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Publié par Patrick Granet

« Enfant, je me baladais souvent dans l’oasis. Je ramassais des prunes, des pêches, des grenades... Et puis, quand le groupe chimique tunisien et la Société des ciments de Gabès ont ouvert, il y a eu une diminution de la nappe phréatique et ça a directement affecté le deuxième étage d’arboriculture des oasis. » Voilà comment Amin Abdedayem, 25 ans, s’est retrouvé à travailler pour la préservation de l’environnement : « On ne peut pas imaginer une oasis sans eau, sans ses veines ». À Chenini, petite oasis du sud tunisien, cet ingénieur agronome s’active au sein de l’Association de sauvegarde de l’oasis de Chenini-Gabès (ASOC), fondée en 1995, après des manifestations suite à la crise oasienne dans le sud du pays.

Dans le désert comme au bord de la mer, la société civile est présente sur tous les fronts. C’est le cas du Réseau associatif de développement durable des oasis, Raddo, que le CCFD-Terre solidaire a soutenu pendant quinze ans et qui regroupe des associations en Tunisie, Algérie, Maroc et Mauritanie. L’ASOC en est le point central.

BAISSE DE LA PLUVIOMÉTRIE

Le professeur de géologie marocain Lahcen Kabiri, coordinateur de l’équipe de recherche Géoscience de l’environnement à l’université Moulay Ismaïl de Meknès et président fondateur de l’association Oasis Ferkla pour l’environnement et le patrimoine (OFEP) explique que si les oasis ont toujours été situées dans en milieu sec, c’est « l’empreinte humaine » qui renforce la sécheresse. « Entre 1970 et 1985, le Maroc a connu une chute du taux de précipitations, avec une forte sécheresse en 1983. Les gens se sont alors mis à puiser dans les ressources d’eau souterraine de manière anarchique », ce qui aurait provoqué une catastrophe écologique. « La ressource en eau est l’unité centrale du système oasien basé sur une agriculture familiale, qui existe depuis des millénaires, car l’homme faisait preuve de vigilance par rapport a son milieu », dit-il, déplorant que ce ne soit plus le cas.

Des projets sont menés par l’OFEP, consistant en la réhabilitation de deux systèmes de khettara (ou qanat) des oasis, un système d’irrigation souterrain traditionnel qui récupère les eaux d’infiltration et permet à l’oasis d’être une source d’autosuffisance alimentaire « qui fait leur fierté », insiste Kabiri.

Si la situation diffère d’un pays à l’autre, les potentiels en eau sont faibles en Algérie, au Maroc et en Tunisie, indiquent les chercheurs Mohamed Taabni et Moulay Driss El-Jihad. Ils précisent que partout les stocks en eau sont en deçà de la moyenne mondiale de ressource en eau renouvelable par habitant dans une étude publiée en 2012. Pire, dans les trois pays, le changement climatique engendre « une pression accrue sur les ressources en eau régionales », avec une baisse de la pluviométrie qui pourrait atteindre jusqu’à 10 % d’ici 2020, d’après un rapport de juillet 2013 de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

Selon les chiffres de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les prélèvements pour l’agriculture représentaient au Maroc 90 % de la consommation en eau (2010), 80 % en Tunisie (2011) et 59 % en Algérie (2012)1.

Comment en est-on arrivé là ? Pour l’ancien professeur à la faculté des sciences de Tunis, Mohamed Larbi Bouguerra, auteur de cinq ouvrages sur l’eau et qui travaille depuis 25 ans sur le sujet, la cause la plus importante de la raréfaction de l’eau est avant tout le manque d’information de la population : « Les gens, notamment dans les villes, ont perdu la notion de ce que nous sommes : des pays méditerranéens, caractérisés par une pluviométrie erratique. » Pourtant les connaissances et les compétences en gestion de l’eau ont existé dans ces pays et la situation aurait pu être tout autre. Mais, si en Tunisie comme au Maroc il y a eu d’excellents hydrotechniciens, le système Ben Ali, en Tunisie et la privatisation au Maroc ont eu raison de ces compétences, détaille-t-il. L’éducation au respect de cette ressource vitale est donc primordiale.

VERS UNE GESTION CITOYENNE DE LA RESSOURCE

Justement, différentes initiatives citoyennes émergent dans la région, et parmi elles « La Dynamique autour de l’eau » en Tunisie se concentre sur l’éducation. En septembre dernier, ce regroupement d’associations, de citoyens et d’autorités locales qui se donnent pour objectif de réfléchir à l’avenir de l’écosystème eau en Tunisie organisait une conférence à Tunis.

« La Dynamique travaille avant tout à mobiliser la jeunesse », indique Hatem Marrakchi, ingénieur informatique et membre actif de l’association. « Nous travaillons beaucoup avec les écoles, dans celles qui n’ont pas accès à l’eau », poursuit-il. « Notre objectif principal est de faire l’état des lieux sur le problème d’accès à l’eau, puis nous revenons pour une deuxième visite, accompagnés d’un expert hydraulique. » Le but est ensuite de réaliser les travaux nécessaires en impliquant les acteurs locaux et en éduquant les enfants.

Pour ce faire, tout un écosystème numérique a été construit avec des applications web qui permettent de mesurer sa consommation ou rapporter des incidents de distribution. En effet, via « SOS Eau », les citoyens peuvent rapporter les problèmes de distribution. Grâce au Tunisian Water Resources, les ressources sont mesurées. De son côté, le Waterbank est un système de solidarité entre Tunisiens pour donner de l’eau à ceux qui n’en auraient pas. « 3edmenaa » est une application destinée aux enfants qui leur permet de mesurer la consommation d’eau de leur foyer. Enfin, la plateforme « Chajra » encourage les citoyens à planter des arbres. Autant d’approches innovantes pour ce travail de sensibilisation de la population, qui vise à lutter contre le gaspillage de façon ludique, surtout pour attirer l’attention de la jeune génération.

Dans le même esprit, l’association Nomad08, partenaire du CCFD-Terre solidaire, a lancé un observatoire de l’eau, Watch water. Cet été, elle s’est faite porte-parole des mouvements sociaux, représentant ainsi d’autres associations de terrain.

POLLUTION INDUSTRIELLE ET MODÈLE EXTRACTIVISTE

Si les citoyens se mobilisent à leur niveau, un changement d’ampleur ne sera pas possible sans l’implication des pouvoirs publics et une responsabilisation des groupes industriels. La pollution de la mer est en effet une grave conséquence de l’activité industrielle, notamment en Tunisie. En 2013, le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), organisation partenaire du CCFD-Terre solidaire, a publié un rapport sur la baie de Monastir et sa situation écologique. Il pointe la pollution maritime engendrée par deux stations d’épuration des eaux usées provoquée par le rejet d’eaux polluées directement dans la mer par les industries textiles. La région serait aujourd’hui « un cimetière maritime » selon le FTDES.

Le chercheur algérien Hamza Hamouchene, dont les travaux portent sur la justice environnementale et climatique, n’hésite pas à inscrire la question dans une logique politique, parlant d’un modèle extractiviste de développement qui se trouve « dans la pratique [d’]un mécanisme de pillage, de dépendance et d’appropriation néocoloniales. »

Lors du Forum social mondial (FSM) 2016, il a dénoncé l’extractivisme, qui déplace de grandes quantités de ressources naturelles sans les traiter (ou traitées à un degré limité), en particulier pour l’exportation. « L’extractivisme ne se limite pas aux minéraux ou au pétrole. Il est également présent dans l’agriculture, la sylviculture, la pêche et même le tourisme qui demandent une utilisation intensive de l’eau ». Hamouchene a pris pour exemple la situation de la ville algérienne d’In Salah, l’une des plus riches en gaz du continent, mais dont l’infrastructure n’est pas développée, créant ainsi un gouffre entre la richesse produite et ce qu’elle perçoit. Cette ville est au cœur du combat contre l’exploration du gaz de schiste souhaitée par le pouvoir algérien et la France.

DES LUTTES QUI S’ÉTENDENT

En 2015, la révolte a grondé dans cette région, avant de s’étendre. Les habitants d’In Salah se sont opposés au projet : la nappe albienne, plus grande réserve d’eau douce du monde, se trouve en grande partie dans le Sahara algérien et serait directement menacée par la pollution engendrée par l’exploitation. Et il y a urgence : avec l’eau, la question soulevée est celle de la sécurité alimentaire, qui a des conséquences graves pour la population et la stabilité du pays, selon Mohamed Larbi Bouguerra.

En 2015 toujours, durant plusieurs semaines, des habitants de Tanger se sont révoltés contre Veolia et sa filiale Amendisqui, depuis 2002 gère le service de l’eau de la ville. Des manifestations avaient déjà été organisées en Algérie en 1988, et d’autres l’ont été cet été en Tunisie, suite aux coupures d’eau.

Le rapport de l’Institut français des relations internationales (IFRI)2 va même jusqu’à faire le lien entre la pénurie d’eau, la sécurité alimentaire et les printemps arabes, la crise hydrique ayant impacté l’autosuffisance alimentaire des populations les plus défavorisées. La question de l’eau est donc centrale au Maghreb et les enjeux la dépassent.

1Les données sur une même année ne sont pas communiquées. Il n’était donc pas possible de faire un tel comparatif.

2Ibid.