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Publié par Patrick Granet

L’accord historique sur la fin de la guerre civile, passé entre Bogota et la guérilla des FARC, est menacé par la victoire du « non » au référendum qui devait avaliser l’accord de paix. Commentaire et analyse du groupe libertaire Vía Libre, en directe de Colombie.

Lors du référendum du 2 octobre, où était soumis au vote l’approbation de l’Accord Final pour la fin du conflit armé signé entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et l’insurrection des Forces Armées révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple (FARC-EP) [1], le Non a gagné de manière inattendue et de justesse. C’est un séisme politique.

Selon le bulletin 53 du Registre National de l’État Civil, avec 99,98% des bureaux de vote vérifiés, le choix du Non s’est imposé avec un score de 50,21% soit 6.431.376 votes, par la faible marge de 0,45% soit 53.894 votes, face à l’option du Oui qui comptait 49,78% des votes soit 6.377.482. Selon cette même source, lors de ce même vote 86.243 votes blancs et 170.946 votes nuls ont été enregistrés, dans un contexte de faible participation de 13.064.973 votant.es sur un recensement de 34.899.945, soit 37,43% du total [2].

Face à ce panorama, le Grupo Libertario Vía Libre propose, en adéquation avec sa position collective de soutien critique au processus de paix [3], quelques éléments qui pourraient aider dans l’analyse du moment politique actuel, tant sur les causes de ce qui s’est passé que sur les possibles scénarios à venir.

La défaite du Oui

En premier lieu, il est clair que ce résultat constitue une importante défaite politique de l’alliance hétérogène qui a soutenu le Oui. L’affaibli et usé gouvernement de Juan Manuel Santos, avec une image favorable en-dessous des 30% environ dans certaines enquêtes [4], avec des bases politiques fragiles, et incapable de gérer sans ajustement économique la décélération de l’économie nationale, n’a pas eu la force politique de convoquer le même nombre d’électeurs et d’électrices qui ont ratifié son succès au second tour des élections présidentielles de 2014, lorsqu’une alliance pragmatique en sa faveur avait permis sa réélection avec 7.836.887 votes, ce qui représente 1.459.405 votes de moins de ceux obtenus pour le Oui lors du référendum [5].

Bien que certains facteurs circonstanciels ont eu une incidence sur le résultat, comme la rapidité avec laquelle ont été convoquées les élections qui n’ont compté qu’un seul mois de campagne — un quart environ du temps habituel — et qui n’ont pas permises l’inscription de nouveaux électeurs et de nouvelles électrices, et aussi les effets climatiques de l’ouragan Matthew dans la région caribéenne, ils n’ont pas été décisifs.

Ce qui l’a été en revanche, ce sont les caciques politiques qui représentent les élites politiques locales alignées sur le gouvernement central dans les régions pauvres comme la Côte Atlantique, où jusqu’à aujourd’hui le paramilitarisme est fort. Ces caciques n’ont pas déployé leur force clientéliste comme ils l’avaient fait à la dernière élection présidentielle, avec le but de marquer une position de force à l’intérieur de la coalition gouvernementale et de réorganiser leurs projets en vue de disputer les élection présidentielles de 2018 [6].

D’autre part, la gauche politique institutionnelle était affaiblie par les divisions des forces parlementaires du Pôle Démocratique et l’Alliance Verte, par la tiédeur déployée par le secteur mené par le sénateur Jorge Enrique Robledo et le MOIR dans cette campagne politique, par la croissante intégration du secteur social-démocrate de Clara López, nouvelle ministre du travail, au nouveau cabinet d’un gouvernement impopulaire et par l’érosion du projet progressiste de Gustavo Petro, après la fin de la période de 12 années de gouvernements de centre-gauche à Bogota. Elle n’a pas réussi à articuler un pôle cohérent pour le Oui qui puisse concurrencer massivement les significations de la position de cette aile de la gauche face à celles soutenues par la coalition du gouvernement Santos.

De même, il est aussi de souligner que les mouvements sociaux syndical, paysan, de quartier, étudiant, ethnique, environnemental, de genre, et de droits humains ont misé de manière absolument majoritaire pour le Oui, faisant de la défense de ce processus un axe essentiel de leur action dans l’ultime cycle politique et dans de beaucoup de cas entrant en plein dans l’agitation pour une réponse favorable lors du référendum.

En général, nous pouvons noter que toutes ces forces ont surévalué leur impact électoral et n’ont pas réussi à générer une mobilisation populaire suffisamment large en appui à la paix parmi les masses non-organisées de la population. Il est clair que la réorientation de la stratégie de beaucoup de mouvements sociaux et de plate-formes politiques vers la mobilisation quasi exclusive à propos des dialogues de La Havane et la construction de la paix, a été en définitive désarmée.

En laissant les luttes revendicatives au second plan, elles ont éloigné la possibilité de réunir de grandes couches sociales qui aujourd’hui ressentent de profonds malaises face aux politiques du gouvernement, en plus de créer pratiquement une bifurcation entre la construction de la paix et les luttes pour le bien vivre et critiques envers le modèle actuel.

La victoire du Non

En second lieu, il est également évident que l’option contraire à l’accord de paix est la grande gagnante de cette journée. La campagne du Non menée par une alliance politique davantage unie, structurée autour du Centre Démocratique, a su capitaliser une partie du mécontentement social envers le gouvernement affaibli de Santos.

D’un côté, elle a impulsé des campagnes sectorielles au sein de corporations traditionnellement conservatrices, comme les routiers et les routières, des secteurs sociaux fragmentés comme les vendeurs et vendeuses ambulants ou les paysans moyens et même des secteurs sociaux de tradition syndicale mais mécontents de leurs organisations comme les enseignantes et les enseignants.

D’un autre côté, elle a su embrayé sur une vague de traditionalisme conservateur impulsée par des secteurs religieux qui remettaient en cause de timides, tardives et inconsistantes politiques de respect de la diversité sexuelle du gouvernement de Santos, spécialement dans les mobilisations homophobes déclenchées par les projets de réforme des manuels de règles de vie commune des collèges impulsés par le ministère de l’éducation.

Il est important d’ajouter que les caractéristiques mêmes de la longue guerre insurrectionnelle vécue dans le pays, qui s’est présentée comme une guerre civile de basse intensité dans certaines régions et durant certaines périodes, avec une forte composante de dégradation et de victimes parmi la population civile, ont abouti à ce que le bloc hégémonique, qui ensuite s’est fragmenté ente santistes et uribiste, soit capable de mener un large groupe de la population qui s’identifie par une profonde haine envers les FARC, mêlant les traditionnelles valeurs anti-socialistes des secteurs bourgeois et de propriétaires terriens avec le profond conservatisme de certaines secteurs populaires.

De même, il est important de souligner que l’uribisme a fait une démonstration de la capacité politique de celle dont il bénéficie en réussissant à construire un sens commun majoritaire qui a remplacé la dichotomie ’paix et guerre” par celle de “apaisement ou renégociation”. En définitive, le vote du Non a été un message direct au gouvernement en exercice et en faveur des traditionnelles forces du pays (éleveurs, curés, propriétaires terriens), plus qu’un rejet ferme de la sortie négociée du conflit armé.

L’énorme abstention

L’abstention électorale de 62,57%, le pourcentage le plus élevé en 22 ans, a dépassé la moyenne traditionnelle du pays, qui depuis le milieu de la période du Front National est très élevée, et même ayant tendu à diminuer légèrement lors de la dernière décennie, continuait à tourner autour des 50% des inscrit-e-s. Cela demeure l’un des pourcentages d’abstention les plus élevés dans le continent et cela montre que la moitié de la population, tant urbaine que rurale, ne participent pas au système politique qu’ils jugent correctement comme lointain, corrompu et éloigné de leurs intérêts matériels.

Au delà de cette tendance historique, les résultats actuels reflètent la faiblesse des mécanisme de participation politique directe établis par la constitution de 1991, qui sauf exceptions dans des contextes où les mouvements sociaux ont un fort pouvoir local, n’ont obtenu aucune application dans un régime qui maintient l’exclusion politique. C

e qui précède nous mène à affirmer que, malgré les considérables efforts de diffusion, une grande partie de la population est incrédule face aux accords atteints. Cette incrédulité répond tant à l’incapacité des acteurs favorables au processus pour interpeller l’essentiel de la population qu’à la capacité qu’a eu l’uribisme d’associer les accords avec les politiques discutables du gouvernement dans un moment toujours plus défavorable. Les critiques qui sont tombées sur la politique fiscale et la forme avec laquelle l’uribisme en a profité médiatiquement paraît être l’exemple le plus remarquable.

Polarisation et fragmentation territoriale

Malgré qu’une grande partie des forces politiques se sont efforcées pour que les campagnes ne se convertissent pas en une dispute bipartisane, le scrutin a démontré que même la politique nationale continue à être marquée par la droite traditionnelle représentée dans ses deux grands pôles. D’un côté, le Centre Démocratique a su mobiliser sa base électorale comme le démontre le fait que les départements où il y a eu le plus de votes en faveur du Non sont ceux qui ont lancé la campagne de Zuluaga lors des dernières élections présidentielles : Casanare, Antioquia, Meta, Huila, Quindio, Risaralda et Caldas.

A l’inverse, l’Unité Nationale vit une fragmentation au niveau de sa base sociale et même au sein des forces de sa coalition, comme le démontre l’agissement de partis comme Changement Radical du vice président Vargas Lleras qui prépare sa candidature pour les élections présidentielles de 2018.

L’influence du contexte international

Dans l’actualité mondiale nous relevons également une série de tendances qui influent sur la conjoncture politique colombienne. D’une part, au milieu de nouvelles vagues d’attentats terroristes contre des civiles blanc-he-s, menés principalement par des fondamentalistes islamiques de différentes régions du monde, l’imaginaire qui associe le terrorisme aux FARC tend à se renforcer -dans un agenda mondial autoritaire et sécuritaire- rendant plus obscure la différence entre les actes de rébellion armée.

D’autre part, la répercussion du tournant conservateur s’avère importante et le nommé fin de cycle des gouvernants progressistes en Amérique Latine, exprimé par des phénomènes comme le récent coup d’État parlementaire contre Dilma Rousseff au Brésil, la défaite politique subie par le référendum d’Evo Morales en Bolivie, les victoires électorales au parlement de la Table de l’unité démocratique au Vénézuela, ou avec la présidence de Mauricio Macri en Argentine et Pedro Pablo Kuczynski au Pérou.

Ce tournant prend une forme particulièrement aiguë en Colombie, où la récente crise frontalière avec le Vénézuela et la dure crise économique qui se présente au gouvernement de Nicolás Maduro sont exploitées de manière permanente par la droite colombienne activement impliquée avec l’opposition bourgeoise du pays voisin et qui a fantasmé à plus d’une occasion d’une guerre ouverte contre le chavisme. Avec l’invocation du fantasme du « Castro chavisme » incarné par les FARC, l’uribisme a su utiliser pour lui le solide rejet politique existant et construit soigneusement par l’establishment colombien de tous bords, face à ce qu’il supposait être une de ses plus grandes menaces politiques.

Finalement, il est clair que cette seconde phase de la crise économique mondiale débutée en 2008, qui a mené à la lente croissance des États-Unis, la stagnation européenne, la récession japonaise et la décélération de l’économie chinoise, avec la chute consécutive du prix international des matières premières en général et des produits miniers-énergétiques en particulier, a fortement affecté une économie dépendante comme celle colombienne.

Cette dernière vient d’expérimenter depuis deux décennies des processus de re-primarisation et de libéralisation économique, qui laissent une économie fragile, ramollie et sin signes d’améliorations immédiats, ce qui a mené le gouvernement national à mettre en œuvre des politiques d’ajustement qui affectent le peuple travailleur colombien. Ainsi des annonces comme la hausse des impôts, viennent d’être utilisés par les opposants aux dialogues avec les FARC, soutenant que ce sera la société dans son ensemble qui assumera les dépenses économiques post-accords, créant une infinité de mythes et de fausses relations entre des facteurs qui dans un paysage politique défavorable augmente les confusions au sein de la population.

Scénarios futurs

Affaibli par une nouvelle défaite politique, mais encore au pouvoir par l’appui d’un secteur du bloc dominant et sans perspectives immédiates de démission, il est clair que le gouvernement de Santos a la capacité légale de donner à l’actuel processus de paix une continuité. La question est comment ? : en renégociant et en cherchant un accord qui n’implique pas une approbation ? En utilisant un autre mécanisme de consultation ? Une Assemblée Constituante, comme suggèrent certain-e-s ? Ce sont toutes des réponses possibles qu’il faudra évaluer à la lumière de la conjoncture des forces en présence au niveau national.

Il semble que le secteur uribiste dissident, mené par l’ex-candidat à la mairie de Bogota, Francisco Santos, évoque la nécessité d’un pacte de réconciliation national pour donner à l’accord une continuité. En définitive, cela suggère de réaliser la vieille aspiration santiste de dépasser la division au sein de la bourgeoisie, pour inclure le Centre démocratique, et en général les promoteurs et promotrices du Non, en un bloc politique en faveur de l’accord, ce qui pour le moment ne peut pas être atteint sans questionner les supposés fondamentaux du pacte.

Du côté des acteurs et actrices direct-e-s de la confrontation, nous trouvons que Santos dans son allocution présidentielle a réaffirmé sa disposition pour que le processus demeure ouvert, en maintenant le cessez-le-feu. De son côté, les FARC ont montré une volonté de continué les dialogues réaffirmant le cessez-le-feu bilatéral et définitif obtenu avec le gouvernement il y a deux mois. Cependant, face à l’entrée des secteurs de la droite plus récalcitrante qui aujourd’hui triomphe en exigeant la renégociation des accords, les termes pour l’aboutissement du conflit entre l’insurrection la plus ancienne d’Amérique latine et l’État colombien changeront notoirement. Ce qui rend beaucoup plus complexe l’actuel paysage politique, puisqu’il ouvre la possibilité que les FARC se voient obliger à assumer une autre stratégie, la même que celle d’autres acteurs et actrices insurgé-e-s comme l’ELN et l’EPL.

Notre pari

La gauche et le mouvement social semblent plonger dans la perplexité et dans l’évidente incapacité de jalonner des alternatives réelles dans l’actuel moment politique. Le défi stratégique continue à être reconfiguré la configuration politique actuelle qui met au centre de l’attention l’affrontement entre la droite dure et la droite molle.

En tant qu’organisation libertaire, nous considérons qu’après la défaite du Oui, il nécessaire de continuer à lutter politiquement pour une sortie négociée du conflit armé entre l’État et l’insurrection. Notre pari consiste donc à ce que face au possible pacte national entre des fractions de la bourgeoisie obligées de se réconcilier, il est nécessaire de redoubler d’efforts pour concrétiser l’unité combative de la classe travailleuse et des communautés en lutte. Nous croyons qu’il faut transformer les imaginaires collectifs qui ont été imposés depuis la guerre contre-insurrectionnelle, qui criminalisent aujourd’hui les alternatives révolutionnaires, ainsi que doter d’une grande force les mouvements populaires qui devront être les protagonistes dans les futurs scénarios de conflictualité politique et sociale.

Nous reconnaissons qu’il existe d’importantes difficultés pour un tel but, mais également qu’il possible de dépasser une partie de cet héritage problématique à travers des alliances entres les secteurs populaires en lutte, de l’ouverture vers d’autres secteurs et d’organisations, et d’innovation programmatique dans les luttes. Nous continuons à croire qu’il est urgent de forger l’unité de celles et ceux d’en bas pour créer un mouvement populaire avec des capacités de transformation. Nous assumons dans ce pari et ce défi de construire un peuple fort, avec une indépendance de classe et organisé depuis sa base.

Nous en sommes là, et de là nous continuons avec la forte conviction que seulement la lutte et l’organisation autonome, depuis en bas et à la gauche des travailleurs et travailleuses et des secteurs populaires seront l’unique chemin pour construire des alternatives pour le bien vivre ; pour construire ces autres mondes possibles en vue d’une société plus juste et plus libre.

Debout celles et ceux qui luttent !

Grupo Libertario Vía Libre, Bogota, octobre 2016

[1] Comisión negociadora Gobierno nacional-FARC EP. Acuerdo final para la terminación del conflicto y la construcción de una paz estable y duradera. Sur Mesadeconversaciones.com.co24/08/2016

[2] Registraduria nacional del Estado Civil. Boletín Nacional No 43. Preconteo Plebiscito 2 de octubre de 2016, República de Colombia. Sur plebiscitoregistraduria.gov.co.

[3] Voir par exemple : Vía Libre, « Ante el acuerdo de cese al fuego bilateral y definitivo entre el gobierno colombiano y las FARC », 26 de junio de 2016. Ou Julián Lopéz. « El plebiscito, la izquierda y los sectores libertarios ».

[4] Asociación Comunicación Política. Ranking de popularidad septiembre de 2016. Sur compolitica.com.

[5] Wikipedia. Elecciones presidenciales de Colombia 2014.

[6] El Tiempo, « La del plebiscito fue la mayor abstención en 22 años », 2 octobre 2016.

L’accord historique sur la fin de la guerre civile, passé entre Bogota et la guérilla des FARC, est menacé par la victoire du « non » au référendum qui devait avaliser l’accord de paix. Commentaire et analyse du groupe libertaire Vía Libre, en directe de Colombie.

Lors du référendum du 2 octobre, où était soumis au vote l’approbation de l’Accord Final pour la fin du conflit armé signé entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et l’insurrection des Forces Armées révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple (FARC-EP) [1], le Non a gagné de manière inattendue et de justesse. C’est un séisme politique.

Selon le bulletin 53 du Registre National de l’État Civil, avec 99,98% des bureaux de vote vérifiés, le choix du Non s’est imposé avec un score de 50,21% soit 6.431.376 votes, par la faible marge de 0,45% soit 53.894 votes, face à l’option du Oui qui comptait 49,78% des votes soit 6.377.482. Selon cette même source, lors de ce même vote 86.243 votes blancs et 170.946 votes nuls ont été enregistrés, dans un contexte de faible participation de 13.064.973 votant.es sur un recensement de 34.899.945, soit 37,43% du total [2].

Face à ce panorama, le Grupo Libertario Vía Libre propose, en adéquation avec sa position collective de soutien critique au processus de paix [3], quelques éléments qui pourraient aider dans l’analyse du moment politique actuel, tant sur les causes de ce qui s’est passé que sur les possibles scénarios à venir.

La défaite du Oui

En premier lieu, il est clair que ce résultat constitue une importante défaite politique de l’alliance hétérogène qui a soutenu le Oui. L’affaibli et usé gouvernement de Juan Manuel Santos, avec une image favorable en-dessous des 30% environ dans certaines enquêtes [4], avec des bases politiques fragiles, et incapable de gérer sans ajustement économique la décélération de l’économie nationale, n’a pas eu la force politique de convoquer le même nombre d’électeurs et d’électrices qui ont ratifié son succès au second tour des élections présidentielles de 2014, lorsqu’une alliance pragmatique en sa faveur avait permis sa réélection avec 7.836.887 votes, ce qui représente 1.459.405 votes de moins de ceux obtenus pour le Oui lors du référendum [5].

Bien que certains facteurs circonstanciels ont eu une incidence sur le résultat, comme la rapidité avec laquelle ont été convoquées les élections qui n’ont compté qu’un seul mois de campagne — un quart environ du temps habituel — et qui n’ont pas permises l’inscription de nouveaux électeurs et de nouvelles électrices, et aussi les effets climatiques de l’ouragan Matthew dans la région caribéenne, ils n’ont pas été décisifs.

Ce qui l’a été en revanche, ce sont les caciques politiques qui représentent les élites politiques locales alignées sur le gouvernement central dans les régions pauvres comme la Côte Atlantique, où jusqu’à aujourd’hui le paramilitarisme est fort. Ces caciques n’ont pas déployé leur force clientéliste comme ils l’avaient fait à la dernière élection présidentielle, avec le but de marquer une position de force à l’intérieur de la coalition gouvernementale et de réorganiser leurs projets en vue de disputer les élection présidentielles de 2018 [6].

D’autre part, la gauche politique institutionnelle était affaiblie par les divisions des forces parlementaires du Pôle Démocratique et l’Alliance Verte, par la tiédeur déployée par le secteur mené par le sénateur Jorge Enrique Robledo et le MOIR dans cette campagne politique, par la croissante intégration du secteur social-démocrate de Clara López, nouvelle ministre du travail, au nouveau cabinet d’un gouvernement impopulaire et par l’érosion du projet progressiste de Gustavo Petro, après la fin de la période de 12 années de gouvernements de centre-gauche à Bogota. Elle n’a pas réussi à articuler un pôle cohérent pour le Oui qui puisse concurrencer massivement les significations de la position de cette aile de la gauche face à celles soutenues par la coalition du gouvernement Santos.

De même, il est aussi de souligner que les mouvements sociaux syndical, paysan, de quartier, étudiant, ethnique, environnemental, de genre, et de droits humains ont misé de manière absolument majoritaire pour le Oui, faisant de la défense de ce processus un axe essentiel de leur action dans l’ultime cycle politique et dans de beaucoup de cas entrant en plein dans l’agitation pour une réponse favorable lors du référendum.

En général, nous pouvons noter que toutes ces forces ont surévalué leur impact électoral et n’ont pas réussi à générer une mobilisation populaire suffisamment large en appui à la paix parmi les masses non-organisées de la population. Il est clair que la réorientation de la stratégie de beaucoup de mouvements sociaux et de plate-formes politiques vers la mobilisation quasi exclusive à propos des dialogues de La Havane et la construction de la paix, a été en définitive désarmée.

En laissant les luttes revendicatives au second plan, elles ont éloigné la possibilité de réunir de grandes couches sociales qui aujourd’hui ressentent de profonds malaises face aux politiques du gouvernement, en plus de créer pratiquement une bifurcation entre la construction de la paix et les luttes pour le bien vivre et critiques envers le modèle actuel.

La victoire du Non

En second lieu, il est également évident que l’option contraire à l’accord de paix est la grande gagnante de cette journée. La campagne du Non menée par une alliance politique davantage unie, structurée autour du Centre Démocratique, a su capitaliser une partie du mécontentement social envers le gouvernement affaibli de Santos.

D’un côté, elle a impulsé des campagnes sectorielles au sein de corporations traditionnellement conservatrices, comme les routiers et les routières, des secteurs sociaux fragmentés comme les vendeurs et vendeuses ambulants ou les paysans moyens et même des secteurs sociaux de tradition syndicale mais mécontents de leurs organisations comme les enseignantes et les enseignants.

D’un autre côté, elle a su embrayé sur une vague de traditionalisme conservateur impulsée par des secteurs religieux qui remettaient en cause de timides, tardives et inconsistantes politiques de respect de la diversité sexuelle du gouvernement de Santos, spécialement dans les mobilisations homophobes déclenchées par les projets de réforme des manuels de règles de vie commune des collèges impulsés par le ministère de l’éducation.

Il est important d’ajouter que les caractéristiques mêmes de la longue guerre insurrectionnelle vécue dans le pays, qui s’est présentée comme une guerre civile de basse intensité dans certaines régions et durant certaines périodes, avec une forte composante de dégradation et de victimes parmi la population civile, ont abouti à ce que le bloc hégémonique, qui ensuite s’est fragmenté ente santistes et uribiste, soit capable de mener un large groupe de la population qui s’identifie par une profonde haine envers les FARC, mêlant les traditionnelles valeurs anti-socialistes des secteurs bourgeois et de propriétaires terriens avec le profond conservatisme de certaines secteurs populaires.

De même, il est important de souligner que l’uribisme a fait une démonstration de la capacité politique de celle dont il bénéficie en réussissant à construire un sens commun majoritaire qui a remplacé la dichotomie ’paix et guerre” par celle de “apaisement ou renégociation”. En définitive, le vote du Non a été un message direct au gouvernement en exercice et en faveur des traditionnelles forces du pays (éleveurs, curés, propriétaires terriens), plus qu’un rejet ferme de la sortie négociée du conflit armé.

L’énorme abstention

L’abstention électorale de 62,57%, le pourcentage le plus élevé en 22 ans, a dépassé la moyenne traditionnelle du pays, qui depuis le milieu de la période du Front National est très élevée, et même ayant tendu à diminuer légèrement lors de la dernière décennie, continuait à tourner autour des 50% des inscrit-e-s. Cela demeure l’un des pourcentages d’abstention les plus élevés dans le continent et cela montre que la moitié de la population, tant urbaine que rurale, ne participent pas au système politique qu’ils jugent correctement comme lointain, corrompu et éloigné de leurs intérêts matériels.

Au delà de cette tendance historique, les résultats actuels reflètent la faiblesse des mécanisme de participation politique directe établis par la constitution de 1991, qui sauf exceptions dans des contextes où les mouvements sociaux ont un fort pouvoir local, n’ont obtenu aucune application dans un régime qui maintient l’exclusion politique. C

e qui précède nous mène à affirmer que, malgré les considérables efforts de diffusion, une grande partie de la population est incrédule face aux accords atteints. Cette incrédulité répond tant à l’incapacité des acteurs favorables au processus pour interpeller l’essentiel de la population qu’à la capacité qu’a eu l’uribisme d’associer les accords avec les politiques discutables du gouvernement dans un moment toujours plus défavorable. Les critiques qui sont tombées sur la politique fiscale et la forme avec laquelle l’uribisme en a profité médiatiquement paraît être l’exemple le plus remarquable.

Polarisation et fragmentation territoriale

Malgré qu’une grande partie des forces politiques se sont efforcées pour que les campagnes ne se convertissent pas en une dispute bipartisane, le scrutin a démontré que même la politique nationale continue à être marquée par la droite traditionnelle représentée dans ses deux grands pôles. D’un côté, le Centre Démocratique a su mobiliser sa base électorale comme le démontre le fait que les départements où il y a eu le plus de votes en faveur du Non sont ceux qui ont lancé la campagne de Zuluaga lors des dernières élections présidentielles : Casanare, Antioquia, Meta, Huila, Quindio, Risaralda et Caldas.

A l’inverse, l’Unité Nationale vit une fragmentation au niveau de sa base sociale et même au sein des forces de sa coalition, comme le démontre l’agissement de partis comme Changement Radical du vice président Vargas Lleras qui prépare sa candidature pour les élections présidentielles de 2018.

L’influence du contexte international

Dans l’actualité mondiale nous relevons également une série de tendances qui influent sur la conjoncture politique colombienne. D’une part, au milieu de nouvelles vagues d’attentats terroristes contre des civiles blanc-he-s, menés principalement par des fondamentalistes islamiques de différentes régions du monde, l’imaginaire qui associe le terrorisme aux FARC tend à se renforcer -dans un agenda mondial autoritaire et sécuritaire- rendant plus obscure la différence entre les actes de rébellion armée.

D’autre part, la répercussion du tournant conservateur s’avère importante et le nommé fin de cycle des gouvernants progressistes en Amérique Latine, exprimé par des phénomènes comme le récent coup d’État parlementaire contre Dilma Rousseff au Brésil, la défaite politique subie par le référendum d’Evo Morales en Bolivie, les victoires électorales au parlement de la Table de l’unité démocratique au Vénézuela, ou avec la présidence de Mauricio Macri en Argentine et Pedro Pablo Kuczynski au Pérou.

Ce tournant prend une forme particulièrement aiguë en Colombie, où la récente crise frontalière avec le Vénézuela et la dure crise économique qui se présente au gouvernement de Nicolás Maduro sont exploitées de manière permanente par la droite colombienne activement impliquée avec l’opposition bourgeoise du pays voisin et qui a fantasmé à plus d’une occasion d’une guerre ouverte contre le chavisme. Avec l’invocation du fantasme du « Castro chavisme » incarné par les FARC, l’uribisme a su utiliser pour lui le solide rejet politique existant et construit soigneusement par l’establishment colombien de tous bords, face à ce qu’il supposait être une de ses plus grandes menaces politiques.

Finalement, il est clair que cette seconde phase de la crise économique mondiale débutée en 2008, qui a mené à la lente croissance des États-Unis, la stagnation européenne, la récession japonaise et la décélération de l’économie chinoise, avec la chute consécutive du prix international des matières premières en général et des produits miniers-énergétiques en particulier, a fortement affecté une économie dépendante comme celle colombienne.

Cette dernière vient d’expérimenter depuis deux décennies des processus de re-primarisation et de libéralisation économique, qui laissent une économie fragile, ramollie et sin signes d’améliorations immédiats, ce qui a mené le gouvernement national à mettre en œuvre des politiques d’ajustement qui affectent le peuple travailleur colombien. Ainsi des annonces comme la hausse des impôts, viennent d’être utilisés par les opposants aux dialogues avec les FARC, soutenant que ce sera la société dans son ensemble qui assumera les dépenses économiques post-accords, créant une infinité de mythes et de fausses relations entre des facteurs qui dans un paysage politique défavorable augmente les confusions au sein de la population.

Scénarios futurs

Affaibli par une nouvelle défaite politique, mais encore au pouvoir par l’appui d’un secteur du bloc dominant et sans perspectives immédiates de démission, il est clair que le gouvernement de Santos a la capacité légale de donner à l’actuel processus de paix une continuité. La question est comment ? : en renégociant et en cherchant un accord qui n’implique pas une approbation ? En utilisant un autre mécanisme de consultation ? Une Assemblée Constituante, comme suggèrent certain-e-s ? Ce sont toutes des réponses possibles qu’il faudra évaluer à la lumière de la conjoncture des forces en présence au niveau national.

Il semble que le secteur uribiste dissident, mené par l’ex-candidat à la mairie de Bogota, Francisco Santos, évoque la nécessité d’un pacte de réconciliation national pour donner à l’accord une continuité. En définitive, cela suggère de réaliser la vieille aspiration santiste de dépasser la division au sein de la bourgeoisie, pour inclure le Centre démocratique, et en général les promoteurs et promotrices du Non, en un bloc politique en faveur de l’accord, ce qui pour le moment ne peut pas être atteint sans questionner les supposés fondamentaux du pacte.

Du côté des acteurs et actrices direct-e-s de la confrontation, nous trouvons que Santos dans son allocution présidentielle a réaffirmé sa disposition pour que le processus demeure ouvert, en maintenant le cessez-le-feu. De son côté, les FARC ont montré une volonté de continué les dialogues réaffirmant le cessez-le-feu bilatéral et définitif obtenu avec le gouvernement il y a deux mois. Cependant, face à l’entrée des secteurs de la droite plus récalcitrante qui aujourd’hui triomphe en exigeant la renégociation des accords, les termes pour l’aboutissement du conflit entre l’insurrection la plus ancienne d’Amérique latine et l’État colombien changeront notoirement. Ce qui rend beaucoup plus complexe l’actuel paysage politique, puisqu’il ouvre la possibilité que les FARC se voient obliger à assumer une autre stratégie, la même que celle d’autres acteurs et actrices insurgé-e-s comme l’ELN et l’EPL.

Notre pari

La gauche et le mouvement social semblent plonger dans la perplexité et dans l’évidente incapacité de jalonner des alternatives réelles dans l’actuel moment politique. Le défi stratégique continue à être reconfiguré la configuration politique actuelle qui met au centre de l’attention l’affrontement entre la droite dure et la droite molle.

En tant qu’organisation libertaire, nous considérons qu’après la défaite du Oui, il nécessaire de continuer à lutter politiquement pour une sortie négociée du conflit armé entre l’État et l’insurrection. Notre pari consiste donc à ce que face au possible pacte national entre des fractions de la bourgeoisie obligées de se réconcilier, il est nécessaire de redoubler d’efforts pour concrétiser l’unité combative de la classe travailleuse et des communautés en lutte. Nous croyons qu’il faut transformer les imaginaires collectifs qui ont été imposés depuis la guerre contre-insurrectionnelle, qui criminalisent aujourd’hui les alternatives révolutionnaires, ainsi que doter d’une grande force les mouvements populaires qui devront être les protagonistes dans les futurs scénarios de conflictualité politique et sociale.

Nous reconnaissons qu’il existe d’importantes difficultés pour un tel but, mais également qu’il possible de dépasser une partie de cet héritage problématique à travers des alliances entres les secteurs populaires en lutte, de l’ouverture vers d’autres secteurs et d’organisations, et d’innovation programmatique dans les luttes. Nous continuons à croire qu’il est urgent de forger l’unité de celles et ceux d’en bas pour créer un mouvement populaire avec des capacités de transformation. Nous assumons dans ce pari et ce défi de construire un peuple fort, avec une indépendance de classe et organisé depuis sa base.

Nous en sommes là, et de là nous continuons avec la forte conviction que seulement la lutte et l’organisation autonome, depuis en bas et à la gauche des travailleurs et travailleuses et des secteurs populaires seront l’unique chemin pour construire des alternatives pour le bien vivre ; pour construire ces autres mondes possibles en vue d’une société plus juste et plus libre.

Debout celles et ceux qui luttent !

Grupo Libertario Vía Libre, Bogota, octobre 2016

[1] Comisión negociadora Gobierno nacional-FARC EP. Acuerdo final para la terminación del conflicto y la construcción de una paz estable y duradera. Sur Mesadeconversaciones.com.co24/08/2016

[2] Registraduria nacional del Estado Civil. Boletín Nacional No 43. Preconteo Plebiscito 2 de octubre de 2016, República de Colombia. Sur plebiscitoregistraduria.gov.co.

[3] Voir par exemple : Vía Libre, « Ante el acuerdo de cese al fuego bilateral y definitivo entre el gobierno colombiano y las FARC », 26 de junio de 2016. Ou Julián Lopéz. « El plebiscito, la izquierda y los sectores libertarios ».

[4] Asociación Comunicación Política. Ranking de popularidad septiembre de 2016. Sur compolitica.com.

[5] Wikipedia. Elecciones presidenciales de Colombia 2014.

[6] El Tiempo, « La del plebiscito fue la mayor abstención en 22 años », 2 octobre 2016.

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