Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

Article paru dans La Révolution prolétarienne N° 794 (septembre 2016):

Cet été, c’était le 80ème anniversaire de la Révolution espagnole, une révolution dans un pays voisin, suivie de près par nos anciens de la R.P., tout particulièrement Lazarévitch [1] et Louzon [2]. Cette révolution ne fut pas qu’une guerre laboratoire avant la Seconde Guerre mondiale mais joua un rôle important dans la gauche politique et syndicale internationale, révélant notamment le rôle contre-révolutionnaire du stalinisme et les faiblesses de l’anarchisme, courant majoritaire dans la classe ouvrière catalane.

La Révolution ouvrière de juillet 1936

L’Espagne comptait en 1936 autour de 25 millions d’habitants. C’était un pays avec un retard d’industrialisation (surtout hors Catalogne et Pays basque) et une tradition de violence d’État contre les luttes ouvrières. Depuis 1931 c’était une République. Une République qui n’avait pas mis en œuvre l’indispensable réforme agraire. Un Front populaire avait remporté les élections de février. Ce Front électoral avait été largement construit et soutenu sur un mot d’ordre d’amnistie des prisonniers politiques, notamment les survivants de l’insurrection des Asturies en 1934. Les forces les plus réactionnaires du pays organisèrent alors un coup d’État militaire dirigé par Franco en juillet. Le gouvernement fut incapable d’y faire face mais les travailleurs contre-attaquèrent efficacement. A Barcelone, les ouvriers, principalement les militants de la C.N.T. (centrale anarcho-syndicaliste), mirent l’armée en déroute en quelques heures.

« Les ouvriers anarchistes, socialistes, poumistes, et eux seuls presque sans armes, ont sauvé Madrid et Barcelone, et avec les deux capitales c’est le pays tout entier qui serait sauvé si le gouvernement n’était effrayé par le caractère socialiste que prend aussitôt la défense de la République. Les ouvriers ne se sont pas jetés sur les mitrailleuses par amour des chefs républicains – qu’ils ont déjà vus à l’œuvre de 1931 à 1933 – mais parce que la foi révolutionnaire les anime. Il est tout de suite évident que la lutte n’est plus cette fois entre les démocrates impuissants d’Azaña et les généraux rebelles mais entre le socialisme et le fascisme. Les grands exploiteurs, industriels et féodaux agrariens qui ne se font pas d’illusions ont tous passé chez Franco. Et Mussolini aussi le comprend. Il envoie immédiatement du renfort, contribue à assurer le libre passage entre le Maroc et l’Espagne franquiste, ce qui permet à Franco de constituer cette troupe de choc, légionnaires et tirailleurs marocains, sans laquelle il aurait été contraint de capituler rapidement. » (Alfred Rosmer, Préface à  Le Stalinisme en Espagne, 1938)

L’appareil d’État s’effondra à l’été 1936 entre l’insurrection militaire et l’insurrection populaire. Les travailleurs prirent les armes, exproprièrent, s’organisèrent en comités et milices syndicales. Mais l’appareil d’État se reconstitua rapidement, en intégrant les dirigeants ouvriers tout en organisant les transferts d’autorité. En Catalogne, la C.N.T. maîtresse de la rue laisse le pouvoir au gouvernement régional (la Généralité). Le comité central des milices et le gouvernement de la Généralité étaient composés des mêmes forces politiques dans les mêmes proportions, celles d’un Front populaire élargi à la C.N.T. et au P.O.U.M., un parti marxiste révolutionnaire. Des leaders de la C.N.T. entrèrent dans le gouvernement de Francisco Largo Caballero en novembre 1936.

Nombre d’exploitations, usines et services, tout particulièrement en Catalogne, furent collectivisés, souvent sous l’autorité du syndicat. Un air de liberté et de fraternité flotta indiscutablement. Un recueil de documents sur les collectivisations, préfacé par Augustin Souchy, fut publié dès 1937 L’œuvre constructive de la Révolution espagnole. Mais il ne fut pas mis en place les prémices d’une économie non-marchande (sauf peut-être en Aragon)  et divers décrets allaient s’efforcer de reprendre en main ces initiatives.

Une guerre internationale

Alors que les franquistes bénéficièrent aussitôt du soutien des fascistes, Léon Blum, chef du gouvernement de Front populaire en France annonça une politique de «non-intervention». Les tendances de gauche de la S.F.I.O. organisèrent cependant dès 1936 un Comité d’Action Socialiste pour l’Espagne (CASPE). En lien avec la C.N.T., Solidarité internationale antifasciste organisa de nombreux meetings réunissant anarchistes, trotskystes et socialistes de gauche. Des colis et convois furent envoyés. Plusieurs militant-e-s français rejoignirent l’Espagne et s’engagèrent, notamment dans la milice du P.O.U.M.. Hippolyte Etchebéhère, du groupe Que Faire ?, ami du couple Rosmer, mourut au combat sur le front en août 1936. Au moins 34 libertaires français sont morts en Espagne en 1936 [3].

Deux options étaient défendues dans le camp antifasciste : « La guerre d’abord, la révolution ensuite » ou « La guerre pour défendre la révolution ». De fait, c’est la guerre qui dévora la révolution, à commencer par le chantage aux armes. Alors que l’Espagne républicaine était isolée, l’U.R.S.S. accepta de lui vendre des armes, en contrepartie d’un transfert de la plus grande partie des réserves en devises de la Banque d’Espagne vers Moscou en septembre 1936 et d’une pression constante pour éradiquer l’extrême-gauche au profit d’une ligne d’Union nationale : le P.O.U.M. fut exclu du gouvernement de la Généralité, le Comité Central des Milices Antifascistes fut dissous, les milices furent militarisées, les collectivisations remises en cause. J. Comorera, ministre stalinien du Ravitaillement, lança une « guerre du pain » avec la formule : « plus de pain et moins de comités ». Les hommes du Guépéou furent placés, ses prisons secrètes prêtes à la répression.

Les journées de mai 1937

Une provocation fut orchestrée à Barcelone avec la tentative de prise de contrôle du central téléphonique, des barricades furent levées contre la police stalinienne mais les dirigeants de la C.N.T. intervinrent pour qu’on cesse le combat et reprenne le travail. Les minorités révolutionnaires (Amis de Durruti [4], P.O.U.M.) durent renoncer. Ce fut la fin de toute perspective révolutionnaire.

« D’une part, donc, la supériorité militaire de la C.N.T. s’avéra, en ces journées, éclatante, mais, d’autre part, la C.N.T. refusa, à tout moment, d’employer cette supériorité pour s’assurer la victoire. C’est que, en effet, ce que, avant tout, ne voulait pas la C.N.T., c’était remporter la victoire. La C.N.T. était prête à tout, à tous les abandons, à tous les renoncements, à toutes les défaites, à condition de ne pas avoir la victoire. Pourquoi cela ? Parce que, après avoir remporté une victoire militaire, une victoire de force, sur le bloc bourgeoiso-stalinien, après avoir vaincu au cours d’une bataille de rues ses alliés ou soi-disant alliés de la veille, les Companys, les Dencas, les Antonov, elle n’avait plus alors d’autre alternative que de prendre le pouvoir, le prendre seule et officiellement. Or, fidèle à la politique qu’elle a obstinément suivie depuis le 19 juillet. la C.N.T. ne veut pas être, ouvertement, au pouvoir. » (La Révolution Prolétarienne, 10 juin 1937)

La police espagnole et les agents du Guépéou organisèrent la terreur contre les révolutionnaires. Andreu Nin, Kurt Landau, Camillo Berneri et bien d’autres furent assassinés. Le P.O.U.M. fut interdit, ses dirigeants emprisonnés. Beaucoup de militants se réfugièrent dans l’anonymat du combat au front. Une grande partie de la gauche internationale, y compris des anarchistes français [5], ferma les yeux sur cette répression et les renoncements qui l’avaient permise.

N’ayant plus de Révolution à défendre, et face à des fascistes toujours mieux armés par l’Allemagne et l’Italie, l’Espagne avança vers la défaite totale. Barcelone tomba en janvier 1939, Madrid en mars. Un exode de masse, la Retirada, emmena 500.000 réfugié-e-s vers la frontière française. Les « rouges » qui ne purent pas pu fuir furent exterminés en masse. Franco resta dictateur du pays jusqu’à sa mort en 1975.

Stéphane JULIEN

Notes
[1] Une compilation d’articles de Nicolas Lazarévitch parus dans la R.P., A travers les révolutions espagnoles, était parue en poche en 1972 mais le livre est depuis longtemps épuisé.
[2] Son article La contre-révolution en Espagne(R.P. N°248, juin 1937), fut publié en brochure en espagnol. Sur le site de la Fondation Andreu Nin on trouve un article en espagnol : Algunos amigos franceses del POUM (« Quelques amis français du POUM ») qui évoque les anciens de la R.P.(http://www.fundanin.org/gutierrez17.htm#Alfred)
[3] French Anarchist Volunteers in Spain, 1936-39: Contribution to a Collective Biography of the French Anarchist Movement (David Berry), liste reprise dans Les Fils de la nuit (Libertaria, 2016)
[4] Voir Deux livres sur les « Amis de Durruti » (R.P. N°785, juin 2014). Nicolas Lazarévitch évoque plusieurs fois ce groupe dans ses articles dans la R.P. en 1937.
[5] Attitude notamment dénoncée dans un tractde l’Union communiste distribué au meeting anarchiste au Vélodrome d’hiver du 18 juin 1937 à Paris, par N. Lazarévitch dans « Le Congrès de l’Union anarchiste » (R.P. N°259, 25 novembre 1937) ou par Louis Mercier-Vega dans la revue Révision.

Sélection bibliographique
• H. Chazé, Chronique de la révolution espagnole(Spartacus, 1979)
• M. Etchebéhère, Ma guerre d’Espagne à moi(Libertaria 2015) [Note de lecture dans la R.P. N°790].
• A. Guillamón, Barricades à Barcelone. La CNT de la victoire de juillet 1936 à la défaite de mai 1937 (Spartacus, 2009)
• A. Guillamón, Espagne 1937 : Josep Rebull, la voie révolutionnaire (Spartacus 2014) [Note de lecture dans la R.P. N°787].
• A. Guillamón, Les comités de défense de la CNT à Barcelone (1933-1938) (Le Coquelicot, 2014)
• M. Low & J. Brea, Carnets de la guerre d’Espagne (Verticales, 1997)
• G. Munis, Leçons d’une défaite, promesse de victoire (Science Marxiste, 2007)
• M. Ollivier, Révolutionnaires en Catalogne, 1936-1937 (Spartacus, 2006)
• G. Orwell, Hommage à la Catalogne (10/18, 1999)
• A. Paz, Barcelone 1936, Un adolescent au cœur de la révolution espagnole (La Digitale, 2001)
• W. Solano, Le POUM : Révolution dans la guerre d’Espagne (Syllepse 2002)
• A. Souchy, L’œuvre constructive de la Révolution espagnole (1937, rééd. en fac-similé Ressouvenances, 2008)
A noter aussi un livre épuisé dans le commerce qui est disponibles en ligne : H. Paetcher, Espagne 1936-1937  (La guerre dévore la révolution) [1938] sur http://www.somnisllibertaris.com/libro/espagne3637/index06.htm(dernière édition : Spartacus, 1986).

Commenter cet article