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Publié par Patrick Granet

La logique marchande s'impose dans la production et dans la consommation. Le théoricien André Gorz, malgré ses contradictions, tente de penser un dépassement du travail et de la civilisation marchande. 

 

La pensée d’André Gorz peut permettre d’éclairer les enjeux contemporains. Il observe le développement de la société de consommation dans les années 1960. Il critique l’aliénation, le travail, le productivisme et le saccage écologique. Il exerce le métier privilégié de journaliste mais tente de relier théorie et pratique. Son influence intellectuelle touche le syndicalisme de lutte, la nouvelle gauche, la social-démocratie, l’écologie, les mouvements de chômeurs et précaires. Cet intellectuel ne correspond pas au modèle de l’universitaire ou de l’expert.

 

L’historien Willy Gianinazzi, fin connaisseur du syndicalisme révolutionnaire, propose une biographie d’André Gorz. Il retrace le parcours intellectuel et politique de ce penseur de gauche hétérodoxe qui ne cesse d’enquêter de faire évoluer sa pensée. André Gorz ne s’inscrit pas dans les vieilles recettes du plein emploi et de la croissance. Au contraire, son projet politique consiste à « imaginer une société non capitaliste et non marchande porteuse de liberté qui fasse rêver », selon son expression.

 

 

Un marxiste hétérodoxe

 

André Gorz passe sa jeunesse en Suisse. Il reste un étudiant privilégié qui ignore les luttes ouvrières pourtant particulièrement importantes. Il reste taraudé par l’impossibilité révolutionnaire. André Gorz ébauche une critique du travail, vide de sens, qu’il oppose aux activités artistiques. Il se rapproche de la philosophie de Jean-Paul Sartre. Il est attiré par l’existentialisme qui remet en cause à la fois religieux et politique des bien-pensants.

Entre 1947 et 1949, André Gorz collabore à l’hebdomadaire Servir. Cette revue de la gauche intellectuelle non marxiste s’appuie sur un socialisme démocratique et coopératif. Elle bénéficie d’une certaine audience dans le milieu du syndicalisme. André Gorz écrit sur la littérature, le cinéma, le théâtre et commente l’actualité politique internationale. A Paris, il poursuit sa carrière de journaliste sous le pseudonyme de Michel Bosquet et participe à la fondation de L’Observateur en 1964.

 

André Gorz s’inscrit dans la filiation d’un marxisme hétérodoxe. Son attachement à Marx n’est pas lié à l’importance donné au rôle historique du prolétariat. Il se réfère davantage au jeune Marx qui propose une « reconquête totale de l’homme ». André Gorz s’oppose à la rationalisation, à la bureaucratisation à la routine et au conformisme. A la même époque, le surréaliste Pierre Naville s’appuie sur la critique du travail pour valoriser la jouissance.

André Gorz délaisse la dimension économique du Marx pour privilégier son aspect philosophique. Il critique l’aliénation, qui renvoie à la perte de soi dans l’objet produit. L’observation de la société américaine, avec la publicité et la consommation, permet de renouveler cette analyse. « Afin d’écouler la production de masse, le système économique produit des envies qui, en l’espèce, sont celles du conformisme, de l’adaptation sociale et de la reconnaissance par les pairs », décrit Willy Gianinazzi.

André Gorz et son réformisme radical

Une analyse du capitalisme moderne

 

Au début des années 1960, André Gorz développe sa réflexion économique. Il se rapproche du Parti socialiste unifié (PSU), et notamment de Jean-Marie Vincent. Il dialogue également avec des syndicalistes italiens comme le luxemburgiste Lelio Basso. Ces militants réfléchissent sur la nature de la lutte que la classe ouvrière doit mener contre l’organisation capitaliste du travail. Les grévistes italiens ne demandent pas uniquement des augmentations de salaires mais remettent en cause le rapport au travail.

Dans ce contexte des Trente glorieuses, la politique salariale permet une augmentation du pouvoir d’achat selon le modèle keynésien. Des grévistes ne luttent plus contre la misère mais contre la condition ouvrière elle-même. « Ce n’est pas tant l’exploitation que l’aliénation, au sens large de l’oppression et de la déshumanisation des relations et des conditions de travail », souligne Willy Gianinazzi. Le capitalisme est critiqué par André Gorz pour ses rapports sociaux « autoritaires » et « anti-démocratiques ».

La social-démocratie ne prend pas en compte les besoins qualitatifs. André Gorz valorise l’autonomie de la classe ouvrière contre la gestion du capitalisme. Mais il préconise surtout des réformes de structures, plutôt qu’une rupture avec le capitalisme. Ses idées deviennent influentes au sein de la CFDT.

 

André Gorz développe ses réflexions sur le travail dans le capitalisme moderne. Il observe l’émergence d’une nouvelle classe sociale de cadre et de techniciens. Mais ces professionnels qualifiés ne contrôlent pas plus que les ouvriers la finalité de leur travail. Ils restent soumis à la technique et à l’automation.

Ensuite, André Gorz évoque les loisirs qui se développent en raison de l’abrutissement au travail. Les salariés ne trouvent plus la moindre satisfaction dans l’entreprise et doivent donc se réfugier dans leur temps libre. Pour André Gorz, « il ne pourra donc y avoir de culture prolétarienne que lorsque sera abattue la barrière qui sépare l’univers du travail de l’univers du temps libre ». Sinon, l’aliénation du travail se poursuit dans les loisirs.

André Gorz critique le philosophe Herbert Marcuse qui estime que la classe ouvrière demeure durablement intégrée dans la société marchande. André Gorz estime que les luttes ouvrières perdurent. Surtout, le rejet de l’aliénation peut alimenter de nouvelles formes de contestation. 

André Gorz et son réformisme radical

Dans l’effervescence des années 1968

 

André Gorz participe à l’effervescence de Mai 68. Mais son implication semble plus intellectuelle que directement politique. Il signe des pétitions et participe à un débat bouillant organisé par le mouvement du 22 mars dans la fac de Nanterre. Mais André Gorz n’est pas vraiment la référence intellectuelle de cette tendance libertaire et radicale. En revanche, il influence les organisations étudiantes comme l’Unef et le SDS allemand. Il insiste sur les besoins qualitatifs et sort de la centralité ouvrière. « C’est au niveau de l’enseignement que le capitalisme industriel va provoquer les révoltes qu’il cherche à éviter dans les usines », analyse André Gorz dès 1964.

Mai 68 demeure un mouvement spontané qui montre les limites des avant-gardes politiques. André Gorz renouvelle le débat entre organisation et spontanéité. Il semble proche du compromis luxemburgiste. Il mise sur le modèle d’un parti de masse réceptif à la démocratie directe issue des expériences locales. Le parti élabore des orientations et synthétise les requêtes de la base pour fonder un projet global. Le parti n’a plus une prétention d’avant-garde qui indique la voie au mouvement.

En Italie, le « refus du travail » se généralise. Les jeunes ouvriers méridionaux s’organisent en dehors des appareils syndicaux. Le groupe Lotta continua renouvelle le marxisme. La subjectivité et les luttes ouvrières permettent de s’opposer à la logique du capital. Mario Tronti observe une autonomie de la classe ouvrière contre le commandement du capital et la discipline du travail. Lotta continua diffuse la contestation au-delà des usines avec le mot d’ordre « Prenons la ville ! ».Le mouvement autonome multiplie les luttes dans les quartiers.

 

 

En France, le groupe Vive la révolution ! (VLR) s’appuie sur l’agitation maoïste. Mais la critique de la vie quotidienne est également mise en évidence. Des militants comme Guy Hocquenghem participent à la presse alternative qui valorise lesmouvements de libération sexuelle. Ils publient La lutte sexuelle des jeunes deWilhelm Reich. Ce courant permet l’émergence de nouveaux mouvements sociaux comme les luttes homosexuelles et féministes. André Gorz se rapproche également de la Gauche ouvrière et paysanne qui développe une réflexion écologiste et, évidemment, des courants gauchistes de la CFDT.

Les années 1968 permettent l’émergence de revendications qualitatives. Les ouvriers ne veulent pas reprendre le contrôle de l’usine mais animer une perpétuelle insubordination. André Gorz s’oppose à Serge Mallet, qui valorise l’autogestion, et insiste sur la désaffection des jeunes ouvriers vis-à-vis du travail. La critique de l’industrialisme n’invite plus à se libérer dans le travail mais à se libérer du travail. Mai 68 illustre également le refus de parvenir et le rejet de l’intégration sociale. Pour André Gorz, le travail impose la division des tâches à travers la discipline et le conditionnement militaire.

André Gorz et son réformisme radical

Une critique du monde du travail

 

André Gorz se rapproche de la réflexion écologiste. A la fin des années 1970, ce courant prend conscience des limites des ressources naturelles de la planète. Le progrès, la science et la technique sont remis en cause. Le marxisme et la philosophie des Lumières restent englués dans la recherche du progrès. Mais André Gorz articule la démarche écologiste à une dimension sociale. Un mouvement contre le nucléaire se développe. Il critique l’emprise technocratique des experts et favorise la liberté et la prise de décision à la base.

Dans Adieux au prolétariat, André Gorz s’éloigne définitivement de la lutte des classes. Il considère que le prolétariat n’est plus un sujet politique capable de transformer la société. Il ironise même sur la « religion marxiste du prolétariat ». André Gorz se rapproche davantage de la « Deuxième gauche » avec Jacques Julliard et Alain Touraine. Sa pensée devient influente au sein du Parti socialiste qui accède au pouvoir et de la mouvance rocardienne.

André Gorz dénonce le mouvement ouvrier qui, selon lui, s’oppose aux désirs d’autonomie individuelle. Il dénonce également le sacrifice militant et la morale socialiste qui impose de s’investir totalement dans son travail. Il renvoie dos à dos l’idéologie prolétarienne et l’idéologie bourgeoise qui insistent sur la centralité du travail. Il insiste sur l’importance des jeunes précaires qui naviguent d’un job à l’autre sans accorder d’importance à la réussite sociale. « C’est par leur biais qu’une culture de l’insoumission, de la dérision, de l’imagination et de la parole libérée gagne du terrain », observe André Gorz.

 

La critique du travail se développe, notamment dans un contexte de montée du chômage de masse. « Le « travail » que le capitalisme en sa phase ultime abolit massivement est une construction sociale ; et c’est pour cela précisément qu’il peut être abolit », analyse André Gorz. Le travail est critiqué car il ne permet pas de construire une existence autonome. Au contraire, le travail s’apparente à une activité vide de sens qui ne sert qu’à obtenir une rémunération. La rationalisation capitaliste sépare le temps de travail et le temps de vivre.

Mais dans le livre Capitalisme, socialisme, écologie, André Gorz ne remet pas en cause le capitalisme. Il tente d’élaborer des revendications pour colmater une social-démocratie qui ne cesse de couler. Il devient un conseiller du prince avec sa proposition de réduction du temps de travail et de revenu garanti. Il ne veut plus dépasser le capitalisme, mais simplement l’aménager.

André Gorz se radicalise à la fin de sa vie. Il dialogue avec le courant marxiste de lacritique de la valeur. Comme cette mouvance, il critique le travail et les rapports de propriété. Il remet en cause le marxisme traditionnel et le mouvement ouvrier qui restent englués dans l’idéologie du travail et de la marchandise. « Travail et capital sont fondamentalement complices par leur antagonisme pour autant que « gagner de l’argent » est leur but déterminant », observe André Gorz.

André Gorz et son réformisme radical

Limites et contradictions d’André Gorz

 

Ce livre de Willy Gianinazzi permet de restituer la pensée d’André Gorz dans son contexte historique et politique. Il montre les évolutions de sa réflexion au cours d’une vie. Surtout, Willy Gianinazzi relie la pensée d’André Gorz aux luttes sociales. Il ne se contente pas de bavarder sur des concepts fumeux contre la décroissance. Il montre le lien entre une pensée et des mouvements de lutte, comme celles des ouvriers italiens ou des chômeurs et précaires. Si André Gorz n’est pas un activiste qui intervient dans les mouvements sociaux, il reste un observateur des luttes qui nourrissent sa réflexion politique.

Pourtant, André Gorz s’éloigne progressivement de la tradition de la lutte des classes et des luttes ouvrières. Il s’intéresse peu au monde de l’entreprise avec ses nouvelles formes d’exploitation et de management. Il privilégie une critique de l’aliénation, notamment à travers la consommation. Cette approche permet de sortir de la centralité du travail valorisée par le mouvement ouvrier. Mais elle ne permet pas de comprendre les conflits de classe. André Gorz s’éloigne des luttes sociales pour se rapprocher d’une tradition écologiste.

 

 

Cette évolution révèle les ambiguïtés et les contradictions des perspectives politiques proposées par André Gorz. Il ne vit aucun mouvement de lutte et reste pessimiste par rapport aux possibilités de changement social. Ainsi, il ne développe aucune stratégie claire de renversement de l’ordre existent. Il navigue entre réformisme et radicalité. Tout en critiquant le mouvement ouvrier, il continue de dialoguer avec les partis et les syndicats. Il remet en cause le travail mais se contente d’avancer des propositions de gouvernement comme la réduction du temps de travail et le revenu garanti.

Néanmoins, les analyses d’André Gorz permettent de comprendre les évolutions du capitalisme avec l’automation et la fin du plein emploi. Sa critique du travail et du monde marchand peut également s’articuler avec des perspectives de rupture avec le capitalisme. Seule une radicalisation des luttes sociales peut permettre une transformation qualitative de la vie quotidienne.

 

Source : Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, La Découverte, 2016

 

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Le regard d’Arno MÜNSTER sur André GORZ, le « dérangeur », mis en ligne sur le site Perspectives gorziennes le 8 septembre 2010

Vidéo : "Andre Gorz", film de Marian Handwerker

Radio : André Gorz - Vers la société libérée, Interview d'André Gorz par Marie-France Azar pour l'émission « A voix nue » sur France Culture en mars 1991

Radio : Pierre-Edouard Deldique, Willy Gianinazzi : «André Gorz, une vie», émission diffusée sur RFI le 2 octobre 2016

Radio : Sophie Joubert, Quel est l’héritage d’André Gorz ?, émission diffusée sur RFI le 2 septembre 2016

Radio : André Gorz leur écologie et la nôtre, émission publiée sur le site Là-bas si j'y suis le 11 décembre 2015 et diffusée sur France Inter en juin 2011

 

Jean-Marie Durand, André Gorz, prophète de l’écologie et du temps libéré, publié dans le magazine Les Inrockuptibles le 11 septembre 2016

Robert Maggiori, André Gorz, pensée autonome, publié dans le journal Libération le 31 août 2016

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