Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

La Russie et l’Union européenne partagent des responsabilités dans le drame dont le pays ne parvient pas à sortir. Oligarques et ultranationalistes sont les seuls à en tirer profit. Mais le mouvement syndical commence à porter une voix alternative, critique des deux camps en présence.

La Russie est une dictature. Et la dégradation de sa situation ­économique (baisse de la rente ­pétrolière et gazière, sanctions ­économiques des puissances occidentales, récession depuis deux ans de l’activité économique) joue un rôle important dans le renforcement de ce régime tyrannique. C’est également un État impérialiste qui cherche à se hisser de nouveau au rang de grande puissance. On a pu le voir aussi bien en Syrie qu’en Ukraine. Pour autant, cette politique agressive, qui est liée à la défense de ses intérêts comme acteur économique majeur en Europe de l’Est et au Proche-Orient, ne doit pas dispenser d’analyser les choix politiques du régime ukrainien issu du mouvement de contestation qui a émergé fin 2013 place Maïdan à Kiev.

La coalition au pouvoir s’appuie sur deux partis : le bloc Porochenko et le Front populaire, de Iatseniouk, deux partis de droite ultralibéraux qui s’emploient à détruire ce qui reste de l’État social en Ukraine. Cette coalition est majoritaire au parlement, pour autant les équilibres politiques actuels sont très liés à la lutte pour le pouvoir que se livrent les capitalistes à la tête des plus grandes fortunes du pays.

Alliance entre ultralibéraux pro-occidentaux et ultranationalistes fascisants

Les alliances se font et se défont. Mais ce qui est constant, c’est de voir que les recompositions politiques internes de la classe dirigeante s’appuient sur des fractions des partis ultralibéraux pro-occidentaux et des partis ultranationalistes et fascistes. Lors de la crise qui a été fatale au précédent pouvoir, dominé jusqu’à début 2014 par Ianoukovitch et le Parti des régions (prorusse), c’est une alliance entre les ultralibéraux et les partis fascistes Svoboda (Liberté, 4,7% aux élections législatives de 2014) et Pravy Sektor (Secteur droit, 3%) qui a permis de le renverser. De même, depuis 2014, certains oligarques financent en partie les bataillons de combattants qui guerroient à l’est contre les séparatistes prorusses et dont beaucoup sont liés à l’extrême droite, à l’instar des bataillons Azov et Aïdar [1].

Le pouvoir appartient aux mêmes couches dirigeantes mafieuses que celles qui ont fait leur fortune dans les années 1990 sous la présidence de Leonid Koutchma, ancien hiérarque du Parti communiste de ­l’Union soviétique (PCUS) recyclé dans le capitalisme après la chute de l’URSS. C’est ce pouvoir mafieux que l’Union européenne soutient politiquement et financièrement. La manne de l’UE est en fait essentielle à la survie de l’Ukraine. C’est du reste avec le renoncement à l’accord de « partenariat oriental » avec l’UE que la crise politique s’est emballée fin 2013. Cet accord implique une aide financière de l’UE en échange d’un programme de privatisation des services publics, de baisse des salaires et des retraites. Et c’est ce même accord que les Pays-Bas viennent de rejeter par référendum en avril dernier.

Les bonnes affaires de Charles Beigbeder

UE et Russie ont donc des responsabilités partagées dans la crise actuelle que traverse ­l’Ukraine, qui se caractérise par un état de quasi faillite financière et une mise sous perfusion par l’UE. Pour cette dernière, les enjeux ne sont pas seulement géopolitiques (affirmer son rayonnement politique et contenir la zone d’influence russe), ils sont aussi économiques. L’UE se nourrit de la dette ukrainienne, mais aussi de ses actifs. L’an dernier le gouvernement Iatseniouk a poussé à la vente de ports, de centrales électriques mais aussi d’entreprises agroalimentaires et de distribution à des investisseurs européens.

Cette vente à la découpe du pays se poursuit depuis des années. Elle est particulièrement sensible dans le domaine du foncier, puisque le phénomène ­d’accaparement des terres est important. Il est le fait de grandes entreprises ukrainiennes et européennes (allemandes, britanniques, suédoises et françaises plus particulièrement). Charles Beigbeder, ancien candidat à la présidence du Medef face à Gattaz, puis élu UMP avant de se rapprocher du FN, est un des capitalistes français ayant investi ces dernières années en Ukraine.

Près de 10.000 morts dans cette guerre

Après l’effondrement de l’URSS, les paysans et paysannes ont pu récupérer des terres, mais nombre ­d’entre eux ne disposaient pas des ressources financières pour investir et les mettre en valeur. Aussi ils et elles se sont mis progressivement à les vendre, à un prix parfois dérisoire, à de grands groupes soucieux d’investir pour fournir la grande distribution, notamment en nourriture bio.

À cela il faut ajouter la violation répétée des droits humains et l’augmentation des violences politiques. Il est à noter qu’elles émanent aussi bien de l’extrême droite et des organisations prorusses que du gouvernement. Le bilan de la guerre du Donbass se chiffre à près de 10.000 tué.es dont une grande majorité de civils. Les combats sporadiques se poursuivent sur la ligne de front malgré les accords de Minsk qui ont abouti notamment à un cessez le feu.

La propagande prorusse est intense et impute la responsabilité de ces combats au gouvernement de Kiev. Toutefois, les médias occidentaux ne prennent que cela en compte et se ­taisent sur l’activisme d’extrême droite tout comme ils passent sous silence la corruption et le pouvoir oppressif du gouvernement libéral-conservateur et mafieux de Kiev.

Montée de la critique sociale dans le mouvement syndical

Ce qu’ont gagné les deux pouvoirs russes et ukrainiens, c’est l’installation d’une haine irréductible entre les deux peuples. Les prorusses ont une responsabilité écrasante dans la sécession de la Crimée et du Donbass, mais en refusant une organisation fédéraliste et en prenant des mesures défavorables à la forte minorité russe (notamment sur la langue), le gouvernement de Kiev a contribué à pousser les prorusses dans les bras de Poutine. Et dans ce contexte, les voix progressistes peinent à se faire entendre.

Si la gauche est laminée, il reste cependant une solide résistance syndicale. C’est notamment le cas de la FPU, qui compte près de 7 millions d’affilié.es et qui tient de plus en plus un discours doublement critique, d’un côté envers la Russie pour son annexion de la Crimée, et de l’autre envers la politique antisociale ukrainienne.

Notons également que la Confédération des syndicats indépendants d’Ukraine (KVTU), qui défendait des positions nationalistes avant la crise de novembre 2013, a depuis adopté des positions plus favorables aux luttes sociales et s’opposant aux politiques d’austérité et à la casse des services publics.

La Russie est sans doute le pays qui a le plus eu recours à l’État fort, mais l’Ukraine comme l’UE sont loin d’en être la parfaite antithèse démocratique qu’on veut bien nous vendre. La politique de celles-ci évolue de plus en plus dans une zone grise, plus liberticide qu’émancipatrice.

Laurent Esquerre (AL Paris-Nord-Est) et Nestor Koutz (ami d’AL)

[1] Savtchenko, la pilote ukrainienne, retenue prisonnière en Russie et condamnée à 22 ans de prison, pour le meurtre de deux journalistes russes (meurtre dont elle décline la responsabilité), a été libérée fin mai dans le cadre des échanges de prisonniers en Russie et Ukraine. Elle a fait partie du bataillon Aïdar et elle est célébrée comme la Jeanne d’Arc ukrainienne tant par l’extrême droite que par le gouvernement.

Commenter cet article