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Publié par Patrick Granet

La scène se déroule en septembre 2015 à Dubaï, cité-État membre de la fédération des Émirats arabes unis (EAU). Dans un grand hôtel, des officiels donnent une conférence de presse à propos de l’exposition universelle que doit accueillir la ville en 2020. Alors que le propos se concentre sur la multitude « d’innovations techniques en matière de connectivité » qui seront présentées lors de cet événement, un journaliste demande si l’empreinte carbone de la manifestation, dont le coût est annoncé à 20 milliards de dollars, a d’ores et déjà été estimée. Moment de flottement à la tribune avant que l’un des orateurs n’assure que « l’exposition prendra à cœur les objectifs de développement durable et contribuera à faciliter l’accès aux ressources naturelles pour toutes les populations du globe ». Cette anecdote résume bien la dichotomie en vigueur dans les six monarchies du Golfe. D’un côté, une profusion de mégaprojets d’infrastructures (hôtels de luxe, autoroutes, gratte-ciels) et, de l’autre, un discours convenu qui cache mal la réalité.

PRIORITÉ AUX EXPORTATIONS DE PÉTROLE

À lire et entendre les déclarations des dirigeants de cette région qui détient les plus grandes réserves d’hydrocarbures au monde, la préservation de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique font partie de leurs grandes priorités. Pourtant, les pays du Golfe ne montrent guère d’empressement à participer aux efforts concrets en la matière. Lors de la dernière conférence sur le climat à Paris (COP21), il a fallu que la diplomatie française insiste pour que les poids lourds de la péninsule affichent leurs objectifs de réduction des gaz à effet de serre (GES). Ainsi, l’Arabie saoudite a bien voulu concéder la promesse « d’éviter » d’émettre 130 milliards de tonnes de CO2 sans toutefois préciser s’il s’agit d’une baisse par rapport aux émissions actuelles ou par rapport à ce qu’elles devraient être à cette date. Surtout, Riyad a réitéré son message principal : pas question pour le royaume de réduire ses exportations de pétrole au nom du climat. Cette position de fermeté, partagée par ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui réunit les cinq autres monarchies, a indigné nombre d’acteurs de la lutte contre le réchauffement climatique. Certains ont relevé que ces pays n’ont guère semblé émus par les travaux des deux chercheurs Jeremy Pal et Elfatih Eltahir, selon lesquels la péninsule Arabique risque d’être une zone inhabitable en 2100 du fait de températures ressenties supérieures à 60 voire 70 degrés Celsius. Une perspective qui rendra impossible le pèlerinage de La Mecque — cinquième pilier de l’islam —, mais qui n’inquiète pas les principaux concernés. Ces derniers continuent de promettre de financer la recherche et organisent une foule de conférences avec des orateurs prestigieux venus de partout.

LES DISCOURS VERSUS LA PRATIQUE

À Manama, capitale du royaume de Bahreïn, de sérieux universitaires ont péroré sur l’impact bénéfique de l’agriculture en milieu urbain ou des avantages écologiques des façades d’immeubles végétalisées. À Abou Dhabi, on entend régulièrement l’économiste américain Jeremy Rifkin disserter sur les vertus de l’économie de l’hydrogène et ses avantages pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. D’autres spécialistes vantent les vertus de l’économie circulaire et louent les projets locaux en matière de recyclage des déchets. Or, les six membres du Conseil de coopération du Golfe contribuent à 5 % du total des émissions mondiales de GES et affichent surtout le plus fort taux d’émission de GES par habitant (plus de 42 tonnes en moyenne). Dans tous les cas, ces grandes assemblées où l’on ne parle que d’environnement se tiennent dans de grands salons dûment climatisés tandis que la température à l’extérieur – - où l’on ne peut se déplacer qu’en voiture — atteint parfois les 50 degrés à l’ombre.

La climatisation est d’ailleurs l’un des indicateurs de la situation réelle en matière d’environnement dans la région. Dans un milieu géographique presque totalement désertique, aucun immeuble, aucune habitation n’est dénué du précieux air conditionné. Pour le visiteur, il est parfois même presque plus facile de supporter les températures caniculaires de l’extérieur que d’affronter le froid polaire qui règne à l’intérieur. Le besoin de réfrigérer l’atmosphère ambiante explique, en partie, la hausse constante de la consommation énergétique dans les foyers et les administrations (+6 % en moyenne par an). L’électricité, produite à partir d’un mix où le gaz naturel compte pour 80 %, étant bon marché, il est fréquent que les centrales à réfrigérer tournent en permanence y compris la nuit quand les températures sont plus clémentes. Chez les plus fortunés, il n’est pas rare que les climatiseurs soient utilisés pour rafraichir… vérandas et cours extérieures voire les jardins afin de rendre plus agréables les veillées. Il est donc impossible pour un architecte de proposer des projets qui parieraient sur des solutions traditionnelles de ventilation (tours à vent) ou qui inciteraient ses clients à voir moins grand. Cela s’est confirmé dans le cadre de la construction des futurs stades pour la Coupe du monde qui doit se tenir au Qatar en 2022.

Autre exemple symbolique, en novembre 2012, le Qatar a accueilli la dix-huitième conférence de l’ONU sur le climat dans des installations réfrigérées par des centrales utilisant, comme 90 % d’entre elles dans le monde, des hydrofluorocarbures (HFC), autrement dit des gaz qui, s’ils n’affectent pas la couche d’ozone (contrairement aux chlorofluorocarbones ou CFC qu’ils ont remplacés), contribuent au réchauffement climatique. Cela explique pourquoi les pays du Golfe, alliés à l’Inde et à l’Iran, ont manœuvré de concert à la conférence de Kigali au Rwanda en octobre 2016 afin d’être dispensés d’une réduction rapide des HFC. Alors que de nombreux pays industrialisés se sont engagés à retirer ces gaz à partir de 2019 (-10 %), l’Arabie saoudite, le Qatar et leurs voisins ont obtenu d’attendre jusqu’en 2032 pour commencer à le faire. Une dispense qui a scandalisé de nombreuses organisations écologistes.

DE GRANDS PROJETS INADAPTÉS À LA RÉGION

En attendant cette date, les immenses puits à HFC — comprendre les grandes tours et autres gratte-ciels — continueront à pousser comme des champignons dans le Golfe. Après avoir construit le Burj Khalifa (828 mètres) Dubaï vient d’annoncer sa volonté de se doter de la plus haute tour du monde d’ici 2020 et cela pour un montant d’un milliard de dollars. Il n’est toutefois pas sûr que le record mondial soit battu puisque la ville saoudienne de Djeddah veut entrer dans l’histoire des records en détenant une tour dont la hauteur sera supérieure à un kilomètre. Le Koweït et le Qatar ont eux aussi des projets similaires dans les cartons même si la baisse des cours du brut modère leurs ardeurs. Dans tous les cas, on imagine sans peine le coût environnemental de telles constructions — en plus du coût humain tant les conditions de travail sont éprouvantes et parfois inhumaines. À Dubaï, la consommation d’eau du Burj Khalifa, seulement occupé partiellement, équivaut à celle d’une dizaine de grands hôtels du front de mer. Les eaux usées en provenance de ces constructions de béton, de verre et d’acier (trois matériaux qui ne sont pas adaptés à la région) posent déjà de sérieux problèmes d’assainissement et de santé publique avec notamment des infiltrations dans les nappes souterraines et leur déversement dans l’océan ou les bras de mer avoisinants.

La même problématique se retrouve dans les projets de nouvelles villes qui essaiment dans la péninsule. Si dans certains pays, ces constructions se justifient par l’essor démographique — c’est le cas de l’Arabie saoudite dont la jeune population est en croissance — ce n’est pas le cas pour d’autres monarchies. Aux Émirats arabes unis ou au Qatar, monarchies où la population de nationaux est inférieure au million d’habitants, de telles villes sont censées accompagner l’afflux de ressortissants étrangers, qu’il s’agisse de résidents permanents, de touristes ou d’investisseurs désireux de diversifier leur patrimoine. Dans tous les cas, la promesse d’« habitats durables » est mentionnée dans toutes les brochures. Mais, la réalité est différente. Les déchets de chantier sont souvent éparpillés dans les zones désertiques — ce qui met en danger une faune et une flore fragiles — ou plus grave encore, jetés via des barges dans les eaux, pourtant peu profondes du Golfe.

Ces dernières sont aussi confrontées à deux autres atteintes majeures. La première est liée à la multiplication de centrales de dessalement et la seconde concerne les projets d’extension des sols (land réclamation). L’eau potable étant une ressource très rare dans la région, la solution de la désalinisation s’est imposée d’elle-même dès le début des années 1960. Le boom pétrolier et la croissance urbaine ont augmenté la demande et les monarchies du Golfe comptent désormais pour 20 à 25 % de la production mondiale d’eau potable dessalée. Les Émirats arabes unis comptent à eux seuls pour 14 % de cette production planétaire avec des centrales dont la capacité s’approche du million de mètres cubes par jour (Centrale de Jebel Ali à l’est de Dubaï). Les conséquences de cette dépendance sont connues : hausse de l’empreinte carbone en raison de l’usage d’hydrocarbures pour alimenter les centrales. Hausse de la température et, plus encore, de la salinité de l’eau en raison des rejets saumâtres. Ces derniers ne sont pas sans conséquence sur la faune et la flore aquatiques dont la raréfaction met en danger les colonies d’oiseaux migrateurs. La rareté de l’eau n’empêche cependant pas que se multiplient les projets immobiliers fastueux (hôtels, centres de loisirs…).

L’assèchement des rives du Golfe pour le développement de projets immobiliers (villes nouvelles, extension de quartiers déjà existants) génère lui aussi de multiples problèmes puisqu’une partie des matériaux utilisés pour créer les nouvelles bandes de terre proviennent des fonds marins au mépris là encore de la faune et de la flore. Certes, ces techniques ne sont pas propres aux pays du Golfe (elles existent à Singapour, Hong Kong ou Monaco) elles aggravent toutefois les déséquilibres écologiques et accentuent les pressions sur l’approvisionnement en eau.

UN ENJEU D’IMAGE

Conscients des critiques qui leur sont adressées en raison de cet inquiétant panorama, les dirigeants du Golfe multiplient les initiatives pour modifier cette image. Aux Émirats arabes unis, Abou Dhabi a longtemps mis en avant le projet Masdar, une ville « zéro carbone » avec une université et des centres de recherche dédiés aux énergies renouvelables. Annoncée pour 2014 puis 2016, cette cité pilote développée en association avec plusieurs grandes universités occidentales ne devrait voir le jour qu’en 2021. Salué avec enthousiasme lors de son annonce, ce chantier suscite désormais beaucoup de réserves notamment en raison du manque de financement et des difficultés techniques à le réaliser dans une région où le « zéro voiture » relève encore d’un schéma futuriste pour ne pas dire utopique. Ce décalage entre effet d’annonce et réalité du terrain se retrouve dans les promesses de diversification énergétiques. Officiellement, chaque pays du Golfe a son plan énergies nouvelles avec une ambition régionale d’arriver à 80 GigaWatts de capacité électrique produite par le renouvelable d’ici 2030. Tous membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). À l’exception de Bahreïn et du sultanat d’Oman), les pays du Golfe n’ont de cesse d’annoncer de faramineux investissements dans le solaire, et à un degré moindre dans l’éolien, avant de reporter leurs engagements. À l’inverse, les Émirats arabes unis ainsi que l’Arabie saoudite continuent d’avancer dans leur volonté de se doter de réacteurs nucléaires civils.

Au-delà des efforts de communication qui s’avèrent souvent payants — Abou Dhabi est désormais le siège de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena) — les mentalités commencent à changer notamment grâce aux efforts déployés dans les écoles. Campagnes de recyclage des déchets, appels répétés à la limitation de la consommation d’eau, législations renforcées pour défendre l’environnement et la faune sont autant de progrès. Cependant le défi principal, c’est-à-dire la diminution de la dépendance à l’égard de gaz à effets de serre dans les transports et la vie quotidienne, demeure entier.

Pour un « djihad vert »

Les 17 et 18 août 2015, des dizaines de représentants musulmans du monde entier étaient à Istanbul pour le premier « symposium international islamique sur le changement climatique » et la signature de la première « déclaration islamique sur le changement climatique mondial ». Cette dernière était destinée à la fois aux dirigeants politiques, aux imams, aux chefs d’entreprise et aux 1,6 milliard de musulmans à travers la planète. 

Ils se sont notamment basés sur le rapport du Groupe intergouvernemental sur l’étude du climat (Giec) de 2014 pour exhorter les gouvernements participant aux négociations de la COP21 à conclure un accord qui limiterait la hausse de la température moyenne à 2 ° C, voire 1,5 ° C, marquerait la fin des énergies fossiles au profit des énergies renouvelables, valoriserait l’économie verte et soutiendrait les populations les plus vulnérables face aux conséquences du changement climatique. 

Les émirats du Golfe et le royaume saoudien étaient particulièrement sollicités : « nous appelons en particulier les États producteurs de pétrole bien nantis à montrer la voie », notamment à travers un « généreux soutien financier et technique aux moins bien nantis ». Warda Mohamed

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