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Publié par Patrick Granet

Le progrès d’une communication subversive est beaucoup plus révélateur que n’importe quel divertissement. Par exemple, à Montpellier, à l’Opéra, en juin, des intermittents en grève sont allés dans le théâtre à la fin de la représentation et se sont couchés sur les escaliers et dans le foyer, obligeant le public à les enjamber. Puis, ils ont occupé l’Opéra jusqu’à ce qu’ils en soient expulsés, frappés par les CRS quelques heures plus tard. Cette action masochiste et pas très originale était une initiative de la CGT, qui, dans une assemblée générale des intermittents, tenue à quelques centaines de mètres de l’Opéra, insista pour que l’assemblée soit exclusivement réservée aux intermittents et qu’elle ne puisse prendre de décisions pratiques. Mais, la semaine suivante, initiés par des intermittents critiques de la CGT, des assemblées publiques étaient organisées pendant trois soirs, où des tactiques et des idées furent discutées. Le quatrième soir, ils envahirent le Corum juste avant le début du spectacle et l’annulèrent, une subversion du spectacle culturel et de la division innée entre spectateurs qui payent et artistes payés que, ironiquement, l’idéologie des intermittents avait déclaré défendre. Le maire socialiste (Fréche) s’est montré plus conscient de la nature dangereuse de cette communication subversive que les intermittents eux-mêmes, les menaçant avec hystérie d’un renvoi immédiat, puis faisant machine arrière en réalisant que cela n’était pas légal (pas encore) et promettant enfin de ne pas renouveler leurs contrats. Voilà bien la sympathie hypocrite du Parti socialiste[3] pour les divers mouvements de grève, une hypocrisie tellement évidente qu’il est presque banal de la révéler : aussi longtemps que ces mouvements ne menaceront pas ses domaines de pouvoir, il les soutiendra. Le problème avec le slogan « Culture en danger », c’est qu’il n’est cru d’aucun côté – ni par les chefs ni par les intermittents. En s’exprimant à travers ce slogan limité, les intermittents ont abandonné à leurs ennemis le droit de définir les critères de ce qui constitue un débat raisonnable. Par-dessus tout, c’est une concession à la mentalité de leurs ennemis, la traditionnelle mentalité politique, mentalité consistant à avancer des arguments auxquels on ne croit pas, à solliciter une popularité faite d’approbation passive par peur d’exprimer la vérité telle qu’on la voit. La majorité des intermittents sait très bien que la culture n’est pas en danger, mais elle souhaite faire appel à un terrain commun du langage de cette société, le langage des mensonges. C’est un slogan qui unit les chefs exploiteurs et les travailleurs exploités, les bureaucrates syndicaux et ceux qu’ils manipulent, le langage de l’unité fausse qui cache des antagonismes fondamentaux.
La seule culture qui mérite d’être développée et qui est véritablement en danger, c’est la culture de la résistance que ce pays a sporadiquement donné en exemple pendant les 200 dernières années et plus. La contradiction réside dans le fait que les intermittents en grève font davantage partie de cette culture que de la « Culture » qu’ils prétendent vouloir sauver. Ceux qui ont inventé ce slogan savent bien que la culture, au sens de représentations artistiques, n’est certainement pas en danger, bien que, de manière infiniment plus importante, les moyens d’existence des intermittents soient en danger. Ceux qui, à juste titre, luttent pour maintenir un certain niveau de survie et de sécurité sentent qu’ils ont besoin de faire appel à une plus haute autorité, « La Culture », pour donner à leur combat une grande importance qu’il n’a pas. Au contraire, en faisant appel à la culture, ils le rendent moins important qu’il n’est. Ce faisant, ils cachent la signification réelle de ce mouvement excitant derrière une abstraction inutile.
Les intermittents sont maintenant au cœur de la contradiction fondamentale du prolétariat français : produire cette société toute en se révoltant contre elle. Le mouvement de juin-juillet était une lutte du prolétariat[4] le plus moderne contre une attaque contre sa marge de liberté et de survie par le capital moderne sous la direction temporaire de ce gouvernement. Faire appel à « la culture », c’est faire appel à un rôle spécial dans cette société, et cela empêche les gens de se rendre compte que ces attaques ne sont pas lancées seulement contre leur mode de travail aliéné spécifique, mais font partie des attaques que le capital français doit diriger contre la totalité de la classe ouvrière française pour rendre l’Europe compétitive.

L’Etat ne veut pas que la culture disparaisse – au contraire, plus les choses vont mal, et plus la culture est essentielle pour maintenir cette société démente. Ce qu’il veut, c’est la pousser davantage vers le secteur privé, la rendre plus rentable, réduire les subventions.

LA FIN DES FESTIVALS SUBVENTIONNES?

Ce qui arrivera, ce sera l’intensification de la « liberté » du marché dans le domaine culturel – par exemple, la fin, peut-être, des festivals de musique subventionnés, qui se tiennent partout dans le pays en été. Comme méthode de canalisation vers le travail salarié « excitant » de ceux qui se considèrent comme les plus rebelles, les spectacles culturels subventionnés ont été parfois quelque peu inventifs, mais l’essentiel de cette inventivité spectaculaire qui vient de ce moyen de survie assez marginal et en partie précaire sera ou réprimé, non par la censure de l’Etat, mais par le censure que l’économie impose à la communication quotidienne, ou récupéré d’une façon plus grossière, par la publicité par exemple, comme ce fut toujours le cas dans le passé. Partout où les gens vendent leur travail, que celui-ci semble un moyen rebelle de gagner de l’argent ou non, il y a toujours le monde de la marchandise et prétendre que, d’une certaine façon, votre travail est différent, est seulement l’un des moyens qu’utilise cette société pour diviser et gouverner. Le fait que les intermittents aient accepté des salaires misérables – travaillant quelquefois pour 15 euros ou même moins par jour, au noir pour être réemployé après ce qui était officiellement leur année sans travail – est, en partie, dû à l’idéologie de la « créativité » dont leur travail est imprégné. La raison pour laquelle beaucoup des patrons ont soutenu les grèves ne réside pas seulement dans le fait qu’ils pourraient être amenés à combler la différence dans les salaires des intermittents, fait résultant de la politique gouvernementale, c’est aussi parce que la consolation de la « créativité » ne peut compenser les salaires merdiques sans limites[5].

On peut voir l’utilisation des arts subventionnés comme moyen de pacification dans le développement de l’Etat providence aux Etats-Unis. Le New Deal dans les années 30 (le programme de réformes de Roosevelt) a distribué de l’argent fédéral pour faire travailler des milliers d’écrivains, artistes, acteurs et musiciens – dans un projet de théâtre fédéral, un projet fédéral des écrivains, un projet fédéral de l’art ; de jolies peintures murales étaient peintes au-dessus des édifices publics, cachant la laideur des relations à l’intérieur et au-dehors ; les pièces de théâtre étaient jouées pour des ouvriers qui n’avaient jamais vu une « ‘vraie » pièce de théâtre ; les gens ont entendu une symphonie pour la première fois, etc. Donner à des travailleurs dangereux et pas lavés une petite dose de Grande Culture est tellement civilisateur, n’est-ce pas ? Mais, en 1939, avec une organisation du capital plus stable et moins menacée par la lutte de classe, le New Deal deviendra moins nécessaire et, donc, les programmes de subvention des arts seront éliminés. Il avait été utile au développement du capital dans un premier temps de subventionner la culture (comme actuellement certains Etats subventionnent la création de petites entreprises nouvelles par des chômeurs), et puis de laisser ensuite ces artistes se noyer ou surnager dans le marché. Le parallèle peut être fait avec la France aujourd’hui.
Certes, les subventions permettent une marge d’expérimentation dans la création de formes théâtrales du divertissement que « le marché libre » ne permet pas tout de suite et visiblement parce qu’il est fondé sur la popularité immédiate – une demande de masse immédiate pour développer un profit à court terme. Il doit faire appel au plus petit dénominateur commun au goût de masse prévisible – goût qui a déjà été formé et conditionné par les spectacles culturels les plus immédiatement faciles à comprendre, faciles à consommer, des équivalents échangeables anodins. La suppression des subventions paraît, dans la logique sociale-démocrate étatiste, signifier le développement d’une culture monolithique : certains désirs ne seront jamais cooptés dans les formes des représentations mercantiles parce que le secteur privé, apparemment, n’étant concerné que par le profit à court terme, n’investira pas dans la recherche pour des désirs aussi « originaux ». En fait, l’industrie culturelle sait que l’expérimentation (dans les limites de ce qu’est vendable) est essentielle pour la création des nouveautés nécessaires à la pacification d’un public de plus en plus blasé. Elle n’a pas besoin que l’Etat investisse, via des subventions, un petit peu de ses surplus dans une telle expérimentation risquée ; elle le ferait de manière privé[6]. De plus, les pressions de l’économie créent de toute manière spontanément des dizaines des milliers de personnes qui veulent devenir écrivains, anxieux de gagner de l’argent en couchant sur le papier leurs fantaisies uniquement subjectives. Ces fictions sont ensuite découvertes par les prospecteurs du marché, qui les transforment en divertissements de masse plus accessibles et/ou en pubs.

COMPARAISONS AVEC LE ROYAUME-UNI

En effet, contrairement à l’idéologie officielle mise en avant par la plupart des intermittents, l’intensification de la marchandisation de la culture ne signifie pas la fin de sa diversité. Comme nous l’avons rencontré au Royaume-Uni, plus une vie variée et libre est réprimée, plus le libre marché culturel arrive à représenter la large variété des désirs pour une sensibilité engourdie par l’économie totalitaire. (Ceci se reflète également dans les formes théâtrales « d’opposition », de protestation spectaculaire, au Royaume-Uni, où les formes effectives d’opposition ont été virtuellement inexistantes depuis les émeutes contre la Poll Tax de 1990. Là, la répression d’une colère directement manifestée a entraîné une énorme croissance de formes « d’opposition » totalement inutiles mais « originales » – par exemple, récemment, la protestation télévisée d’un mec payé des nèfles – en anglais on dit « payé des cacahouètes » – par l’Etat, marchant à quatre pattes, poussant une cacahouète le long d’un trottoir londonien avec son nez, entouré par des centaines de journalistes et de cameramen). Les différences de contenu culturel entre le Royaume-Uni et la France reflètent aussi la marge de liberté laissée dans ces pays (bien que le climat y ait aussi une part). Le Royaume-Uni est rempli d’un art volontairement et lourdement provocateur, destiné à percer le peau toujours plus épaisse et anesthésiée de l’amateur d’art moyen. En France, où l’intransigeance perpétuée (quoique de manière limitée) par une partie du prolétariat apporte généralement une meilleur qualité de la vie et une plus grande marge de manœuvre pour se rebeller, la culture peut davantage représenter une rébellion légère. Ou ce mouvement sera vaincu et cette légèreté disparaîtra, ou la créativité dans l’attaque contre la vie quotidienne normale fleurira et obligera la culture à apparaître telle qu’elle est : une fenêtre fermée sur une vie extérieure et virtuelle. Ou peut-être quelque chose d’autre – une explosion de la lutte de classe violente, avec une culture à la traîne, produisant cinéma, musique, poésie, etc. « enragés ».

* * * *

Tout travail produit de l’aliénation. Tout travail est un compromis. Bien que tout le monde ait besoin de trouver une marge de dignité dans son travail aliéné et bien que, évidement, il y ait toujours de plus en plus de gens forcés, par besoin d’argent (le seul besoin produit par l’économie) à travailler dans la production des marchandises culturelles, en vendant leurs talents picturaux, leurs compétences musicales, leurs savoir-faire en matière de décors, etc., avoir des illusions sur le fait que, d’une manière ou d’une autre, votre travail est spécial, contribue seulement à une attitude supérieure et hiérarchique envers d’autres travailleurs salariés et vous empêche de reconnaître que toute cette « créativité » crée quelque chose que vous êtes forcé de subir.

* * *

La « culture », comme domaine de « créativité » indépendant, n’a jamais existé dans les sociétés tribales. « Dans ma tribu, il n’y a pas de poète. Tout le monde parle poésie », dit un Amérindien, cité dans « Une histoire populaire des Etats-Unis ». La culture est un produit de la société de classe, de la division hiérarchique du travail.
Avec le développement de la répression et la supercession des sociétés tribales par la société de classe, la religion et l’art qui l’a renforcée deviennent liés à l’apparence d’une division dans la vie communale où la caste représentative des prêtres a émergé comme médiatrice entre les dieux et la société. L’art est apparu en liaison avec le développement de la magie, du rituel et des outils au moment où la société développait de nouvelles relations avec le reste de la nature. A mesure que la société de classe s’est développée, les fruits de l’exploitation sont revenus aux dirigeants et elle a créé une classe disposant de surplus de temps libre et de ressources pour produire et créer des activités non essentielles – et ainsi, l’esthétique se développa comme pratique spécialisée de production (créativité artistique) et de consommation (appréciation culturelle).
Actuellement, critiquer la culture est aussi tabou que le fait de critiquer la religion juste avant la révolution française. L’effondrement, avec la révolution bourgeoise, de toutes références unitaires et divines de la culture a signifié la perte d’une fausse unité, dont Dieu était le ciment, dans laquelle l’histoire des masses n’a officiellement pas existé et qui, dans l’art, n’était pas représentée. L’échec des masses d’individus à vraiment percer vers la vrai liberté, égalité et fraternité – c’est-à-dire l’échec des masses à transformer leur vie quotidienne de façon créative – était le début du conflit entre la protestation envers cette situation et la culture qui la glorifiait. L’échec à mettre du cœur dans un monde sans cœur en a amené beaucoup à commencer à créer l’art d’une vie sans art. La floraison des tendances culturelles très différentes et opposées – la culture qui a chanté les louanges de l’Ordre nouveau existant et la culture innovatrice qui a expérimenté contre la société dominante (la même chose est arrivée dans le domaine de la philosophie et la théorie révolutionnaire) – était basée sur la répression fondamentale des espoirs de cette période révolutionnaire et sur la lutte pour réaliser ces espoirs dans des conditions modifiées. De William Blake aux symbolistes, via Shelley et Byron, jusqu’aux dadaïstes et aux surréalistes, la lutte était toujours menée pour un monde différent, mais, comme avec Marx et Bakounine, partout, les résultats étaient toujours très différents de ceux qui étaient apparemment voulus et projetés.

LA FIN DE LA MUSIQUE COMME EXPRESSION « LIBRE »

On peut aussi le voir dans l’histoire de la musique noire. John Little, un ex-esclave américain du XIXe siècle, a dit : « Ils se disent que les esclaves sont heureux parce qu’ils rient et sont joyeux. J’ai reçu, moi-même avec trois ou quatre autres, deux cents coups de fouet pendant la journée et nous avons eu nos pieds mis dans les fers ; néanmoins, dans la nuit, nous chantions et dansions et en faisions rire d’autres avec le cliquetis de nos chaînes. Quelles hommes heureux nous devions être ! Nous l’avons fait pour supprimer le trouble et pour éviter à nos cœurs d’être complètement brisés… » Du développement des chants d’esclaves au blues et au jazz jusqu’au rock and roll, on peut voir le développement d’une sub-culture marginale étrangère au besoin de faire de l’argent (les chants d’esclaves et le blues) à une culture marginale comme moyen de survie assez précaire (le blues et le jazz) à une forme des grandes affaires totalement marchandisées qui, actuellement, en est arrivé au point de rechercher des acheteurs sur le marché avant même de rassembler un groupe. Bien sûr, il y a une différence entre créer de la musique pour le plaisir et la vendre plus tard, et créer de la musique exclusivement pour l’argent – mais, à long terme, c’est pareil : peu importe les intentions originelles, elles sont toutes transformées en marchandises.

On peut voir quelques éléments de celui-ci dans le développement du Rai en Algérie, qui était originalement une partie de la sub-culture du mouvement des chômeurs algériens dans les années 80, une expression de leur haine de l’Etat et de leur dédain pour l’Islam, musique qui a parlait d’amour, d’alcool et d’ennui, musique qui était souvent réprimée par la censure de l’Etat. Mais, maintenant, il est tellement dans la ligne du courant dominant qu’il peut être joué à Star Academy [7](pendant qu’à la fois, l’Etat français soutien subrepticement la répression des mouvements sociaux en Algérie d’où le Rai a été développé, soutenu par le silence du même média qui rend le Rai totalement inoffensif). La progression d’une forme marginale de cette soi-disant expression libre est non seulement énormément accélérée actuellement, mais aussi, si l’on considère comment les individus sont réprimés et colonisés par les goûts du marché spectaculaire, elle est déjà là dans cette soi-disant « expression » dès l’âge de 7 ans. Actuellement, les gens peuvent seulement imiter (en apprenant froidement et sans âme des techniques formelles) les qualités nées de l’expérimentation risquée et de la vie vraiment rebelle qui ont créé la musique revigorante du passé. Sevrés et domestiqués par Star Academy et d’autres modèles pour des formes « correctes » de créativité banale, les jeunes auraient besoin d’une révolution massive visant à libérer l’imagination, l’énergie et la passion nécessaires pour réinventer la musique comme une extension de contact individuel et ludique « pour éviter à nos cœurs d’être complètement brisés… ».

LA FIN DE LA CULTURE COMME EXPRESSION SUBVERSIVE

Sous le capital, dire « la culture n’est pas une marchandise », c’est seulement un moyen de cacher la réalité avec nos désirs. Le fait que l’on voit souvent ce slogan au-dessus des stands dans les foires à côté de ceux vendant des produits artisanaux et des marchandises culturelles produites marginalement est suffisant pour démasquer la nature contradictoire de ce slogan. La culture est une marchandise – « la marchandise qui vend toutes les autres ». Une critique de la culture, qui était tellement une partie du mouvement il y a 35 ans, a été oubliée, ignorée et réprimée. Malgré le fait que, après 68, ils aient généralement lutté contre l’aliénation avec des moyens aliénés, le développement innovateur d’une critique de la culture par les situationnistes a contribué beaucoup au mouvement de 68 (par exemple, ils ont reconnu que, malgré leurs intentions, la plupart des résultats des expérimentations des surréalistes ont, essentiellement, d’aidé à développer des images fascinantes qui ont permis de mettre à jour le spectacle marchandise ; regardez particulièrement « Une histoire désinvolte du surréalisme » de Vaneigem, sous le nom de plume de J.-F. Dupuis).
Critiquer la culture aujourd’hui amène à être tout de suite catégorisé comme ascète ; à plusieurs, ça parait aussi fou que de s’opposer à la bonne bouffe ou au sexe. Mais de même qu’il y a une différence entre 1-2-3 Cuisinez!, un petit restaurant et manger un bon repas avec des amis, ou entre « Playboy magazine », une prostituée et baiser avec quelqu’un que l’on aime bien, il y a une différence entre la culture de masses, la culture marginale et vivre vraiment.
Ou on est catégorisé comme nazi – après tout, c’était Goering qui a dit : « Quand j’entends le mot “culture”, je sors mon revolver. » Les nazis, bien sûr, n’étaient pas contre la culture en soi : tout de suite après quelques massacres, les officiers des camps de concentration se reposaient vite en écoutant quelque symphonie réjouissante de Mozart jouée par un orchestre juif. La question, à l’opposé de l’attitude de Goering, est de dépasser la culture, de ne pas la réprimer avec les moyens de l’Etat, de réaliser les désirs radicaux qu’elle peut seulement représenter, de l’attaquer comme activité spécialisée, de l’attaquer sans le soutien de la violence hiérarchique.
Ou on est catégorisé comme philistin – alors que les véritables philistins sont les vautours-culture actuels : combien d’entre eux connaissent, même superficiellement, la recherche révolutionnaire dans l’art jusqu’aux années 60 ? Une telle ignorance du passé est essentielle pour, à la fois, faire passer les œuvres d’art comme nouveautés innovatrices et stereotyper ceux qui pensent que l’art moderne est une merde prétentieuse comme de vieux ringards figés dans le passé.
Actuellement, il n’y a aucun moyen d’exprimer quelque chose de subversif, de façon innovatrice, dans les formes culturelles : tout a été déjà fait avant et mieux, et, depuis, elles ont toutes été récupérées par le système qu’elles avaient essayé de défier. Même les spectacles culturels gratuits qui ne visent pas à faire de l’argent (par exemple, les lectures de type anarchiste de poésies prétentieuses et genantes, associées à des percussions atmosphériques, qui mettent malalaise, traitées avec autant de révérence qu’une congrégation traite un sermon à l’église) éduquaient les gens à accepter leurs rôles de spectateurs positifs approbateurs. Personne ne risque de crier : « Le roi est nu! »
Publié en anglais en octobre 2003 sur le site Web www.revoltagainstplenty.com
Traduit de l’anglais le 1er mai 2004

Je remercie toutes les gens sans lesquels cette traduction n’aurait pas existé (surtout H, J-P et A).

P. S. :« S’il le faut, nous deviendrons les intermittents des services de secours » – un pompier à Paris, après leur bataille contre les flics, 25 mars 2004, pendant que la police a lancé des lacrymogènes et utilisé des canons à eau.
NOTES
[1] Dans ce texte, par culture je ne veux pas parler de la totalité des coutumes et des valeurs d’une société mais de ces habilités et de ces arts qui émergent avec le développement d’une société de classe et encouragent la division entre acteurs/artistes professionnels et spectateurs/consommateurs passifs.
[2]La connexion entre la répression de masses des individus et leur attirance pour les célébrités nous rappelle ce qu’a observé Wilhelm Reich dans son analyse du fascisme et du « charisme » d’Hitler : ce que les individus répriment en eux-mêmes (et/ou sont obligés de réprimer) est canaliser dans l’admiration délirante pour des célébrités qui sont « l’expression » extérieure de ces qualités réprimées (la limite de l’analyse de Reich était de réduire la répression à celle de la sexualité, alors que ce qui est réprimé n’est pas seulement le corps et la capacité à aimer directement des individus mais aussi l’intelligence critique et l’opposition pratique, subversive et sociale ; tout ceci est en relation dialectique). Actuellement, bien qu’il y ait encore des fans fanatiques, la plupart des gens, en accord avec le cynisme résigné de l’époque, ont une attitude peu enthousiaste envers les célébrités, qui exprime aussi l’indifférence à ce qui est en eux-mêmes réprimé, particulièrement la colère de classe.
[3] Cet été, lors de la réunion du Larzac, il y a eu une action exemplaire quand quelques anarchistes et autres ont imposé le démontage d’un stand des livres du parti socialiste ; par contre, la star Bové a montré le mauvais exemple en serrant la main de Sarkozy.
[4]Le terme « prolétariat » semble marxiste-léniniste, archaïque et ennuyeux, mais comment peut-on exprimer autrement l’idée qu’on fait partie d’une classe de gens n’ayant aucun contrôle sur leur propre vie et qui doivent détruire le monde de la marchandise pour sauver le monde et créer une vie rationnelle et passionnante ?
[5]On peut aussi voir la pauvreté de cette mentalité « professionnelle » dans d’autres parties des mouvements contre le néo-libéralisme en mai-juin. L’un des effets de cette idéologie réside dans le fait qu’il n’y a presque pas eu d’essais pour communiquer avec le secteur privé. Certes, il est vrai que des tracts ont été distribués aux ronds-points, aux rues et aux péages bloqués – ce n’était qu’une communication avec le secteur privé en tant que banlieusards isolés, qui ne fait aucune distinction entre cadres, représentants et travailleurs salariés. Jusqu’à maintenant, il n’y avait eu aucune tentative pour envahir des bureaux, des supermarchés, des usines, etc., et pour communiquer directement avec les travailleurs. De plus, le contenu de ces tracts ne mentionne pas le ressentiment éprouvé envers le secteur public, un « diviser pour mieux régner » encouragé par l’Etat. Beaucoup de salariés du secteur privé ressentent amèrement les « privilèges » et la protection du secteur public dont les travailleurs, à la différence du secteur privé, sont quasiment protégés contre les licenciements (bien que cela puisse changer). Certains d’entre eux demandent même l’égalité dans la misère pour les travailleurs du secteur public : la retraite après 40 ans de travail est déjà pour eux un fait acquis. Malgré le fait qu’un échec pour les travailleurs du secteur public encourage les chefs à intensifier leurs attaques contre le secteur privé, il n’y a pas, à ma connaissance, de tentatives d’exprimer le fait qu’ils ont des intérêts communs. Bien sûr, cette séparation n’est pas basée que sur le ressentiment, mais aussi sur des choses plus ouvertement matérielles. Par exemple, avec la privatisation de la retraite, les salariés dans le secteur privé deviennent de plus en plus individualisés : leur consommation, à l’avenir, est attachée aux actions boursières et ils tendent d’ éviter des luttes collectives contre « leur » compagnie, angoissés à l’idée que les prix des actions puissent tomber ; « ‘l’autogestion » devient l’autogestion de leur propre exploitation.
La mentalité du professionnalisme, encouragée par le nouveau style des syndicats soucieux d’abandonner la notion de différences fondamentales des classes, de représenter la nouvelle mentalité résignée, est le nouveau stakhanovisme mis à jour. L’idéologie du professionnalisme est la forme individualiste nouvelle de la vieille mentalité corporatiste qui a poussé les travailleurs à s’identifier sans critique à leur moyen de survie et en exprime le sens.. Actuellement, dans quelques parties de la France, là où le chômage est généralement au plus haut, on a besoin du bac pour être employé comme balayeurs de rue, bien que, jusqu’à maintenant, on n’a pas redéfini le boulot en « Gérant du déblaiement des déchets de la voie publique », mais seulement comme « Techniciens du sol ».
[6]La seule différence probable sera que les spectacles expérimentaux prétendant à une critique « radicale » n’attireront pas les investissements. Ils devraient abandonner leur illusion d’être, en quoi que ce soit, subversifs, être incorporé au cynisme de ce monde, rejeter leur gravité trop louable – et finir comme les Simpsons, qui combine mépris humoristique de la normalité et perspicacité sympathique envers les petites manies et contradictions des gens normaux, évidement complètement compatibles avec la politique de Tony Blair, sans avoir la prétention d’être autre chose.
[7]Samedi 18 octobre 2003, quelques dizaines d’intermittents, soutenus par des centaines des manifestants à l’extérieur, ont interrompu Star Academy en envahissant la scène avec une grande banderole qui disait : « Eteignez votre télé ! » Le présentateur a montré ce pour quoi il était payé, en dehors du fait d’avoir les bonnes relations. Habituellement d’une médiocrité ennuyeuse avec ses manières rassurantes et gentillettes, il utilisa ce rôle en apparence inoffensif pour défendre le statu quo, déclarant calmement dès que les intermittents se furent emparés du plateau : « Nous sommes ouverts a tous les points de vue ici – Ecoutons ce que vous voulez dire ! », démontant ainsi son habilité récupératrice face à une situation inattendue. Un porte-parole apparemment peu enthousiaste ne s’avança et déclara qu’ils protestaient contre les changements dans leur système d’assurances sociales et que le gouvernement ne faisait pas face à ses responsabilités. Ce fut tout le contraire de ce qui aurait dû être le point d’orgue d’un événement mémorable – un peu comme escalader l’Everest juste pour y planter un drapeau au sommet. Le fossé entre ce qui fut réalisé et la banalité du discours tenu ressemble à la répétition en miniature de la façon dont les prolétaires du passé, s’étant emparés de la scène historique, ne trouvèrent pas leurs mots, incapables d’exprimer leur projet et leurs désirs autrement que dans des idées reçues et vides. Mais, peut-être, tout cela est un peu injuste car ils ne s’attendaient pas à pouvoir aller aussi loin et; de plus; ils n’avaient que 20 secondes avant que le présentateur dise : « Nous allons poursuivre cela, mais d’abord une petite pause publicitaire, OK ? ». Après quoi, le spectacle fut interrompu pendant deux heures, durant lesquelles les programmateurs le remplacèrent par un film policier. Une vitre fut cassée et trois intermittents furent arrêtés. Apparemment il y eut une grande bataille entre les manifestants et les vigiles. Quelques jours après, dans la région parisienne, des intermittents ont diffusé sur TF1, pendant les infos, l’image d’une tête de mort et les mots : « Attention ! Votre télé va exploser ! » Si ces excellentes initiatives devaient, à l’avenir, se développer, elles seraient beaucoup plus étendues et subversives en étant accompagnées d’une critique radicale, écrite et/ou verbale. Le discours social-démocrate dans lequel cette perturbation fut exprimée n’est pas très stimulant, trop insuffisant au regard de ce qui est en jeu et du dégoût probablement ressenti par une majorité d’intermittents pour Star Academy (notons aussi qu’en automne, pendant le débat de l’Assemblée Nationale sur les intermittents, ceux-ci ont interrompus le débat, et l’Assemblée fut ferm

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