Emeutes ouvrières

 

Le 22 juin 1955, le directeur décide de fermer la boîte au prétexte des dégradations. Les délégués parlementent avec le maire et le préfet. Les ouvriers sont réunit devant la sous-préfecture. Une armée de CRS leur barre le passage. Mais des boulons et des projectiles sont lancés contre les forces de l’ordre. Ensuite, ce sont des pavés qui sont jetés. Les voitures de police subissent des dégâts et des CRS tombent à terre. Le portail s’effondre. Les CRS chargent les ouvriers.

Les forces de l’ordre doivent reculer, mais du renfort arrive et les ouvriers doivent fuir. Mais, sur le terre-plein de Penhoët, les ouvriers sont nombreux. « La charge de CRS est venue se briser sur les rangs serrés des métallos qui n’ont pas céder un pouce de terrain. Une mêlée sanglante d’une sauvagerie inouïe, et où tous les coups sont permis, se déroule sous mes yeux », décrit Louis Oury. Les CRS doivent battre en retraite et sont humiliés. Pour se venger, ils saccagent les vélos des ouvriers.

 

En août 1955, des grèves tournantes sont organisées avec un rassemblement permanent devant le bâtiment de la direction. La base déborde les consignes syndicales et les ouvriers se rassemblent spontanément. « De toute évidence les dirigeants syndicaux sont débordés, ils essaient de canaliser le courant par des prises de parole improvisées, mais les ouvriers feignent de les ignorer ou quelque fois leur répondent, ce qui donne lieu à des coups de gueule mémorables », témoigne Louis Oury.

Un ouvrier brûle une lettre qui lui rappelle ses responsabilités. Il la jette par terre, ce qui provoque l’incendie d’une cabine de gardiennage. Les pompiers arrivent et, délibérément ou par accident, une lance à incendie est tournée vers les ouvriers. Quelques uns sont projetés au sol. Des pierres sont alors lancées sur les pompiers qui ne parviennent pas à éteindre l’incendie et quittent les lieux. Le bâtiment de la direction est lapidé. Les vitres tombent. Les CRS veulent attaquer les ouvriers mais savent qu’ils sont nombreux. Les jeunes ouvriers veulent clairement affronter la police.

Des barricades sont dressées. Les outils de l’usine sont utilisés et même des lances flammes. Les policiers sont paniqués. « Les CRS sont débordés sur tous les fronts et ne peuvent contenir l’assaut impétueux des prolétaires », décrit Louis Oury. Les policiers tentent de quitter les ateliers mais se retrouvent encerclés. Ils finissent par quitter les lieux. Une centaine de policiers est blessée, mais aucune arrestation n’est reconnue. Les autorités ne veulent pas attiser la colère ouvrière par la répression. Le conflit s’achève par des négociations. La grève débouche vers une augmentation des salaires de 22%. La lutte et le rapport de force débouche donc une victoire importante.

Révolte ouvrière à Saint-Nazaire en 1955

Spontanéité et comités de grève

 

Le témoignage de Louis Oury vaut toutes les recherches savantes sur la politisation. Son livre montre l’émergence rapide d’une conscience de classe. Louis Oury apparaît d’abord comme un jeune ouvrier qui, par son éducation religieuse, respecte toutes les autorités. Ensuite, il côtoie des ouvriers contestataires et amorce sa socialisation politique. Il commence à se poser quelques questions. Mais il reste enfermé dans la routine du quotidien et se contente de faire son travail avec application.

C’est surtout la grève et les émeutes qui font de Louis Oury un véritable révolté. Il abandonne tous les préjugés liés à son éducation pour se lancer dans le grand bain de la lutte des classes. La conscience politique ne provient pas des partis ni même des syndicats. Ce sont les luttes et les grèves qui demeurent le meilleur moyen pour se forger rapidement une conscience de classe.

 

Le témoignage de Louis Oury reste très factuel. Il reste une importante source historique. Il manque en revanche une véritable analyse de la grève, à l’image de celle de Cornélius Castoriadis publiée dans la revue Socialisme ou Barbarie. Les syndicats font leur agitation habituelle, mais ils sont rapidemment débordés. Le conflit dépasse le cadre étroit du syndicalisme. De nouvelles formes de lutte émergent, avec des grèves tournantes. Surtout, ce ne sont plus les syndicalistes qui encadrent le mouvement. Des comités de grève se créent de manière autonome.

La grève de Saint-Nazaire reste une formidable émeute. Mais c’est aussi une grève sauvage qui révèle de nouvelles pratiques d’organisation et de lutte. Les hiérarchies tombent pendant la grève. « Mais en fait c’est une victoire collective qui englobe toute la classe ouvrière nazairienne depuis le balayeur des chiottes jusqu’au délégué syndical, et quelle que soit son appartenance », analyse Louis Oury.

Le mouvement de grève permet de créer un rapport de force pour changer ses conditions de travail. Mais c’est aussi un moment de radicalisation politique et d’intensification de la vie.

 

Source : Louis Oury, Les Prolos, Agone, 2016

Extrait publié sur le site Terrains en lutte

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Clip - Louis Oury à propos du livre “Les Prolos” 2016

Revue Agone 33 « Le syndicalisme et ses armes », publiée le 12 avril 2005

John Hirsute, Les Grèves de l’été 1955 à Saint-Nazaire et Nantes, publié sur le webzine L'Hirsute

Naïri Nahapétian, Les prolos par Louis Oury, publié dans le magazine Alternatives Economiques  n° 239 - septembre 2005

Éliane Le Port, « Entrer en rébellion : la grève de Saint-Nazaire en 1955 dans le témoignage de Louis Oury »Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 125 | 2014

Marc Le Duc, Il y a 40 ans, Oury était la voix des prolos, publié dans le journal Ouest France le 2 septembre 2013

Alexandra Chaignon, Les ouvriers, ces travailleurs invisibles des temps modernes, publié dans le journal L'Humanité le 24 février 2014

Thierry Pillon, Récits des rêves ouvriers, publié dans la revue CommunicationsVolume 89 en 2011