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Publié par Patrick Granet

’antiracisme est plus que jamais d’actualité. Pour s’orienter dans ce moment crucial, retour sur trois luttes antiracistes de l’année écoulée, et rendez-vous le 8 octobre à Saint-Denis (93).

Cet été, la France fut le théâtre d’un racisme débridé et d’une riposte antiraciste certes audible, mais trop isolée. L’interdiction du burkini sur les plages et les scènes terribles de policiers forçant des femmes musulmanes à se dévêtir, la mort d’Adama Traoré à Beaumont-Sur-Oise et celle, dans un contexte bien différent, de Zhang Chaolin à Aubervilliers sont autant d’exemples de violences qui rendent la situation des racisé.es intenable et leur vie même incertaine. Face à cela, des voix se sont élevées pour exprimer la colère des victimes du racisme, mais bien peu de place fut accordée dans les médias aux femmes voilées et aux familles des victimes des violences racistes et policières.

Pourtant, depuis plusieurs années, on voit l’émergence, ou le développement, d’un courant antiraciste qui s’organise. Retour sur trois exemples de ces luttes auto-organisées :

  • la Marche de la dignité et contre le racisme d’octobre 2015,
  • le Camp d’été décolonial d’août dernier,
  • les manifestations de Chinois et Chinoises et leurs descendants qui firent suite à la mort de Zhang Chaolin le 12 août dernier.
La Marche de la dignité et ­contre le racisme

La Marche de la dignité et contre le racisme a eu lieu le 31 octobre 2015 à l’initiative de la Mafed, collectif de la Marche des femmes pour la dignité, groupe non mixte de femmes racisées. Elle fut organisée en collaboration avec de nombreuses « personnalités et organisations de l’immigration et des quartiers populaires et/ou subissant le racisme », parrainée par la militante américaine pour les droits civiques Angela Davis et soutenue par des organisations politiques (NPA, Ensemble, EELV, CGA, AL…) et associations diverses.

Dans l’appel de la marche, rédigé par Amal Bentounsi, sœur d’Amine, tué par la police, l’accent est particulièrement mis sur les violences policières. Celles qui émaillent le quotidien des personnes racisées et notamment celles qui furent à l’origine de larges mouvements : les violences de 1983, auxquelles fit suite la Marche pour l’égalité et contre le racisme, et le décès de Bouna Traoré et Zyed Benna à Clichy-sous-Bois qui enclencha les révoltes urbaines que connurent certains quartiers défavorisés en 2005.

Cette insistance sur les violences policières marque une défiance vis-à-vis de l’État dont la police est le bras armé. Ainsi, cette phrase de l’appel : « Dans ce paysage dévasté, le crime policier n’est jamais fortuit. Il est l’aboutissement de toute la logique d’un État qui n’a pour nous que désintérêt et mépris. » Et la conclusion du texte rappelle si besoin était que l’événement sera résolument collectif : « Notre réaction puissante, organisée, confiante est la seule façon d’enrayer notre écrasement collectif annoncé. »

La marche en elle-même, se déroulant de Barbès à Bastille, a finalement réuni quelques milliers de personnes. En ligne de tête, les femmes du Mafed tenant la banderole, venaient ensuite les personnalités et associations signataires, et enfin les organisations politiques ou associatives non concernées en premier lieu par le racisme. L’absence de deux associations puissantes et consensuelles de l’antiracisme, SOS Racisme et la Licra, fut remarquée.

Le Camp d’été décolonial

Presque un an plus tard, fin août 2016, le premier Camp d’été décolonial a eu lieu. Fania Noël et Sihame Assbague, deux militantes antiracistes, en sont à l’origine. Il avait pour but de réunir les personnes victimes du racisme d’État en non-mixité afin qu’elles se rencontrent, échangent, se forment et organisent leurs luttes. Le public visé n’était pas uniquement militant. Les plus jeunes, souvent moins formé.es, ont été incité.es à y participer.

De nombreuses tables rondes, formations et ateliers permettaient donc d’acquérir des outils de militantisme, à la fois théoriques, mais aussi extrêmement pratiques. Ainsi, « Violence et harcèlement policier », « Construire une lutte antinégrophobie en contexte français » et « Les luttes contre l’islamophobie » côtoyaient « La désobéissance civile », « Usage des réseaux à des fins militantes » ou encore « Comment construire une campagne de mobilisation ».

Via les thématiques abordées, on peut se rendre compte également que l’antiracisme, ou les antiracismes, abordés lors de ce camp, s’entendaient à la croisée de diverses luttes, et non isolés de celles-ci. Les luttes féministes (« Construire une lutte antipatriarcale décoloniale »), anticapitalistes (« Inscrire la lutte antiraciste dans l’anticapitalisme ») et écologiques (« Les enjeux de la justice climatique ») ont été réfléchies et débattues.

Mais c’est bien autour du thème du racisme d’État que le programme a été construit. Et c’est là une spécificité forte de ce camp, qui veut débusquer le racisme dans tous les aspects de nos vies, et donc bien décoloniser la société. Ont ainsi été abordés le milieu médical (« Identifier et combattre le racisme médical »), la justice (« Militer pour l’abolition de la prison : introduction à la justice transformative »), la famille (« Les enjeux de la parentalité racisée »), la culture (« Décoloniser la culture : non à la diversité ») et même l’imagination (« Décoloniser l’imagination »).

D’après son site de présentation, « le camp s’inscrit dans la tradition des luttes d’émancipations décoloniales anticapitalistes et d’éducation populaire ». On pourrait même dire, d’après les témoignages de participants et participantes, que cette émancipation collective par la rencontre et la formation fut un véritable lieu d’empowerment, de prise de conscience et de déclenchement de l’envie d’agir via la mise en commun d’expériences.

La mobilisation asiatique d’Aubervilliers

Zhang Chaolin est mort à Aubervilliers le 12 août suite à une agression quelques jours plus tôt qui l’avait plongé dans le coma. Le but de l’agression semble avoir été de le voler. La ville d’Aubervilliers est le lieu de vie d’une importante communauté constituée de personnes de nationalité chinoise ou d’origine chinoise. Dès le 14 août, un premier rassemblement a eu lieu devant la mairie d’Aubervilliers. Il est organisé par le comité de soutien à la famille de Zhang Chaolin.

Ce comité de soutien a été créé par Wang Rui, le président de l’Association des jeunes Chinois de France. Peu surprenant, dès lors, que les pancartes abordent le slogan « Sécurité pour tous ». En effet, le collectif Sécurité pour tous, dont est membre l’Association des jeunes Chinois de France, avait déjà organisé des manifestations contre le racisme anti-asiatiques et pour un renforcement de la sécurité en 2010 et 2011, à Belleville, dans le nord-est de Paris.

Très vite, les rassemblements successifs prennent de l’ampleur et le mot d’ordre « Sécurité pour tous » reste. Le 4 septembre, une manifestation à Paris réunit plusieurs milliers de personnes. Les manifestants et manifestantes dénoncent les préjugés racistes qui poussent à croire les personnes d’origine asiatique riches et vulnérables, alors que la majeure partie des personnes issues de l’immigration asiatique en France aujourd’hui est pauvre.

Ce qui frappe ici, c’est à la fois le caractère très organisé de la mobilisation, qui répond peut-être à la grande organisation que connaît la communauté chinoise d’Île-de-France, mais aussi son appel pour plus de sécurité via plus de police. Les politiciens ne s’y sont pas trompés. Ils soutiennent en masse, quelle que soit leur « sensibilité politique ».

Dans le cortège du 4 septembre, une majeure partie de personnes de la communauté chinoise de région parisienne, mais aussi des personnalités politiques. Alors que la maire PCF d’Aubervilliers avait soutenu la mobilisation à son début, notamment en demandant des renforts policiers, viennent cette fois s’inviter d’autres régionaux de l’étape : Bruno Julliard (PS), premier adjoint à la maire de Paris, ou encore Valérie Pécresse (LR), présidente du conseil régional d’Île-de-France.

Des mobilisations ­auto-organisées

Le point commun entre ces trois « événements », c’est d’abord l’auto-organisation des opprimé.es dans leurs luttes. Dans tous les cas, les premiers concerné.es prennent en charge les questions politiques et logistiques, acceptant ou non les participants et participantes non concerné.es. Elles et ils fixent donc l’agenda (comme dans le cas de la Marche de la dignité et contre le racisme), le contenu politique (comme dans le choix des ateliers du Camp décolonial) et mobilisent sans intervention extérieure (manifestations « Sécurité pour tous »).

Cette auto-organisation tranche avec les méthodes de l’antiracisme gouvernemental, porté par exemple par SOS Racisme, accusé d’être une officine du PS. L’appel de la Marche de la dignité fait à ce propos un rappel historique : en 1983, la Marche de ­l’égalité fit peur à l’État et « il mit alors tout en œuvre pour saboter cette auto-organisation en médiatisant à outrance certaines officines pseudo-antiracistes. Celles-ci s’employèrent, de tous leurs moyens financiers, à étouffer la Marche pour l’égalité sous les milliers de décibels des concerts gratuits et de leur antiracisme de pacotille. » Le slogan de SOS Racisme, « Touche pas à mon pote » est bien le signe qu’il s’agit d’un mouvement de Blancs.

Apparaît alors, presque par transparence, une différence peut-être fondamentale : alors que la Marche de la dignité et le Camp décolonial s’inscrivent dans une démarche résolument contre le racisme d’État, et dénoncent donc cet État néocolonial, la mobilisation faisant suite à la mort de Zhang Chaolin fait quant à elle appel à l’État, pour plus de sécurité pour la communauté asiatique.

La réception bien différente des ces mouvements en est d’ailleurs la preuve. SOS Racisme et la Licra étaient bien présentes, quoique discrètes, à la manifestation « Sécurité pour tous » du 4 septembre, contrairement à la Marche de la dignité. De même pour les personnalités politiques citées précédemment, qui défilaient aux côtés des Chinois et Chinoises de France pendant que le Premier ministre Manuel Valls occupait sa fin d’été à fustiger le Camp décolonial.

Cependant, la récupération politique de la mort de Zhang Chaolin et les mots d’ordres sécuritaires des manifestations ne doivent pas cacher une diversité qui existe dans les positionnements des Chinois de France, due à leur mise à l’écart au sein de la société française, commune à toutes les personnes racisées. Ainsi, la Licra a critiqué le fait qu’il y ait eu des allocutions en chinois lors du meeting de fin de manifestation le 4 septembre, accusant l’événement de « communautarisme ». Ainsi, quand les racisé.es prennent en main les luttes qui les concernent, ils et elles sont toujours rappelé.es à leur devoir de mixité avec les Blancs.

Cette description des luttes antiracistes actuelles est bien sûr loin d’être exhaustive. Les mobilisations contre les violences policières, les manifestations et les actions de soutien au peuple palestinien, les collectifs de solidarité avec les migrants et migrantes sont des mouvements d’ampleur et ancrés dans le temps qui constituent une part importante de cet antiracisme. De nombreuses organisations ont été créées ces dix dernières années, qui témoignent du dynamisme du mouvement : Mwasi (collectif afro-féministe), Stop contrôle au faciès, Black Lives Matter France, la Voix des Rroms, etc.

Avec les événements terribles de cet été, la lutte antiraciste a tenu le pavé et a été médiatisée. Cependant, lors de la longue mobilisation du printemps dernier, elle fut peu audible. Pourtant, un cortège antiraciste a été monté lors de la manifestation du 31 mars. L’appel, signé par plusieurs associations de lutte contre le racisme, souligne, sous le slogan « Premier.es impacté.es, Premier.es mobilisé.es ! » que les personnes racisées doivent non seulement affronter le racisme d’État mais aussi les discriminations au travail. Citant les situations des travailleurs et travailleuses racisé.es, immigré.es, sans papiers, des Dom-Tom, l’appel appuie également sur « un des angles morts du syndicalisme français » : le racisme, pour conclure sur la nécessité de l’auto-organisation des luttes.

Adèle (AL Montreuil)

Le 8 octobre, à Saint-Denis, se tient le 2e forum "Reprenons l’initiative" pour un antiracisme politique, "largement ouvert aux personnes et aux associations qui ne se résignent pas à la France telle qu’elle va aujourd’hui".

Tables rondes
  • Contexte national et international
  • Un racisme, des racismes ?
  • La racialisation de l’antiracisme
  • Mouvements sociaux et quartier populaires
Informations et contacts