Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

Les Européens ne se sont pas contentés de déplacer les Amérindiens, ils les ont réduits en esclavage, et ont incité des tribus à participer à ce commerce d'êtres humains. Un phénomène d'une ampleur et d'une complexité que les historiens commencent tout juste à appréhender.

Voici trois histoires d'esclavage en Amérique du Nord. En 1637, dans le Connecticut, un groupe de Pequots, hommes et adolescents, se soulèvent contre les colons anglais –l'insurrection est matée dans le sang, les hommes vendus dans des plantations des Caraïbes en échange d'esclaves africains, ce qui permet aux colons de se débarrasser d'éléments perturbateurs en leur sein. (On presse les femmes de la tribu à devenir servantes dans les foyers blancs de la Nouvelle-Angleterre, qui manquent cruellement de domestiques). En 1741, une caravane de Sioux longue de 250 mètres, récemment asservis, et propriété d'un groupe de guerriers Cris, Assiniboines et Monsonis, arrive à Montréal –ils seront vendus aux colons français, affamés de serviteurs et d'ouvriers agricoles. En 1837, le Cherokee Joseph Vann, exilé de sa Géorgie natale après l'Indian Removal, se rend en Territoires indiens accompagné d'au moins 48 esclaves noirs. Dans les années 1840, on raconte que Vann possédait des centaines d'esclaves, des chevaux de course, et un bateau à vapeur.

 

Une vision réductrice du passé américain se focalise d'ordinaire sur deux péchés historiques et multi-centenaires: l'esclavage et la spoliation des Africains d'un côté, et la déportation des autochtones américains de l'autre. Depuis quelques années, une nouvelle vague de spécialistes de l'esclavage en Amérique concentre son analyse sur la manière dont ces deux abominations ont pu se recouper. Les histoires qu'ils ont découvertes éclairent l'esclavage africain –un récit toujours dominant dans la mémoire nationale américaine– d'une lumière nouvelle et révèlent combien les graines de ce système ont été plantées, au départ, pour exploiter le travail des Amérindiens. En outre, des données historiques sur l'esclavage des autochtones montrent comment le désir blanc d'asservir des travailleurs allait intensifier le chaos du contact, en bouleversant les dynamiques politiques intertribales et en créant des foyers d'incertitude et d'instabilité chez des populations qui avaient d'ores et déjà énormément de mal à s'adapter à un équilibre des pouvoirs radicalement nouveau.

Avant d'appréhender l'esclavage des Amérindiens à un niveau local (sans doute le seul point de vue pertinent face à une histoire aussi variée et fragmentée), il convient de se faire une idée de l'ampleur du phénomène. A quelle fréquence les populations autochtones étaient-elles réduites en esclavage par les Euro-Américains ? Difficile de donner des chiffres, car dans la plupart des cas, lors de la période coloniale, l'esclavage des Amérindiens s'est fait de manière illégale, opportuniste, et sans trace matérielle.

Mais certains historiens tentent quand même le coup. Voici quelques estimations: des milliers d'Amérindiens ont été réduits en esclavage en Nouvelle-Angleterre coloniale, selon Margaret Ellen Newell. Alan Gallay écrit qu'entre 1670 et 1715, le nombre d'esclaves amérindiens exportés via Charles Town (aujourd'hui Charleston, en Caroline du Sud) dépasse celui des esclaves africains qui y sont importés. Brett Rushforth a essayé d'établir le bilan total de l'esclavage des populations amérindiennes, et il estime qu'entre 2 et 4 millions d'autochtones ont été réduits en esclavage en Amérique du Nord et du Sud pendant toute la période où la pratique avait cours –soit un chiffre bien plus élevé que ce qu'on pouvait escompter précédemment. «Cela n'atteint pas le niveau de la traite négrière», qui verra 10 millions d'individus déportés sur le continent américain, mais reste que l'histoire primitive des colonies européennes en Amérique est marquée par l'asservissement des autochtones. «Même en poussant jusqu'aux années 1680 ou 1690, le nombre d'Indiens esclavagisés dépasse alors celui des Africains».

«Captifs légitimes»

Une pratique qui remonte aux premières heures des colonies européennes qui allaient devenir les États-Unis. Prenez les Pequots, asservis en 1637 après leur conflit avec les Anglais. Comme l'écrit Newell dans un livre paru en 2015, à l'heure où le navire Desire expédie les vaincus aux Caraïbes, cela faisait des années que les colons de Nouvelle-Angleterre, avides de corps et de bras pour renforcer leur maigre main-d’œuvre, expérimentaient diverses stratégies pour exploiter les autochtones.

Durant la Guerre des Pequots, déclenchée par des luttes commerciales et territoriales entre Européens, Pequots et tribus rivales, les colons font explicitement de la capture d'esclaves l'un de leurs objectifs. Des soldats expédient des groupes de Pequots faits prisonniers à Boston et ailleurs, tout en revendiquant la propriété de tel ou tel individu. Israel Stoughton est l'un d'entre eux. Dans une lettre à John Winthrop, il dit avoir envoyé «48 ou 50 femmes et enfants» au gouverneur afin qu'il les distribue à sa guise:

«Il y en a une (…) la plus claire et la plus grande à qui j'ai offert un manteau pour la vêtir. Mon désir est de l'avoir pour servante (…). Il y a une petite Squaw que Stewart Calaot désire (…) Le lieutenant Davenport en désire aussi une, une grande qui a trois traits dessinés sur le ventre».

Quelques années après la fin de la guerre, en 1641, les colons de la baie du Massachusetts entérinent la première loi régissant l'esclavage en Amérique britannique, dans une section du Body of Liberties. L'esclavage est permis quand il concerne «les captifs légitimes des guerres et les étrangers désireux de se vendre eux-mêmes ou qui sont vendus à nous» et le texte laisse suffisamment de champ pour légaliser le servage d'autres individus que les autorités pourraient avoir un jour en tête. C'est cette loi qui codifiera la possession de travailleurs autochtones, et permettra l'expansion de la traite des Africains.

L'esclavage avait commencé avant les colonies

En Amérique, l'esclavage n'a pas été inventé par les Européens. La grande majorité des tribus installées sur les territoires qui allaient devenir les États-Unis et le Canada, si ce n'est leur totalité, pratiquaient l'esclavage avant l'arrivée des Européens. Mais ces tribus étaient diverses et n'appréhendaient pas toutes l'esclavage de la même manière (un détail qui a son importance, vu la propension des Américains à amalgamer tous les Amérindiens dans une seule et même catégorie). Des traditions qui se sont aussi se modifiées au contact des Européens. «Il y a beaucoup d'esclavages, et le colonialisme les a confrontés les uns aux autres», m'a expliqué l'historienne Christina Snyder, auteure d'un livre sur l'esclavage amérindien dans le sud-est. Un contact qui allait modifier les pratiques des autochtones au cours du temps, et à la faveur de l'opposition des tribus, ou de leur adaptation, aux demandes européennes. Reste que l'esclavage tel que le pratiquaient les Amérindiens relevait en général de logiques familiales, reproductives ou diplomatiques et ne se limitait pas à l'extraction d'une main-d’œuvre domestique ou agricole. Entre ces esclavages et la traite négrière, les différences sont énormes.

Dans son livre sorti aux États-Unis en 2009, L'empire comanche, l'historien Pekka Hämäläinen détaille le recours à l'esclavage chez les Comanches pendant l'apogée de leur domination sur le sud-ouest américain, entre 1750 et 1850. En partie, l'hégémonie comanche se fondait sur une supériorité numérique et l'esclavage participait de cette stratégie. Hämäläinen écrit que les Comanches faisaient passer leur captifs par tout un processus d'asservissement très rigoureux –une initiation déshumanisante qui voyait les non-Comanches perdre leur nom, être tatoués, frappés, mutilés et affamés.

Mais une fois l'asservissement formalisé, l'esclave pouvait jouir d'une certaine liberté et de certains avantages. Les propriétaires se faisaient garants de leurs esclaves masculins, ce qui protégeait ces derniers des mauvais traitements et leur évitait d'être revendus. Les femmes pouvaient être mariées à la tribu et, au bout d'un temps, en devenaient des «membres à part entière», écrit Hämäläinen. Les enfants étaient tout simplement adoptés. Et après une période traumatisante, les esclaves obtenaient un statut de quasi-liberté: leurs enfants nés dans cette nouvelle tribu étaient considérés d'office comme Comanches.

Brett Rushforth mentionne une tradition similaire d'«aliénation natale» pratiquée par les tribus esclavagistes du Pays-d’en-Haut (le nom français désignant la région des Grands Lacs et l'ouest de Montréal) et qui visait à destituer un ou une esclave de son identité et de sa vie antérieure. Rushforth ne minime absolument pas l'horreur du processus, mais souligne «qu'au lieu d'être un système fermé, conçu pour exclure –ne jamais permettre aux esclaves et à leurs descendants de participer pleinement à la société de leurs maîtres, même une fois affranchis–, l'esclavage indigène était un système intégrateur, visant à assimiler totalement les captifs, et si nécessaire par la force». Soit un statut largement plus favorable que celui réservé aux Africains par les Européens, après la formalisation juridique de l'esclavage héréditaire, au XVIIesiècle et au début du XVIIIe.

La «fonction diplomatique» de la capture d'esclave

Le fossé entre la pratique de l'esclavage par les Amérindiens et la compréhension qu'en avaient les Européens a été la source de nombreux malentendus. A certains endroits, et la chose est assez ironique, des tribus ont elles-mêmes initié le commerce de captifs avec les Européens. Dans le Pays-d’en-Haut, selon les travaux de Rushforth, les Amérindiens croyaient à «une fonction diplomatique de la capture d'esclaves». Peu après l'arrivée des Européens, beaucoup d'autochtones leur ont spontanément offert des esclaves, en signe de confiance, de paix et d'amitié.

«Lorsque les Européens se sont intégrés dans ces systèmes autochtones d'alliance, de commerce et de diplomatie, ils se sont assimilés de fait à une traite d'être humains –sans que cela les ait évidemment beaucoup dérangés, m'explique Rushforth. A la même époque, les Français vendaient des esclaves africains dans les Caraïbes et en Amérique du Sud, donc ce n'est pas comme si les Amérindiens avaient forcé les Français. Mais pour eux, la fonction diplomatique de l'esclavage était un peu perturbante. Au début, ils ne savaient pas trop quoi en faire, avant de faire en sorte d'en tirer profit».

Selon Rushforth, l'équilibre politique qui prévalait avant l'arrivée des Européens réduisait l'esclavage autochtone à peu de choses:

«Si vous étiez une tribu autochtone du Midwest et que c'était la saison de la chasse, vous aviez un choix à faire, dit-il. Poursuivre un ennemi ou stocker de la viande, des peaux et autres objets? Un choix entre la chasse ou la chasse aux esclaves. Après l'arrivée des Européens, la balance s'est déséquilibrée en faveur des esclaves, car il y avait énormément de raisons de vouloir la paix, énormément de raisons de chercher à faire tourner son économie».

Très vite les autorités françaises, en désirant toujours plus d'esclaves, allaient inciter les Amérindiens à en réduire d'autres en esclavage, en leur promettant d'échanger leurs captifs contre des produits désirables. Des tribus voisines se sont mises à se dépouiller les unes les autres, en s'aventurant au cœur des actuels États-Unis pour traquer des Pawnees et autres Indiens des plaines. Avec des marchands français qui leur offraient désormais des biens et de la nourriture en échange de captifs, le vieil équilibre politique était rompu. «Si vous pouvez aller piller vos ennemis et les échanger contre de la nourriture, des vêtements ou autre, les deux choix ne se réduisent plus qu'à un seul, explique Rushforth. Le choix d'aller piller des ennemis devenait moins coûteux. Et ils l'ont donc fait de plus en plus souvent».

Les Français, désireux de se protéger de la violence à Montréal, édictent des lois qui repoussent le chaos –en circonscrivant, par exemple, la vente d'esclaves autochtones à des tribus voisines. «Ils ont donc généré toute cette force d'extraction, et la situation n'en est devenue que plus chaotique et destructrice», fait remarquer Rushforth.

Dans le Pays-d’en-Haut, comme dans le sud, où la demande d'esclaves indiens allait aussi modifier les dynamiques politiques intertribales:

«Quand les Européens ont débarqué et ont exigé que l'offre d'esclaves corresponde à leurs demandes, les pratiques esclavagistes autochtones ont changé, déclare Snyder. Des individus qui, auparavant, auraient été tués ou adoptés ont été réduits en esclavage».

Des tribus esclavagisées devenues esclavagistes

Au XVIIe siècle, le sort des esclaves des Européens était bien différent de celui des esclaves d'une autre tribu amérindienne. Si une personne autochtone était asservie par une tribu rivale, un ensemble de traditions relativement prévisibles régissait sa situation. Mais lorsqu'un captif était vendu à un Européen, là il intégrait un système global. Il ou elle devenait une marchandise. Dans le sud, explique Snyder, les Amérindiens «devinrent des esclaves très similaires aux Africains, qui arrivaient à la même époque en Caroline du Sud». Réduits à être une source de travail, et englués dans un réseau d'échanges massif, l'esclave autchtone pouvait être vendu et expédié à des milliers de kilomètres. Rushforth donne les exemples d'Apaches et d'autres Indiens des Plaines vendus au Québec et utilisés dans les Caraïbes. «Il y avait des Apaches qui se retrouvaient dans des plantations de canne à sucre en Martinique», dit-il.

Si les histoires des esclaves autochtones et de l'esclavage peuvent apparaître comme deux sphères d'étude distinctes, elles aussi sont entrelacées. Les mêmes groupes tribaux ont pu passer d'esclavagisés à esclavagistes, au gré de l'évolution de leurs relations avec les Euro-Américains, mais aussi avec d'autres tribus. Pour illustrer ce point, Snyder donne l'exemple des Westos, un groupe originaire des environs du lac Erié, qui parlait un dialecte iroquois. Ils quittent le nord au milieu du XVIIe siècle, explique Snyder, «sans doute à cause de la concurrence entre Iroquois pour l'accès aux esclaves et aux armes à feu» et partent s'installer dans le sud-est, où ils réduisent des Amérindiens locaux en esclavage pour les vendre aux colons. «Sauf qu'ensuite les colons se sont affolés ou ont craint que ce groupe ne devienne trop puissant». En 1680, des colons de Caroline arment des Indiens savannas et donnent du pouvoir à cette tribu, pour qu'elle brise celui des Westos. Les Westos qui survivront à cette guerre seront vendus comme esclaves aux Caraïbes.

Le cas particuliers des Cherokees

Dans le sud-est du XVIIIe siècle, la relation des Amérindiens à l'esclavage va prendre un tour inattendu. Un groupe relativement limité de Cherokees, Creeks, Chactas et Chicachas y avait asservi des Africains. L'historienne Tiya Miles a écrit deux livres sur l'histoire de l'esclavage chez les Cherokees. Selon Miles, le nombre d'esclaves retenus par les Cherokees oscille autour de 600 individus au début du XIXesiècle et autour de 1.500 à l'heure de leur déportation vers l'ouest, entre 1838 et 1839. (Les Creeks, Chactas et Chicachas avaient quant à eux asservi environ 3.500 personnes au début du XIXe siècle).

«L’esclavage est entré petit à petit dans la vie des Cherokees, me dit Miles. Lorsqu'un homme blanc arrivait en territoire amérindien, en général en tant que commerçant ou agent indien, il avait des esclaves [noirs] avec lui». Si cet homme avait des enfants avec une autochtone, ce qui n'était pas du tout rare, l'enfant mi-Européen mi-autochtone héritait des esclaves (et de leurs enfants) conformément à la loi blanche, mais aussi du droit d'user des terres tribales, conformément à la loi tribale. Un cocktail qui permettait à ces individus d'augmenter considérablement leur fortune en relativement peu de temps et de devenir les propriétaires de plantations et de grandes exploitations agricoles. Ce fut l'histoire de James Vann, le père de Joseph, l'homme du bateau à vapeur: sa mère était Cherokee, et son père blanc.

Dans les années 1810 et 1820, la stratégie cherokee pour ne pas que le gouvernement américain leur retire leurs terres consiste à prouver leur propre souveraineté en tant que peuple «civilisé». Ils allaient essayer, comme l'explique Miles, de «former un gouvernement cherokee qui ressemblait à l'américain, pour édicter des lois, établir une Cour suprême, une capitale, une police, un journal». Des efforts parallèles à la croissance de l'esclavage, une autre tradition adoptée pour montrer que les Cherokees voulaient réellement s'assimiler.

Le gouvernement des États-Unis –le Congrès se considérait responsable des affaires indiennes et avait créé dès les années 1780 une série de structures gouvernementales pour administrer les relations tribales– «ne savait pas vraiment ce qu'“être civilisé” voulait dire, précise Miles. Cela signifiait une division sexuelle du travail différente, donc les hommes devaient arrêter de partir chasser pour revenir et aller travailler aux champs. Les femmes devaient s'occuper du foyer. Et les esclaves devaient être aux champs, pour produire toujours plus de denrées agricoles et permettre au final à l'homme autochtone d'obtenir un rôle de supervision». Les agents indiens –des hommes blancs nommés par le Congrès pour le représenter au sein des tribus– devaient signifier à leur hiérarchie si les esclavagistes cherokee répondaient bien aux attentes des observateurs blancs. Certains de ces contrôleurs allaient trouver James Vann un peu trop bienveillant et proche de ses (selon une estimation) 70 esclaves africains qui travaillaient dans sa plantation. Ce qui ne l'empêchera pas de prospérer: il possédera entre 160 et 320 hectares de terres, un magasin, une taverne et un comptoir de commerce.

Le succès d'esclavagistes comme Vann n'allait pas suffire pour éviter aux Cherokees la déportation. Si, dans le sud, certains Amérindiens propriétaires d'esclaves ont pu être «temporairement enrichis» par la traite, affirme l'historien Claudio Saunt «lorsque la demande de captifs alla croissant, cela déstabilisa toute la région. En fin de compte, la déshumanisation des non-Européens allait permettre aux colons blancs de justifier le massacre des Indiens du sud-est et l'appropriation de leurs terres». Dans le sud, les fondements explicitement racistes de l'esclavage allaient rendre vulnérables les Amérindiens, même ceux qui avaient participé au système esclavagiste et qui en avaient tiré profit. Lorsque les exigences terriennes blanches ont pris le dessus, les populations autochtones ont été inévitablement perdantes.

Durant le déplacement, certains Cherokees parmi les plus fortunés purent partir avec leurs esclaves. Beaucoup empruntèrent la Piste des Larmes, en compagnie des Amérindiens qui les avaient asservis. «Si vous étiez riche dans le sud-est, fondamentalement vous alliez repartir à zéro avec une main-d’œuvre captive, déclare Miles. Ce qui ne veut pas dire que la déportation n'a pas été effroyable, elle l'a toujours été. Seulement que vous aviez une petite longueur d'avance pour reconstruire votre fortune».

Dans beaucoup de récits d'esclaves noirs de Cherokees et d'autres tribus, les témoignages sont en général positifs. Selon Miles, un historien devrait garder son esprit critique face à ces récits, parce qu'il existe aussi énormément d'histoires d'esclavagistes amérindiens violents ou malhonnêtes avec leurs protégés. «Mais la marge d'autonomie était plus importante chez les Amérindiens, fait-elle remarquer. Il y a beaucoup d'exemples d'Amérindiens qui ont affranchi leurs esclaves pour se marier avec elles. Mais dans les grandes plantations, il y avait aussi beaucoup de violence (…). Donc cela dépendait de l'endroit où vous étiez esclave et de qui était votre propriétaire». Dans les petites fermes, les Africains «mangeaient dans la même marmite que leur maître», on les considérait un peu comme les membres de la famille. Dans son premier livre, Miles mentionne l'histoire d'un fermier cherokee qui avait asservi une Africaine, vécu avec elle pendant des décennies, sans jamais l'affranchir, qu'importe qu'elle lui ait fait des enfants. Dans ce cas particulier, l'intimité n'a pas mené à l'émancipation.

Histoires imbriquées

Tous les historiens que j'ai interrogés insistent sur la complexité de cette histoire, sur la difficulté qu'il y a à en parler en termes moraux –peut-être encore plus qu'avec la traite négrière. «A mon avis, on aime diviser le monde entre méchants et gentils», résume Snyder. L'histoire de l'esclavage autochtone exige d'abandonner des oppositions aussi binaires. «D'aucuns penseront sans doute que je ne philosophe pas assez, écrit Alan Gallay dans l'avant-propos de son livre, qu'il en va de ma responsabilité de toujours séparer le bien du mal, de créer une parabole permettant de tirer facilement la morale de l'histoire. J'aimerais que cela soit aussi simple».

Le fait que des Amérindien aient si souvent collaboré à l'esclavage d'individus d'autres tribus rend cette histoire complexe. Oui, les Européens ont été aidés par les Amérindiens dans la réalisation de leur entreprise oppressive. Et c'est des Européens que viennent les pressions existentielles qui ont pesé sur certaines tribus et les ont forcées à asservir leurs congénères. Les histoires que nous racontent cette tragédie ne sont pas aussi simples à comprendre que, par exemple, celle des courageaux fugitifs afro-américains recouvrant la liberté sur le chemin de fer clandestin. Mais elles n'en reste pas moins une tragédie.

Les nombreuses histoires de l'esclavage autochtone nous obligent à repenser les stratégies employées par les Amérindiens pour répondre au désir insatiable de main-d’œuvre des Européens. Certains, comme les Yamasees –qui, avec leurs alliés, se sont soulevés contre les colons britanniques en Caroline du Sud entre 1715 et 1716– se sont violemment opposés à l'esclavage. D'autres, comme les guerriers accompagnant la caravane des Sioux à Montréal en 1741, ou les Cherokees, Creeks, Chactas et Chicachas qui s'installèrent avec leurs esclaves africains en Territoire indien dans les années 1830, ont tenté de s'adapter en s'intégrant au système.

Plus tard, certains chercheront même à modifier la législation européenne pour s'opposer aux traditions esclavagistes autochtones. En 1739, un Amérindien que l'on connaît uniquement par son surnom, «César», saisit le tribunal de New London, dans le Connecticut, pour obtenir sa propre liberté. Il avance que sa mère, Betty, qui s'était rendue durant la Guerre du Roi Philip en 1676, aurait due être affranchie au bout de dix ans de servitude et qu'il aurait dû, dès lors, naître libre. Dans les années 1730 et 1740, en Nouvelle-Angleterre, les affaires similaires portées par des esclaves autochtones de seconde ou de troisième génération sont loin d'être rares. Selon Margaret Ellen Newell, elles auront contribué à la victoire de l'abolitionnisme en Nouvelle-Angleterre, en poussant les hommes au pouvoir à réévaluer les bases légales de l'esclavage. A son début, comme à sa fin, les Amérindiens appartiennent à l'histoire de l'esclavage en Amérique.

Pour aller plus loin:

Nouvelle-Angleterre:

Le sud-ouest:

Le Midwest:

Les Grands Lacs:

Le nord-ouest pacifique:

Territoires indiens:

Le sud-est: