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Publié par Patrick Granet

Alep et Mossoul sont devenues les deux focales du conflit régional qui sévit au Proche-Orient. Et pour cause : à l’est et à l’ouest de cette région entremêlée dans un processus de recomposition violente, les deux grandes cités abritent les deux forces djihadistes les plus puissantes de la région, le Front Fatah Al-Cham (« Front de la conquête du Cham ») et l’organisation de l’État islamique (OEI), qui ont proliféré sur le terreau répressif des pouvoirs de Bachar Al-Assad et de Nouri Al-Maliki, proches de Téhéran.

Les nombreuses forces belligérantes présentes autour de ces deux nœuds de conflit sont motivées par des objectifs différents. L’OEI à Mossoul et le Front Fatah Al-Cham à Alep développent des stratégies différentes. Si l’OEI est en train d’appliquer un changement de stratégie, annoncé depuis plusieurs mois, avec un retrait territorial et des attaques plus sporadiques (Kirkouk, Rutba, Sinjar, Quetta), son action s’inscrit toujours dans une optique globale. Le Front Fatah Al-Cham, ancien Front Al-Nosra, a opéré de son côté un mouvement inverse en quittant officiellement Al-Qaida et en prônant une conquête territoriale qu’il dit cantonner à la Syrie. Autre différence de stratégie, l’OEI refuse les alliances alors que le Front Fatah Al-Cham tente d’agréger les forces rebelles autour de lui, ce qui fonctionne plutôt bien au regard du manque de soutien international aux groupes les plus modérés.

Pour les deux mouvements, Alep et Mossoul sont des batailles déterminantes. Le Front Fatah Al-Cham joue sa carte maîtresse dans l’est aleppin, où il apparaît comme leader de la résistance sunnite contre les forces coalisées favorables au régime. L’OEI, embastionné à Mossoul, y fixe les forces locales et internationales et prépare la suite.

LA « CLÉ » DU NORD SYRIEN

Autour d’Alep, les très hétérogènes forces prorégime (syriennes, libanaises, afghanes et irakiennes), soutenues par l’Iran et la Russie, ont obtenu des résultats mitigés malgré les massifs bombardements syro-russes. Leur objectif est de faire tomber Alep, clé du Nord syrien, sans laquelle les territoires sous contrôle du régime ne pourront à terme être « sécurisés ». Si Moscou semble vouloir se concentrer sur la Syrie occidentale, où demeurent ses intérêts, Damas regarde à l’est (Raqqa, Deir ez-Zor, Hassaké) pour reconquérir l’ensemble du pays. Quant à Téhéran, la jonction des territoires libanais, syrien et irakien sous la férule de différentes forces chiites encadrées et modelées par ses Gardiens de la révolution islamique est une formidable perspective.

L’Arabie saoudite ne l’entend pas de cette oreille. Elle ne compte pas abandonner son soutien à des entités rebelles comme Ahrar Al-Cham (« Mouvement islamique des hommes libres du Cham ») ou Jaish Al-Islam (« l’armée de l’islam »). Avec la gravité de la situation des rebelles à Alep, et l’importance prise par le Front Fatah Al-Cham, Riyad s’impatiente devant les barrières maintenues par les Américains à leur aide militaire. À Idlib, près d’Alep, les heurts entre Ahrar Al-Cham et Jund Al-Aqsa (« Les soldats d’Al-Aqsa »), un groupe salafiste qui a récemment prêté allégeance au Front Fatah Al-Cham, ont permis un recentrage modéré des groupes alliés aux Saoudiens, mais les Américains maintiennent leur position.

Les Kurdes syriens du Parti de l’union démocratique (PYD) ont également un intérêt à Alep, où subsiste une présence limitée de leurs forces, les Unités de protection du peuple (YPG), à Cheikh Maqsoud, dans le nord de la ville. Cette présence est néanmoins importante dans le projet de jonction des territoires du Rojava et de la poche d’Afrin, au nord-est et au nord-ouest d’Alep, afin de constituer un ensemble est-ouest continu sous leur contrôle.

Bien que les YPG aient été soutenus par les Américains dans la formation, avec des factions arabes sunnites, tribales et syriaques, des Forces démocratiques syriennes (FDS), l’intervention par le nord de l’armée turque avec des brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) a contrarié leur projet. Ankara est opposée à la création, sur toute la longueur de sa frontière avec la Syrie, d’une entité kurde sous domination du PYD, très proche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qu’elle combat sur son territoire et au-delà des frontières turques depuis la rupture du processus de paix en juillet 2015.

L’opération turque « Bouclier de l’Euphrate », dirigée à la fois contre l’OEI et les FDS, progresse de plus en plus vers le sud, c’est-à-dire vers Alep ou, à défaut, vers Raqqa. La Turquie se concentre sur Al-Bab, mais n’est pas loin de rencontrer les forces prorégime présentes au nord d’Alep, ce qui révélera la réalité de la stratégie levantine d’Ankara : contrecarrer les Russes à Alep et favoriser l’axe nord Alep-Mossoul, ou contrarier les Américains à Raqqa (axe transversal le long de l’Euphrate avec la province irakienne sunnite d’al-Anbar comme horizon).

Alep et Mossoul sont des villes historiquement et symboliquement importantes pour Ankara, les deux cités ayant été perdues par l’armistice de Moudros1 et l’occupation britannique de Mossoul en 1918, puis pour Alep par le traité de Lausanne en 1923. La question de la souveraineté sur Mossoul avait été reportée à un règlement ultérieur (elle sera finalement attribuée à l’Irak), toutefois Alep avait été coupée de l’Anatolie et de la Mésopotamie. Aujourd’hui, les messages d’Ankara sont ambigus, annonçant d’un côté ne pas avoir de vue sur Alep, et affirmant de l’autre une volonté, parfois qualifiée de « néo-ottomane », de s’impliquer dans la restructuration de la région sur une base historique.

UN TEST POUR L’AVENIR DE L’IRAK

Et pour Ankara, la situation n’est pas meilleure à Mossoul qu’à Alep. Le gouvernement irakien s’oppose farouchement à l’implication turque dans la reprise de la ville, qu’il s’agisse de simple appui dans le cadre de l’opération internationale « Inherent resolve »2, d’une mobilisation du petit contingent militaire turc envoyé sans l’autorisation de Bagdad à Bashiqa, au nord-est de Mossoul, ou même par le biais de la milice arabe sunnite Al-Watani de l’ancien gouverneur de la ville, Athil Al-Nujaifi, proche d’Ankara. Les négociations turco-irakiennes sur le sujet peinent à aboutir, le gouvernement turc tentant de forcer sa place dans les opérations en procédant à des bombardements sui generis ou en menaçant d’envoyer plus de troupes à Bashiqa.

Ankara a assuré qu’elle maintiendrait sa présence militaire en Irak jusqu’à la fin de l’OEI à Mossoul, ce qui lui permettra bien entendu de s’assurer que la ville majoritairement sunnite ne tombe pas sous contrôle absolu du pouvoir bagdadien, plus modéré que sous la mandature Al-Maliki, mais toujours significativement proche de Téhéran, et surtout sous celui des milices chiites qui ont remonté le Tigre jusqu’à la ville et poussent également pour participer aux combats.

La formation des Forces de mobilisation populaire (FMP), cet ensemble de milices chiites ayant anticipé ou répondu à l’appel du marja dini3 Ali Sistani a réellement permis de barrer la route à l’OEI lorsqu’il fonçait sur Bagdad. Toutefois, leur montée en puissance répond certainement bien plus aux objectifs géostratégiques des Gardiens de la révolution islamique iranienne qu’à l’instauration d’une gouvernance partagée et équilibrée.

Le déploiement des FMP en Syrie comme en Irak est en passe de permettre à Téhéran d’établir un territoire continu jusqu’au fief libanais du Hezbollah, un corridor passant par Mossoul et Alep. Un tel projet, induisant la mainmise des pouvoirs alaouite syrien et chiite irakien sur l’ensemble du territoire, ne peut qu’exacerber la réaction sunnite, et donc renforcer le radicalisme. La Turquie et l’Arabie saoudite s’opposent vivement à ce projet, en contestant notamment la participation des FMP à la bataille de Mossoul.

Un tel mouvement expansionniste pro-iranien n’a rien de bon non plus du point de vue des Kurdes irakiens, qui souhaitent une redistribution de la gouvernance dans le pays après la reconquête des territoires de l’OEI. Alors que le gouvernement régional du Kurdistan, fort de son avancée sur Mossoul par le nord, espère trouver un accord d’ensemble avec Bagdad sur la vente directe du pétrole, la reconnaissance de l’indépendance des peshmergas, une meilleure distribution des pouvoirs centraux et le passage d’une fédération à une confédération, la tendance à Bagdad est tout autre. Erbil et Bagdad se dirigent donc vers une sérieuse mésentente sur la question de la gouvernance à Mossoul, que le gouvernement régional du Kurdistan souhaite autonome, comme au plan national.

Mossoul, point de rencontre des forces kurdes et chiites irakiennes, est donc un test pour l’avenir du pays, d’autant q’aucun accord politique sur l’avenir de la ville n’a été trouvé avant le début des opérations militaires. Et si mésentente il y a, alors le gouvernement régional du Kurdistan se considèrerait acculé à l’organisation d’un référendum sur l’indépendance qui mènerait vraisemblablement à une sécession, ce à quoi s’opposent catégoriquement Bagdad et Téhéran.

LA GOUVERNANCE RÉGIONALE, ENJEU MAJEUR

Les autorités irakiennes et iraniennes n’accepteraient certainement pas la déclaration d’indépendance du Kurdistan irakien sans réagir, surtout si elles sortent victorieuses de la bataille de Mossoul. Des pressions internationales dépendra alors la réaction de Téhéran, ainsi que celle de Bagdad, qui devra aussi trouver une position commune malgré les rivalités interchiites entre tendances pro-Maliki et pro-Abadi au sein de la Coalition de l’État de droit, le Bloc libre sadriste, le Parti de la vertu islamique et l’Alliance des citoyens guidée par le Conseil suprême islamique irakien. Les rapports entre ces mouvements politiques décideront de l’interconnexion stratégique du pouvoir central avec la République islamique, vis-à-vis de laquelle ils entretiennent des relations complexes.

Non loin de Mossoul sont également présentes des forces moins importantes, mais dont le comportement est toutefois à même d’influer sur les événements à venir. Le PKK a formé une milice dans le Sinjar, en concurrence avec deux autres formations, l’une proche du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’autre de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK). Or, le PKK a exprimé son intention de participer aux opérations à Mossoul, ce à quoi s’opposent Washington et Ankara. Même sans participer directement à la reprise de la ville, le comportement à venir du PKK dans la région, et plus largement les relations interkurdes, joueront un rôle fondamental dans l’avenir du Kurdistan irakien.

Le comportement des groupes armés chrétiens de la plaine de Ninive pourra également être significatif, moins en matière de capacités militaires qu’en ce qui concerne les implications politiques, avec d’un côté les Unités de protection de la plaine de Ninive (NPU) soutenues par Bagdad, et de l’autre les Forces de protection de la plaine de Ninive (NPF), supportées par Erbil.

Enfin, la question turkmène sera également un enjeu : dans la région d’Alep d’abord, certains éléments armés turkmènes étant alignés sur la Turquie et d’autres sur les FDS ; et également dans celle de Mossoul, où le Front turkmène d’Irak tente une carte autonomiste sous la bienveillance d’Ankara, alors que des FMP turkmènes jouent la carte chiite, la communauté étant biconfessionnelle.

Les nombreuses forces en présence sont donc animées par des dynamiques de fond qui dépassent largement la question du seul djihadisme, qui s’immisce et croît dans les situations de chaos et de persécutions. Les batailles d’Alep et de Mossoul illustrent parfaitement l’absence de solution politique régionale à laquelle les forces en présence substituent des actions de coercition, aucunement suffisantes pour résoudre la situation et qui sont, qui plus est, antagoniques. Les réels enjeux du du conflit dans lequel s’est enfoncé le Proche-Orient concernent donc la gouvernance des territoires à l’échelle régionale. Alep et Mossoul en sont de parfaits exemples, points de fixation de l’appétit des acteurs régionaux qui y préparent déjà les confrontations à venir.

1NDLR. Par l’armistice de Moudros, l’empire ottoman capitule devant les Alliés dans le port de Moudros sur l’île de Lemnos le 30 octobre 1918. Les Ottomans renoncent à leur empire, à l’exception d’une petite partie de l’Anatolie.

2NDLR. Nom de l’opération militaire américaine menée dans le cadre de la coalition arabo-occidentale en Irak et en Syrie.

3NDLR. Littéralement «  source à imiter  », un marja dini est un Grand Ayatollah qui a le pouvoir de prendre des décisions juridiques. Après les imams, les maraji sont la plus haute autorité cléricale dans l’islam chiite.

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