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Publié par Patrick Granet

Leonard Cohen racontait un jour en riant avoir expliqué devant un café à Bob Dylan qu’il avait mis deux ans à écrire Hallelujah, et lui avoir demandé combien de temps lui avait mis à écrire sa chanson I and I. Réponse: «Environ quinze minutes.» Cela s’appelle le génie créatif et cela ne tombe pas du ciel, mais a à voir avec le fonctionnement de notre cerveau. Un sujet qu’aborde le journaliste et essayiste américain Jonah Lehrer dans son dernier livre, Imagine: How Creativity Works, qui s’intéresse aux «moments eureka» des génies, de William Shakespeare à Steve Jobs en passant par, justement, Bob Dylan.

Le Guardian en publie ce week-end des bonnes feuilles,tandis que Time interviewe l’auteur, qui raconte comment la frustration de Dylan, dont le tournant électrique était mal accueilli par une partie de son public, l’a stimulé pour écrire Like a Rolling Stone en 1965:

«Il en a tellement marre d’être étiqueté qu’il décide de partir et de s’installer au nord de l’état de New York pour devenir un romancier et un peintre. Et c’est là, dans un chalet à la campagne loin de tout, qu’il commence à griffonner à nouveau après seulement deux jours —et ce sont les paroles de Like a Rolling Stone, une des chansons les plus influentes de l’histoire du rock’n’roll.»

 

Dans les bonnes feuilles publiées par le Guardian, on peut lire que «tout périple créatif commence par un problème»—en l’occurrence ici,  la fatigue de Dylan face aux questions de la presse et aux tournées, qui le pousse à l’isolement:

«"Je me suis retrouvé à écrire cette chanson, cette histoire, cette longue traînée de vomi", raconta Dylan. […] "Vomi" est le mot essentiel ici. Dylan décrit, avec une truculence caractéristique, le flot incontrôlable d’une intuition créatrice. "Je ne sais pas d’où mes chansons viennent. C’est comme si un fantôme écrivait", raconta-t-il. […]

A l’époque, il y avait deux grandes manières d’écrire une chanson. La première était de faire comme le Bob Dylan dont Dylan essayait de s’échapper: écrire des paroles sérieuses sur un sujet sérieux. La seconde était de composer une mélodie irrésistible tout en accords majeurs. Cet aspect prévisible était justement ce que Dylan voulait éviter: il ne supportait plus les contraintes tellement cliché de la musique pop. C’est pourquoi cette écriture "vomitique" était si importante: Dylan a soudain réalisé qu’il lui était possible de célébrer le flou, d’écrire des vers dont le but premier n’étaient pas de faire sens. […]

Durant ces quelques frénétiques premières minutes d’écriture, son hémisphère droit à trouvé le moyen d’inventer quelque chose de nouveau à partir de son assemblage incongru d’influences, de les rassembler en une chanson accrocheuse.»

Bref, explique Jonah Lehrer à Time, la frustration créatrice, les blocages mentaux ou les contraintes (les formes poétiques comme le sonnet ou le haïku, par exemple), loin de paralyser le cerveau, le forcent à fonctionner différemment:

«Je pense que la plupart des gens présupposent que, quand on se sent déconcerté, on doit juste abandonner, que c’est le signe que le problème est juste trop difficile à résoudre. Mais c’est aussi le signe que votre méthode classique pour résoudre les problèmes ne fonctionne plus, et donc un signal pour votre cerveau pour commencer vraiment à chercher des associations d’idées, des idées improbables, de vraies hypothèses.»