Cabet et, s’il ne parlait pas de Marx, ce dernier affirma que Blanqui fut l’homme qu’il manqua, tout embastillé qu’il était, à la Commune afin qu’elle pût l’emporter sur la République versaillaise : adepte du renversement du pouvoir central par un petit groupe armé, Blanqui, d’abord partisan d’une « Anarchie régulière », promut le communisme en tant qu’il rimait avec « sauvegarde de l’individu », le vrai, celui que l’on respecte dans sa dignité d’être égal et libre. « S’agit-il d’imposer le communisme a priori ? demanda ce fervent athée dans l’un de ses articles. Nullement. On se borne à prédire qu’il sera le résultat infaillible de l’instruction universalisée8. » Un communisme de « la pleine et libre volonté ». Mais le communisme ne tenait pas à ses yeux de la chimère, plans sur la comète et projets fous sur coins de table ; à l’instar de Marx, Blanqui rejeta les modalités « utopiques » de certaines franges du socialisme.

« L’URSS fera, à la mort de Lénine, du marxisme-léninisme sa doctrine officielle et le stalinisme s’en ira traquer le trotskysme sous tous les méridiens. »

La suite est mieux connue : la répression de la Commune sabrera le mouvement ouvrier ; la Première Guerre mondiale mettra à sac le rêve internationaliste en un claquement de doigts et verra la CGT appuyer l’Union sacrée ; Lénine s’emparera du marxisme puis du pouvoir en Russie, à la tête des bolcheviks ; Rosa Luxemburg payera de sa vie l’échec de l’insurrection conseilliste-communiste9 à laquelle elle œuvrera en Allemagne ; l’URSS fera, à la mort de Lénine, du « marxisme-léninisme » sa doctrine officielle et le stalinisme s’en ira traquer le trotskysme sous tous les méridiens, comme il traquera le moindre de ses opposants à l’intérieur de ses frontières nationales, réhabilitées et louées, du reste, quand il sera question d’affronter l’Allemagne nazie ; le poète Antonin Artaud, exclu du mouvement surréaliste, reprochera au marxisme sa soumission à la modernité machiniste et au progressisme scientiste européen, chers aux communistes ; Maurice Thorez, laudateur stalinien et secrétaire général d’un PCF porteur d’une authentique et chaleureuse contre-société culturelle populaire10, tendra une main bienveillante aux catholiques et réconciliera drapeau rouge et blason républicain ; la guerre civile espagnole fera couler le sang entre communistes orthodoxes, libertaires et trotskystes ; la guerre de libération vietnamienne contre l’impérialisme hexagonal, portée par Hô Chi Minh, affichera haut le drapeau rouge après avoir pris soin d’écraser le mouvement trotskyste local ; Fidel Castro et Che Guevara transformeront la défaite du despote cubain en victoire du communisme mondial, avec l’appui logistique d’une Union soviétique en pleine guerre froide, et enverront leurs troupes — civiles ou militaires — aux quatre coins du « monde socialiste » ; Mai 1968 opposera l’appareil du PCF aux « gauchistes » trotskystes, anarchistes et maoïstes, jurant quant à eux du caractère désormais « réactionnaire » du « parti des 75 000 fusillés » ; la chute du mur de Berlin précédera l’effondrement de l’URSS, bientôt soumise à l’économie de marché et à la « thérapie de choc » libérale appliquée, avec force brutalité, sur les ruines du régime — baisse de l’espérance de vie et du PIB, hausse de la pauvreté et du chômage ; le PCF, fort de 21 % aux présidentielles de 1969, n’atteindra pas les 2 % en 2007 — il demeurera, en dépit d’un parti attelé électoralement au PS, un « peuple communiste » (et sa sympathique Fête de l’Humanité) pour qui le mot charrie quelque histoire glorieuse : la Résistance, la Sécurité sociale et la fraternité des peuples ; François Hollande comparera la leader du Front national au « Parti communiste des années 1970 » et Barack Obama se fendra d’une « tournée historique » à Cuba. Et le philosophe Alain Badiou d’appeler, en 2016, à « garder ouvert11 » l’horizon communiste, à condition de le purger de ses démons partidaires et étatistes.

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Génie de l’anarchisme

L’ouvrier, philosophe et économiste Pierre-Joseph Proudhon fut le premier penseur à louer l’anarchisme. À lui donner — en 1840, l’année où Cabet se déclara communiste — une portée politique et philosophique étayée : non point le chaos, comme le croit le sens commun, mais « le plus haut degré de liberté et d’ordre auquel l’humanité puisse parvenir12 ». Le Russe Bakounine reprit le flambeau et fut, avec son « compatriote » Kropotkine et la communarde déportée Louise Michel, l’une des figures tutélaires de l’anarchisme. Ne nous attardons pas sur un conflit amplement commenté : Marx contre Proudhon, puis Marx contre Bakounine. Ces deux duels, politiques et personnels, symboles aux sommets de groupements ordinaires et anonymes, enfantèrent un conflit séculaire entre communistes et anarchistes — la rixe, ici et là, perdure. Disons-le en une phrase : Marx raillait les propensions « petites-bourgeoises » et réformistes de Proudhon, sa méconnaissance d’Hegel et de la dialectique, ses contradictions et sa vanité ; Proudhon abhorrait le communisme (qu’il comparait au nihilisme, à la nuit et au silence), ne suivait pas Marx dans ses velléités insurrectionnelles et l’accusait de calomnies comme de plagiats ; Marx taxait les idées libertaires de « rêveries d’idéologues », blâmait les « docteurs en science sociale13 » anarchistes et qualifiait Bakounine de « Mahomet sansCoran14 » et les propositions de son Alliance15 de « bavardages vides de sens » ; Bakounine vouait le communisme aux gémonies (trop étatiste, centralisateur, attentatoire aux libertés), n’entendait pas un seul instant se plier à l’idée d’une phase transitoire ou d’une quelconque « dictature du prolétariat » et, bien que saluant l’extrême intelligence de Marx — dont il admit un jour être le disciple —, ne supportait pas son tempérament « vaniteux et ambitieux, querelleur, intolérant et absolu comme Jéhovah, le Dieu de ses ancêtres [sic], et comme lui vindicatif jusqu’à la démence16 ».

Cimetière de trains, Uyuni, Bolivie (DR)

Parler d’anarchisme égare plus certainement que cela n’éclaire, au regard de sa nature des plus composites : l’anarcho-syndicalisme ne mange pas à la table de l’individualisme libertaire ; les anarchistes illégalistes armés daubent les anarchistes non-violents ou chrétiens ; le post-anarchisme17 fausse compagnie à l’anarchisme historique, tout fripé qu’il serait ; l’anarchisme de droite toise de loin celui de gauche, si tant est qu’il faille classer l’anarchisme à gauche — ce que certains libertaires contestent, rejet des géographies parlementaires oblige ; les apôtres de Max Stirner (héraut de l’Unique) ou de Nietzsche (adulateur du surhumain), embrigadés à leur corps défendant, se méfient bien volontiers des anarcho-communistes, accusés de brider l’intégrité de l’individu et les puissances qu’il recèle. Système politique voire programmatique pour les uns, état d’âme ou « projet éthique18 » pour les autres, l’anarchisme — isme du reste démenti par quelques-uns, lui préférant la seule anarchie — est à ce point hétérogène que le recours à l’étymologie demeure sans doute la seule issue si l’on tient à quelque encadrement conceptuel : anarkhia, absence de pouvoir, de commandement, d’autorité.

« Parler d’anarchisme égare plus certainement que cela n’éclaire, au regard de sa nature des plus composites. »

Le communisme naît donc du commun, s’affirmant positivement par le collectif ; l’anarchisme, construit sur un préfixe privatif grec, naît d’un geste de retrait, d’un pas de côté. Geste déterminant, par-delà les traditions et les courants contradictoires que nous venons d’évoquer : l’anarchisme se pense et s’avance d’abord contre ou en face de — Léo Ferré, chantre populaire de sa frange individualiste, estimait ainsi, dans l’un de ses articles, qu’une « morale de l’anarchie ne peut se concevoir que dans le refus19 ». Contre, avant tout, la spatialisation graduée de l’ordre, c’est-à-dire de la domination, en ce qu’il suppose ou proclame la hiérarchie, l’assignation, l’inégalité des places, des statuts et des traitements. Le génome anarchiste induit un rapport spécifique au politique comme à l’existence, le plus souvent étroitement liés : la défiance à l’endroit de toute subordination (politique, économique, sociale, culturelle, familiale ou amoureuse), le souci aiguisé de la liberté, l’exigence quotidienne d’un individu émancipé. Exigence qui, sauf à suivre les rares espaces les plus égotistes ou pessimistes (songeons à Anselme Bellegarrigue, né en 1813, qui n’eut visiblement rien de mieux à écrire qu’un Manifeste de l’anarchie faisant l’éloge du « JOUIR ! » : « Je me renferme dans le cercle de mon existence, et le seul problème que j’aie à résoudre, c’est celui de mon bien-être20»), s’articule sans contredit au collectif — il n’est pas de société affranchie sans êtres qui le soient, et réciproquement.

Les ouvrages existent en nombre pour éclairer et conter l’histoire de l’anarchisme (ou du libertarisme — à ne pas confondre, surtout, avec le libertarianisme, doctrine philosophique et économique capitaliste : rappelons d’ailleurs que le terme « libertaire » fut créé en 1857, par l’ouvrier-poète anarchiste Joseph Déjacque, en opposition au terme « libéral »21) : contentons-nous ici d’esquisser quelques repères, bien sûr lacunaires. Proudhon, donc. La scission au sein de l’Association internationale des travailleurs, marquée par l’éviction de Bakounine — sur mandat de Marx. La forte présence de libertaires au sein de la Commune de Paris : son laminage et le constat de l’échec d’une révolution de masse poussera notamment, une décennie plus tard, une partie du mouvement anarchiste vers « l’action directe » et la « propagande par le fait » — attentats, braquages, exécutions ciblées de membres de l’oligarchie. La Première Guerre mondiale verra certains anarchistes tourner le dos au mouvement pacifique mondial porté par leurs organisations, organes et porte-voix, en appuyant, à l’instar de Kropotkine ou de Jean Grave, les forces alliées contre la puissance allemande. La révolution bolchevik sera l’objet de heurts, parfois sanglants, entre libertaires et communistes : les premiers taxant les seconds d’autoritarisme, voire de despotisme (on se souvient du tonitruant « Lénine est mort, vive la liberté ! » lancé par l’Italien Malatesta) ; les seconds accusant les premiers de moralisme, de purisme inconséquent ou de gauchisme (on se souvient de Trotsky appelant à abattre l’écrivain-militant ukrainien Voline). L’Espagne, terre historique du syndicalisme ouvrier libertaire, lancera une révolution anarchiste — dont Durruti, du haut de sa colonne militarisée, demeure la figure la plus illustre : la rupture sera définitivement consommée entre rouges et noirs lorsque Moscou donnera l’ordre d’éradiquer les expériences autogestionnaires et accusera, à tort, les libertaires et les trotskystes de pactiser avec le fascisme franquiste.

Cimetière de trains, Uyuni, Bolivie (DR)

La Fédération anarchiste est actuellement le collectif français le plus visible : une centaine de groupes de liaison, un organe (Le Monde libertaire)une structure éditoriale et une radio. Elle revendique quatre refus principiels (l’État, le capitalisme — logique du profit, salariat et monnaie —, la religion et — conjointement — le sexisme, le racisme, l’antisémitisme et l’essentialisme) et aspire à « réaliser une révolution radicale et globale ». Quelques figures contemporaines sont connues et lues à échelle internationale : le linguiste Noam Chomsky, l’anthropologue David Graeber ou feu l’écologiste Murray Bookchin (l’un des inspirateurs théoriques du socialisme démocratique kurde au Rojava). Au Canada, citons les essayistes et professeurs Normand Baillargeon22 et Francis Dupui-Déri ; aux États-Unis, le poète mystique Hakim Bey — père des Zones d’autonomie temporaires — et l’anthropologue James C. Scott23 ; en France, l’essayiste décroissant Renaud Garcia24, le sociologue Philippe Corcuff25 ou les philosophes Daniel Colson et Michel Onfray — qui, en dépit de farouches contestations « internes », fait profession, au regard de son positionnement médiatique, d’ambassadeur « libertaire ». À rebours de cette visibilité nominative, les Black Bloc sont en grande partie composés d’activistes se réclamant de l’anarchisme.

« L’anarchisme s’avère souvent bien plus réceptif à la prise en compte des oppressions jugées périphériques par le centre du socialisme/communisme. »

De par son caractère éclaté et diffus, du fait de sa réticence aux appareils partidaires comme aux programmes électoraux, en raison de l’attention singulière qu’il porte aux atteintes comme aux aliénations qui touchent les individualités, l’anarchisme s’avère souvent bien plus réceptif à la prise en compte des oppressions jugées « périphériques » par le centre du socialisme/communisme ainsi qu’à l’articulation des luttes : les courants anarcha-féministes, éco-anarchistes, anarchistes post-coloniaux, anarcho-queer et véganarchistes en attestent explicitement. Jeannette Vermeersch, conjointe du porte-parole du Parti communiste français, demandait ainsi, en mai 1956, à propos du contrôle des naissances et de la contraception : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? Jamais26» Quatre décennies plus tôt, la militante libertaire Emma Goldman était inculpée aux États-Unis pour sa défense du droit à l’avortement. Marx et Engels moquaient, dans les pages du Manifeste, les partisans de la cause animale (en ce qu’ils consolideraient, tout « réformateurs en chambre » qu’ils seraient, la « société bourgeoise ») ; le libertaire Élisée Reclus louait le végétarisme en 1901, au nom même de la morale socialiste, celle qui oblige à penser la libération de l’humain parallèlement à celle des animaux exploités par ledit humain — « Si nous devions réaliser le bonheur de tous ceux qui portent figure humaine et destiner à la mort tous nos semblables qui portent museau et ne diffèrent de nous que par un angle facial moins ouvert, nous n’aurions certainement pas réalisé notre idéal27. »

Une richesse conceptuelle et pratique aussi rare qu’évidente — qui se double et se paie toutefois d’un déficit de lisibilité : il arrive que le quidam peine à accéder aux volontés libertaires du fait de la densité plus ou moins disséminée du corpus anarchiste, qui « autorise tout le monde à parler en son nom28 ».

Cimetière de trains, Uyuni, Bolivie (DR)

Du communisme libertaire

Le terme apparaît en 1876, sous la plume de la Fédération italienne de l’Association internationale des travailleurs. Soit cinq ans après la Commune, dix-neuf après l’invention du terme « libertaire », trente-six après la mise en circulation de « communisme ». Errico Malatesta et Carlo Cafiero en furent les instigateurs les plus connus : le premier, nous l’avons vu, s’opposera au léninisme et fera entendre que le communisme libertaire n’est pas un « système infaillible29 » ; le second rompit avec Marx et Engels pour rallier Bakounine (tout en assurant la promotion pédagogique du Capital) après avoir tenté de soulever l’Italie par les armes — il consentit, sa brève vie finissant, au recours aux urnes30. « On ne peut pas, pensait-il, être anarchiste sans être communiste. […] L’anarchie et le communisme sont les deux termes nécessaires de la révolution. » Et de préciser : « Nous voulons la liberté, c’est-à-dire l’anarchie, et l’égalité, c’est-à-dire le communisme31. » Pierre Kropotkine assura, douze ans plus tard, que « l’anarchie mène au communisme, et le communisme à l’anarchie32 », et expliqua à la veille de la Première Guerre mondiale, dans La Science moderne et l’Anarchie, que le communisme disposait en lui de deux voies : l’oppression et la liberté, l’autoritarisme et l’anarchisme. À condition d’opter pour la seconde, le communisme — libertaire — constituait la forme de gouvernement social « qui garantit le plus de liberté à l’individu ».

« Cafiero rompit avec Marx et Engels pour rallier Bakounine (tout en assurant la promotion du Capital) après avoir tenté de soulever l’Italie par les armes. »

Alexander Berkman publia en 1929 What Is Communist Anarchism ? Celui-ci est « fondé sur le principe de la non-agression et de la non-contrainte33 » : il milite pour l’abolition du gouvernem

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