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Publié par Patrick Granet

Dans son dernier livre, Imperium,Frédéric Lordon se donne pour ambition de « dégriser les libertaires », de leur montrer la voie du « réalisme » et de « l’âge adulte ». Une réponse en défense de l’internationalisme et de l’anticapitalisme radical.

Frédéric Lordon prétend renouveler la pensée de gauche, en devenant l’intellectuel quasi officiel de Nuit debout. De ce point de vue il amorce de son dernier ouvrage, Imperium, d’une bien étrange façon : en affirmant que le principe de la verticalité est nécessaire dans toute société organisée. Il se réfère essentiellement à la sociologie holiste de Durkheim, selon laquelle, dans une société organisée, le tout est plus que la somme de ses parties, et cette forme de transcendance impliquerait, nécessairement, une verticalité au sein de la société.

Les normes morales ou légales découlant de cette supériorité du tout sur ses parties, seraient inévitables, nécessaires. Il nie ainsi le fait qu’elles sont le fruit d’une construction autoritaire. L’idée spinoziste d’un « affect commun » rassemblant les individus en société vient compléter l’analyse.

Caricature de la pensée libertaire

En considérant que transcendance et verticalité sont indissociables du social, et que transcendance, verticalité, et État sont synonymes, Lordon énonce son axiome : l’État est inévitable dans toute société politiquement organisée. Il appelle « État général » cette entité abstraite propre à toute société, dont l’État républicain moderne en régime capitaliste ne serait qu’une forme particulière parmi d’autres.

Le problème, c’est que cette notion d’État général est trop floue, non historique. Lordon va jusqu’à supposer que les expériences de communes libertaires auraient elles aussi mis en place des formes d’État, dans la mesure où elles reposaient sur des instances fédérales régulatrices. Il méconnaît ainsi la spécificité des formes politiques libertaires.

Il pense discréditer la pensée libertaire et sa recherche d’horizontalité pure. Mais il caricature cette pensée, qui admet des formes de verticalité au niveau des fédérations de communes, sans pour autant assimiler ces verticalités à des formes d’État. C’est cela qui manque à Lordon : penser une verticalité qui parte de la base, et qui ne repose plus sur une captation du pouvoir par un État séparé des individus.

Une sorte d’État-providence radicalisé

Tout cela est encore très théorique, mais cette théorie, à quelles mesures pratiques concrètes renvoie-t-elle ? On peut s’en faire une idée en lisant les articles de Lordon, explicitement keynésiens et protectionnistes, dans Le Monde diplomatique. Certes, à l’écouter, il faudrait tout de même se « réapproprier » l’État. Non le détruire, c’est impossible, mais faire que les citoyens et citoyennes, via la mise en place d’une nouvelle constitution, aient plus leur mot à dire en ce qui concerne la façon dont l’État capte la puissance sociale. Ils et elles pourront de ce fait défendre une politique plus « juste », plus « sociale », plus « égalitaire ».

C’est oublier que ­l’État moderne, même si les citoyens et les citoyennes se le réapproprient, reste soumis financièrement à la sphère du capital, n’est que le gestionnaire du capital, et que cela ne dépend pas des institutions ou de la constitution. À travers sa critique de la sphère spéculative dérégulée, Lordon défend implicitement une sorte d’État-providence radicalisé, un État central fort qui redistribue plus égalitairement les richesses, et qui empêche les débordements de la finance.

Mais cette solution n’est qu’une réponse à la crise des débouchés (relance par la consommation), où l’État reste un agent du capital. Lordon ne s’en prend pas au capitalisme, il s’en prend à l’une de ses formes idéologiques, le néolibéralisme. Keynésien issu du groupe des Économistes atterrés 1, il prône au fond un capitalisme à visage humain. Est-ce bien suffisant ?

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cc thierry ehrmann

Parce que Lordon naturalise le « sentiment national », en s’appuyant toujours sur des bases « spinozistes », la « gauche » serait nécessairement nationaliste, et ce nationalisme de gauche défendrait une politique protectionniste pour maintenir l’autonomie du territoire national. À ce titre, Lordon n’a rien d’un anticapitaliste, encore moins d’un révolutionnaire. Tout protectionnisme, en effet, est la défense d’une économie nationale conçue selon les critères de la rationalité marchande.

En outre, en tant que politique seulement nationale, et non internationale, elle ne saurait remettre en cause radicalement les règles du jeu capitaliste, sinon le pays se retrouverait face à la puissance de frappe du complexe militaire impérialiste mondial (Lordon est constamment attentif à la question de la « paix sociale » et de la « sécurité des Français »).

Lordon critique également l’internationalisme libertaire ou communiste, qu’il juge naïf et sans ancrage. Il confond tranquillement la naïveté du « citoyen du monde » new ageet le projet internationaliste libertaire. Il balaye d’un revers de main l’idée selon laquelle les prolétaires du monde entier seraient tous et toutes liés par le fait de leur exploitation, en réaffirmant le principe de l’appartenance nationale. Faisant preuve d’une totale absence de nuance, ne concevant l’universalité de l’internationalisme que comme universel abstrait, théorique, il oublie la réalité de l’exploitation au niveau mondial, ainsi que la possibilité de concilier l’appartenance à plusieurs groupes humains. Pourtant, l’appartenance locale n’exclut pas l’appartenance globale.

Antilibéral, pas anticapitaliste

À ce titre, on pourrait penser un universel concret, dans le cadre d’une fédération cosmopolitique des communes. Lordon refuse de penser ces nuances, car au fond le modèle politique qu’il prône est précis : soyons un peu « réalistes », nous dit-il, sauvons d’abord la France, et ne soyons pas comme ces utopistes libertaires qui voudraient changer le monde entier. Ce « réalisme », dans un monde où, au niveau global, le désastre est permanent, est assez peu convaincant…

Voilà donc les keynésiens ­aujourd’hui. En tant que « critiques du néolibéralisme », ils insistent en particulier sur la folle dérégulation de la sphère financière, sans beaucoup se soucier d’ailleurs de la récupération de cette critique par les antisémites rouge-brun. Or il ne s’agit là que d’une expression superficielle du capitalisme, pas de ses fondements, à savoir les principes de l’échange marchand, de l’accumulation de la valeur, et du travail conçu comme marchandise.

Les keynésiens veulent sauver l’économie « réelle », alors qu’elle est fondée sur l’extraction de plus-value, c’est-à-dire sur l’exploitation de la force de travail, et sur l’abstraction de l’accumulé, l’inconscience et l’absence de contrôle d’une économie qui inverse la fin et les moyens. Ce n’est donc pas l’abolition de l’exploitation qu’ils souhaitent, mais un capitalisme le plus vivable et le moins inégalitaire possible. Et qui dure plus longtemps, car les keynésiens auraient les solutions à la crise du capitalisme. Ils ne comprennent pas que le capitalisme s’autodétruit : l’automatisation de la production, qui se poursuit avec la révolution micro-informatique, produit une dévalorisation de la valeur, détruisant tout sur son passage.

S’il croit que le capitalisme mondial peut prospérer indéfiniment, et qu’il s’agit de bâtir une société plus « saine » en son sein, Lordon n’a en fait rien d’un réaliste, c’est un utopiste. Dans un monde qui s’autodétruit et qui détruit tout au passage, le réalisme, c’est la révolution (internationale).

Benoît (AL Montpellier)


La vidéo ci-dessous est un podcast d’une réunion publique organisée par Alternative Libertaire Montpellier.

Son objectif était d’apporter une critique construite de courant de pensée. En effet, au sein du mouvement Nuit debout et plus globalement du mouvement contre la « Loi Travail », nous voyons un fort développement du courant que l’on pourrait appeler citoyenniste.

Fredéric Lordon en fait partie : nous vous conseillons de regarder le segment le concernant à partir de 10’ 28’’ jusqu’à 25’ 50’’.

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