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Publié par Patrick Granet

Thèses sur la révolution chinoise Cajo Brendel - 1967 jeudi 28 avril 2016  par  Archives Autonomies

Les Thèses sur la révolution chinoise ont été écrites au cours du printemps et de l’été 1967, c’est-à-dire dans la période où la Chine était le théâtre de la "Révolution culturelle". Les informations se rapportant à ces événements historiques étaient alors très insuffisantes. L’auteur tenta néanmoins une analyse sociale, ce qui eut pour conséquence de l’amener à rendre un verdict sur la révolution chinoise dans son ensemble.
La position exprimée diverge fondamentalement, non seulement de celle des maoïstes, mais également de celles que soutiennent les divers types de léninistes, y compris les trotskystes. Contrairement à la manière de penser de ceux-ci, et, de même, en opposition avec les explications d’origine bourgeoise, les Thèses ne tiennent pas les visées politiques du Parti communiste chinois pour la réalité chinoise. Ces visées politiques et les événements qui se sont réellement produits sont intégrés, selon une interprétation toute différente, dans le stade de développement révolutionnaire spécifique à la Chine.
Ce processus révolutionnaire n’est autre que la transition entre des formes de production pré-capitaliste et une société moderne fondée sur le travail salarié et qui évolue vers un certain capitalisme d’Etat.
Les Thèses furent originellement publiées en hollandais dans les numéros 3 à 9 (1967) de la revue mensuelle Daad en Gedachte ("Acte et Pensée"). La première édition française, dans le numéro 4 des Cahiers du communisme de conseils de Marseille, date du printemps 1969. En 1971, la première édition anglaise parut sous la forme d’une brochure éditée par Solidarity(Aberdeen) ; une deuxième édition a vu le jour fin 1974, sous les auspices de Solidarity (Londres). En 1973, une édition italienne fut publiée à Caserta, aux éditions GdC, puis des informations que nous n’avons pu vérifier font état d’une édition en Norvège, et aussi d’une première édition en Suède. Fin 1974 une deuxième édition française est parue, suivie d’une toute récente édition à Hong-Kong et d’une deuxième édition suédoise.
D’une certaine manière, cette troisième édition française ressemble à la première : rien n’a été modifié dans les Thèses elles-mêmes. L’auteur a, cela va de soi, utilisé de nombreuses sources, parmi lesquelles on peut compter des sinologues renommés, des écrivains communistes chinois de premier plan (parmi lesquels Mao lui-même), des brochures publiées (en langue anglaise) en République populaire de Chine, ainsi que des articles de la Peking Review mais il a renoncé, à une exception près, à toute note et renvoi. Il préférait en effet essayer de convaincre, non point en citant des noms et des titres, mais en faisant voir la logique inhérente aux évènements successifs qui sont mis en évidence dans ce travail.
Nombre d’explications pourraient aujourd’hui, à n’en pas douter, être développées sur base d’une meilleure connaissance de la réalité chinoise. Toutefois, donner un tel développement aux Thèsesaurait de loin dépassé le cadre qui leur fut assigné à l’origine et n’aurait en aucun cas entraîné de modification essentielle, quelle qu’elle soit. Les faits nouveaux dont dispose l’auteur n’ont pas fondamentalement altéré ses vues. Bien au contraire, les événements les plus récents que la Chine a connus n’ont fait que le raffermir dans son opinion.
On comprendra ce qu’il faut entendre par là en lisant trois autres écrits qui se trouvent à la suite du texte original des Thèses. Le premier de ces textes, qui servit, à quelques modifications près, de préface à l’édition italienne, se rapporte à certains aspects de la politique étrangère chinoise. Il fut achevé peu après le rétablissement des relations diplomatiques entre la République Populaire de Chine et les Etats-Unis. L’argument central en est une analyse critique de l’attitude de Tchou En-Laï vis-à-vis des révolutions qui se sont déroulées à Ceylan et au Bengla-Desh. Le second texte, écrit spécialement pour la deuxième édition anglaise, concerne les conflits au sein du Parti Communiste chinois, tels qu’ils devinrent apparents au cours de son 10ème Congrès et de la campagne anti-Confucius. Le troisième texte s’occupe avec la chute de Teng Hsiao-ping, la campagne contre "la bande des quatre" après la mort de Mao et les perspectives de la politique du nouveau président Houa Kouofeng. Ce texte écrit spécialement pour cette troisième édition française. Ces trois essais doivent être considérés comme un maillon entre les Thèses, datant d’il y a dix ans, et l’état de choses existant aujourd’hui, contribuant par là, on peut l’espérer, à leur donner un caractère plus actuel.
Si la signification de la campagne anti-Confucius est explicitée dans la deuxième annexe, les formes qu’elle a prises peuvent sembler obscures pour qui ne connaît pas un peu la pensée de ce philosophe chinois. C’est pourquoi nous avons pensé éclairer celle-ci en la reliant à son véritable contexte social et historique dans un article sur ce sujet. Cet article, publié en octobre 1953 dans une revue de discussion de la Ligue Spartacus hollandaise – dont l’auteur était membre à l’époque – et remanié pour le besoin de cette édition, est basé sur le compte-rendu d’un petit livre publié par un sinologue hollandais. Le remaniement (déjà fait pour la deuxième édition française dans laquelle l’article aussi fut publié) en semblait opportun, ne serait-ce que parce que le sinologue en question et son ouvrage sont peu connus du lecteur francophone. C’est ainsi, en particulier, que toutes les parties polémiques ont été supprimées.
Nous avons également ajouté la chronologie des événements parue dans la première édition française, mais corrigée et complétée pour tenir compte des évènements les plus récents.

THESES SUR LA RÉVOLUTION CHINOISE

Le caractère de la révolution chinoise.

THESE 1

Lorsqu’en avril 1949 les armées de Mao Tsé-toung (Mao Zedong) et du général Tchou Teh (Zhu De) traversèrent le fleuve Yang Tsé (Yangzijiang), il s’en fallut de peu que les troupes de Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi) ne fussent battues. Son pouvoir tombait en ruines. Avant l’automne, le régime du Kuo Min Tang (Guomindang, GMD) était chassé du continent chinois ; le monde parlait de "victoire du communisme" en Chine. Le Koung Tchang Tang (Gongchandang, GCD), c’est-à-dire le parti "communiste" chinois (PCC), en ce qui le concernait, ne s’exprimait nullement de la sorte. Il caractérisait sa victoire militaire sur le Guomindang comme la "victoire de la révolution nationale bourgeoise démocratique" qui avait commencé trente-huit ans auparavant. Ce que le Guomindang se proposait, et ce que Mao Zedong considérait comme sa tâche première, c’était de "stimuler le processus révolutionnaire". A la révolution bourgeoise et démocratique succéderait, selon sa conviction, la révolution prolétarienne et socialiste. Après cela, dans une phase ultérieure, on pourrait parler de transition vers le "communisme !’ Ce qui frappe immédiatement dans les idées de Mao Zedong et du PCC sur le développement social de la Chine, C’est leur indiscutable parenté avec les conceptions de Lénine et des bolcheviks sur le développement dé la révolution russe.

THESE 2

Cette identité n’est pas due au hasard. Elle résulte du fait que les révolutions, en Russie et en Chine, se sont produites dans des conditions et dans des circonstances semblables sous de nombreux aspects. La Russie et la Chine, toutes deux, étaient au début de ce siècle des pays arriérés. L’agriculture était leur principal moyen d’existence. Les paysans formaient la classe de loin la plus nombreuse de la société. Les rapports de production et les systèmes d’exploitation étaient féodaux, semi féodaux ou apparentés au féodalisme. Il existait aussi dans les deux pays un élément religieux qui correspondait à ces situations sociales : en Russie, l’Eglise orthodoxe grecque, en Chine, le confucianisme. Dans les deux pays, des rapports sociaux comparables constituaient le fondement de systèmes d’oppression non moins comparables : l’absolutisme des tsars en Russie, l’absolutisme des empereurs mandchous en Chine.

THESE 3

En Russie comme en Chine, la révolution avait à résoudre les mêmes problèmes, dans le domaine de l’économie et dans celui de la politique. La révolution devait détruire le féodalisme ; elle devait libérer les forces de production agraires des entraves dans lesquelles les rapports de production existants les avaient emprisonnées ; elle devait préparer le chemin pour un développement industriel et, finalement, il fallait écraser l’absolutisme et le remplacer par une forme de gouvernement et une machine d’état qui assure dans le domaine de la politique la solution des tâches économiques de la révolution. Tous ces problèmes sont ceux de la révolution bourgeoise sur le plan économique et sur le plan politique, c’est-à-dire ceux d’une révolution qui fait du capitalisme le mode de production dominant.

THESE 4

Que cela ait été le cas en Chine, voilà qui se trouve confirmé, entre autres, par le programme des tâches pratiques que le Parti communiste chinois mit sur pied dans l’automne de 1949. Il s’opposait aux traditions sociales chinoises telles qu’elles étaient ancrées dans les relations familiales traditionnelles et dans les formes d’administration locale et régionale. Il visait à une réforme agraire par l’introduction de méthodes de production modernes et - là où c’était encore possible - par une extension des surfaces cultivées. Le PCC voulait mobiliser les colossales réserves de force de travail humaine qui existaient en Chine et, par la propagation et l’amélioration de l’instruction, préparer cette force de travail à sa tâche dans une société en voie d’industrialisation. Il réclamait pour la Chine un réseau routier praticable par lequel les richesses en matières premières - qui se trouvaient pour une part importante dans des régions difficilement accessibles jusqu’alors - seraient rapprochées des centres urbains et industriels. Et surtout, il fallait, selon le PCC, qu’une industrie moderne soit créée. En un mot, le programme de Mao et de ses partisans pour la période qui suivait la prise du pouvoir était le programme du capitalisme victorieux.

Les rapports de classe dans la révolution chinoise.

THESE 5

Les problèmes économiques et politiques de la révolution bourgeoise étaient, dans leur forme générale, à l’ordre du jour en France en 1789. Il y a cependant une différence énorme entre, d’une part, la révolution bourgeoise en Russie et en Chine et, d’autre part, la Révolution Française. Et c’est précisément sous les rapports sous lesquels elles diffèrent de la révolution française de la fin du XVIIIe siècle que la révolution russe et la révolution chinoise de notre siècle se ressemblent. En France, la révolution de 1789 s’accomplit d’une manière classique. Elle prit la forme d’un combat de la bourgeoisie contre les classes dirigeantes de la société féodale. Ce ne fut le cas ni en Russie, ni en Chine, parce qu’une classe bourgeoise qui eut accompli cette tâche ou qui eût été capable d’une telle lutte n’existait dans aucun de ces deux pays.
Le trait caractéristique de la révolution russe et de la révolution chinoise réside dans le fait que ce sont toutes deux des révolutions bourgeoises où d’autres classes jouent le rôle qui, dans la France du XVIIIe siècle, fut imparti à la bourgeoisie. Ces rapports de classe assez singuliers ont donné le jour, en Russie comme en Chine, au bolchevisme. Ce n’est pas parce que Mao Zedong et ses partisans sont des bolchevistes que les révolutions russe et chinoise se ressemblent, mais ce sont des bolchevistes parce qu’il existait en Chine des rapports de classe analogues à ceux qui prévalaient en Russie. En Russie comme en Chine, le capitalisme ne pouvait dès lors triompher que sous sa forme bolchevique.

THESE 6

En Russie comme en Chine, le féodalisme (ou ce qui y correspondait) avait subsisté parce que, pour des causes bien déterminées, la production agricole avait stagné à un certain niveau de développement. Mais dans les deux pays prenait néanmoins naissance, sous l’effet de ce que l’on pourrait appeler des causes externes, un début de capitalisme et, du même coup, un embryon de prolétariat et de bourgeoisie. En Russie, ce fut la conséquence des besoins militaires du tsarisme ; en Chine, ce fut dû â l’expansion coloniale de l’impérialisme occidental. A Saint-Pétersbourg, à Moscou, dans le bassin houiller du Donetz ou les champs pétrolifères de Bakou, on vit naître une industrie. En Chine, il en fut de même dans les villes de la côte comme entres autres, Shanghaï Shanghaï, Canton et Nankin. La classe ouvrière qui travaillait dans ces régions était, en Russie, peu nombreuse comparée à la grande masse des paysans. En Chine les ouvriers constituaient, par rapport à la masse paysanne, un pourcentage bien plus mince encore. C’est dans cette différence des rapports numériques entre ouvriers et paysans, en Chine et en Russie, que réside pour une bonne part l’explication de ce en quoi la révolution chinoise, au-delà de toute analogie, diffère de la révolution russe.

THESE 7

La bourgeoisie qui, en Russie et en Chine, s’était formée parallèlement à la naissance d’une industrie, ne ressemblait nullement au Tiers-Etat qui, en France, à la veille de la révolution bourgeoise, proclamait fièrement ses prétentions à la souveraineté. Par suite des circonstances dans lesquelles elle entrait en scène en Russie et en Chine - c’est-à-dire comme une classe dont la base économique était extrêmement ténue -, florissant avec le soutien financier du capitalisme étranger et dans l’ombre de l’absolutisme qui avait accordé les concessions à ce même capitalisme étranger, la bourgeoisie ne fut pas l’ennemi naturel de cet absolutisme, mais elle rechercha au contraire son soutien politique. Elle en était l’alliée la plus sincère ou, du moins, lorsque d’inévitables conflits d’intérêts entre l’absolutisme et elle se faisaient jour, elle craignait toujours jusqu’au dernier moment d’en tirer les conséquences révolutionnaires. Dans la mesure où la bourgeoisie était trop faible pour développer une activité politique, on peut dire que la révolution devait se dérouler sans elle. Et, dans la mesure où il lui arrivait de développer une activité politique, elle n’était pas révolutionnaire, et il fallait que la révolution se tourne carrément contre elle.

Le déroulement de la révolution en Russie et en Chine.

THESE 8

En Russie, le prolétariat était peu nombreux, mais, par suite de la situation propre au tsarisme, extrêmement combatif : Du fait de cette combativité, et aussi parce qu’il était concentré dans certaines régions, il imprima sa marque aux événements et joua dans la révolution russe, en 1905 comme en 1917, un rôle décisif, tout comme les paysans jouèrent un rôle important par leur nombre. Auprès de cela, la Russie comptait une intelligentsia petite-bourgeoise à laquelle un rôle semblable allait être dévolu dans le processus révolutionnaire. Des rangs des intellectuels sortirent les cadres de révolutionnaires professionnels du parti bolchevik dont Lénine a dit un jour - c’était plus caractéristique qu’il ne le croyait - qu’ils se composaient de "jacobins unis aux masses", c’est-à-dire de révolutionnaires d’un type clairement bourgeois dont l’organisation présentait une forme typiquement bourgeoise. Ces jacobins bolchevistes imprimèrent leur, sceau à la révolution russe, comme à l’inverse les circonstances propres à la Russie les marquèrent. Ils mirent en avant, conformément aux nécessités de la révolution russe, le mot d’ordre de smytchka. Par smytchka, on entendait "l’alliance de classe entre ouvriers et paysans", en d’autres termes, une alliance monstrueuse entre deux classes qui avaient à proprement parler des intérêts totalement différents, mais qui, par elles-mêmes, n’étaient pas à même de réaliser leurs propres intérêts particuliers d’une manière durable. Ce qui revint en pratique (et cela devait y revenir, vu les circonstances historiques) à ce que leur parti trônât par-dessus les deux classes et exerçât sa dictature. Cela dura jusque quand (résultat du développement social) parut en scène une nouvelle classe, née des rapports de production post-révolutionnaires ou de type capitaliste d’Etat, qui entrait en conflit avec la dictature du parti existant alors.

THESE 9

En Chine, l’histoire se répéta, mais elle ne le fit pas exactement sous la même forme. La révolution chinoise suivit un cours qui, dans les grandes lignes, était celui de la révolution russe ; mais, une fois de plus, il est indiscutable que, sous un certain nombre d’aspects, il en était aussi tout à fait différent.
Il y avait en premier lieu une différence considérable de rythme. La révolution chinoise commença en 1911, six ans plus tôt que la révolution russe, mais au début, abstraction faite de quelques événements en 1913 et en 1915-1916, elle ne fit guère que piétiner. Lorsqu’elle débuta -toute différente de ce qui se passa en Russie les masses n’étaient pas encore entrées en scène. La chute de la dynastie mandchoue ou, pour mieux dire, son abdication, n’était que l’écho tardif de mouvements de masse antérieurs tels que la révolte des Taiping ou le soulèvement des Boxers. Elle n’eut pas lieu sous la pression de mouvements insurrectionnels. La Chine reçut la république présentée sur un plateau par le "Fils du Ciel" impérial. L’autorité impériale ne fut pas abolie, comme la royauté en France ou le tsarisme en Russie, mais bien léguée par décret impérial à Yuan Shikai. On a un jour surnommé ce dernier le "Napoléon chinois", pour ses tentatives infructueuses de remplacer l’empire par une dictature militaire ; à tort, semble-t-il, car Napoléon fut l’exécuteur testamentaire de la révolution bourgeoise, tandis que Yuan Shikai fut l’exécuteur testamentaire d’une succession impériale en faillite et, en tant que tel, une barrière sur la route du développement révolutionnaire. Ce n’est pas à Bonaparte qu’on peut le comparer, mais bien au général russe Kornilov qui à la fin de l’été 1917, préparait un coup d’état contre-révolutionnaire. Contre le danger de Kornilov, les bolcheviks en appelèrent à la résistance ; les ouvriers de Petrograd se mirent en branle pour pousser la révolution de l’avant. En Chine, rien de tel ne se produisit. La classe ouvrière chinoise, pour autant qu’elle existât, était encore beaucoup trop faible pour cela. C’est pour cette raison qu’en Chine la progression de la révolution bourgeoise fut ajournée.

THESE 10

Au contraire de la Russie, il n’existait pas en Chine de "jacobinisme", adapté aux circonstances historiques, qui eût pu barrer la route à Yuan Shikai. Il existait bien une intelligentsia petite-bourgeoise, républicaine et radicale. Cependant, son radicalisme était très relatif, et on se bornait à le constater par comparaison avec les positions de la bourgeoisie chinoise, réactionnaire et flirtant avec l’empire ou Yuan Shikai. Le docteur Sun Yatsen (Sun Zhongshan), qui représentait cette petite bourgeoisie, suivait les traces de Confucius, le philosophe de la réconciliation des classes. Sun Zhongshan aspirait à une sorte de compromis entre la vieille Chine et une république moderne, ce qui revient à dire une république bourgeoise. De par leur nature, de telles illusions étaient rien moins que favorables à l’action révolutionnaire ; ce qui explique pourquoi Sun Yat-sen, qui, pour un moment, fut poussé au premier plan par les événements de 1911, capitula sans la moindre résistance devant Yuan Shikai. Si ce dernier ne rencontra cependant aucun succès, ce fut à cause des forces décentralisatrices et séparatistes qui avaient rendu impossible la survie de la dynastie mandchoue et qui, de plus, constituaient une entrave à la perpétuation des structures antérieures, même sous une forme quelque peu modifiée.

THESE 11

Il ne se forma pas à ce moment, en Chine, un état bourgeois et national comme autrefois en France ou comme après les révolutions bourgeoise et démocratiques en Allemagne et en Italie. La conséquence en fut que la Chine devint la proie d’une clique de généraux comme Feng Guozhang, Zhang Zuolin et Zhou Baidi, potentats militaires qui se firent la guerre pendant des dizaines d’années. En Russie, les généraux - Koltchak, Denikine, Wrangel, Petlioura - entrèrent aussi en scène, mais seulement après la révolution d’octobre 1917. Ils combattirent contre les ouvriers, contre les paysans et contre le parti bolchevik. En Chine, les généraux entrèrent en action avant même qu’il ne soit question d’un équivalent des événements d’Octobre. Ce qu’ils voulaient, ce n’était pas effacer des événements d’"Octobre", mais les prévenir par l’extension de leur pouvoir sur une plus grande partie du territoire chinois ; ce dont aucun d’eux ne fut capable. Ce n’est que vers la fin des années 1920 et le début des années 1930 que Jiang Jieshi connut plus ou moins la réussite, parce qu’à ce moment-là, la révolution chinoise était entrée dans une phase nouvelle. Jiang Jieshi n’était pas qu’un général chinois parmi tant d’autres ; ce n’était pas un chef militaire féodal comme Zhag Zuolin, ni le représentant des paysans aisés comme l’était Feng. Jiang Jieshi était le général des Girondins chinois, le général du Guomindang, ce parti qui, pendant une période extrêmement courte, fut appelé à jouer provisoirement un rôle révolutionnaire sous la pression des masses - lesquelles s’étaient entre-temps mises en mouvement. Après un peu moins d’un quart de siècle de stagnation, la révolution chinoise se retrouvait finalement au même point que la révolution russe en février 1917, à cela près qu’en Chine, les rapports sociaux étaient encore et toujours plus rudimentaires qu’ils ne l’étaient en Russie vers 1917.

Les partis dans la révolution chinoise.

THESE 12

Le Guomindang ("Parti nationaliste de Chine") est le plus vieux des partis qui ont joué un rôle dans la révolution chinoise ; il est l’héritier du Tongmenghui ("Ligue Révolutionnaire") qui, lui-même, prolongeait la tradition du Xingzhonghui ("Association pour la Régénération de la Chine"), une association fondée hors de Chine, en 1894 par Sun Zhongshan avec l’appui de marchands émigrés. Les commerçants et boutiquiers, ainsi que les intellectuels liés à ces groupements, continuèrent, au fil des années, â en former la véritable base de classe petite-bourgeoise. Mais des fonctionnaires et des militaires qui voyaient leur carrière brisée et avec lesquels la Ligue révolutionnaire avait entretenu des relations très étroites, lui imprimèrent également leur cachet. En outre, d’authentiques éléments bourgeois y affluèrent alors, issus des rangs de la bourgeoisie chinoise qui, si elle se trouvait encore dans l’enfance, ne s’en formait pas moins petit à petit.

THESE 13

Les conceptions du Guomindang étaient aussi vagues que l’on pourrait s’y attendre en se fondant sur sa composition hétérogène. Que le développèrent économique de la Chine exigeât une réforme agraire, que la libération des paysans des rapports de propriété "féodaux", ainsi qu’il en va dans toute révolution bourgeoise, fût la tâche première de la révolution chinoise, tout cela échappait complètement au Guomindang. Il était d’ailleurs inévitable que cela lui échappe, puisque la libération des paysans était indissolublement liée à la disparition des anciens rapports familiaux chinois et que ceux-ci, pour le petit bourgeois Sun Zhongshan, constituaient aussi le fondement de la Chine dont il rêvait toujours. Le Guomindang était républicain et nationaliste ; mais la lutte contre l’impérialisme étranger qui, logiquement, découlait du nationalisme chinois, il était peu ou prou en mesure de l’entreprendre, par suite des attaches étroites que ses adhérents bourgeois entretenaient avec ce même impérialisme. Les idées de Zhongshan étaient tellement confuses et chimériques qu’il croyait très sérieusement pouvoir réaliser avec l’aide du capital étranger - celui-là même qui, bien évidement, tirait le plus de profit de la faiblesse de la Chine - une Chine forte et qui fût unie sous une autorité centrale solide.
Enfin, les conceptions de Sun Zhongshan et du Guomindang se caractérisaient surtout par l’idée d’une réconciliation générale des classes. Cette idée était peu conforme à la réalité, mais elle correspondait beaucoup mieux au fait incontestable que lui-même et son parti étaient l’expression politique d’intérêts en principe incompatibles.

THESE 14

Ce n’est qu’au début des années 1920, lorsque les masses chinoises passèrent à l’action pour se défendre contre l’impérialisme dont elles éprouvaient les conséquences â leurs dépens, que le Guomindang connut un soubresaut à gauche. Le parti fut réorganisé. Sun Zhongshan lui donna un nouveau programme où, pour la première fois, la question agraire était abordée comme l’un des problèmes fondamentaux de la société chinoise. Mais, en même temps, tout était une fois de plus noyé dans le confucianisme, qui empêchait toute interprétation réellement révolutionnaire du programme ; de sorte que l’aile gauche comme l’aile droite du parti pouvaient au même titre s’y référer à bon droit.
Malgré cela, le Guomindang, poussé par les événements, combattit durant un certain temps, tant contre l’impérialisme que contre les forces réactionnaires qui, en Chine, étaient toujours aussi fortes qu’au début de la révolution, par suite de la stagnation de cette dernière. Certes, il sembla un moment qu’une sorte de démocratie jacobine pourrait se cristalliser au sein du parti nationaliste. La révolution atteignait alors la vitesse d’un torrent. Mais c’est précisément cette accélération qui fut la cause de ce que les contradictions entre les divers groupes sociaux qui formaient ensemble la base du Guomindang se montrèrent plus aiguës que jamais. Au moment même où la révolution bourgeoise faisait un pas en avant, tout ce que la Chine comptait de bourgeois s’élevait contre la révolution.

THESE 15

Le PCC (le parti bolchevik chinois) se forma dans les années 1920-1921 pour des raisons analogues à celles qui, moins de vingt ans auparavant, avaient présidé à la naissance du parti bolchevik en Russie. Quand la Chine bourgeoise manqua à sa mission, les ouvriers et les paysans devinrent ici aussi l’armée de la révolution. Mais parce c’était la révolution bourgeoise, et non la révolution prolétarienne qui était à l’ordre du jour, l’organisation débordante de vitalité et de foi révolutionnaire qui fut créée dans la lutte, alors que le Guomindang se révélait un instrument tout à fait défectueux, prit inévitablement la forme d’une organisation bourgeoise - c’est-à-dire d’un parti. Le parti de Lénine fut un modèle pour cette organisation, parce que, justement, il avait été formé dans des circonstances semblables â celles qu’on trouvait en Chine. Ses structures, tout comme ses opinions sociales et politiques, correspondaient â de telles circonstances.

THESE 16

Le lettré chinois Chen Duxiu, qui fonda le Parti communiste chinois, en fit une copie fidèle du parti des Bolcheviks russes. C’est ce qui est confirmé par Mao Zedong lui-même. Dans un discours prononcé en juin 1949 â l’occasion du 28e anniversaire du Parti, fondé le 1er juillet 1921, il déclarait : "Les Chinois sont passés maîtres en marxisme grâce â l’application qui en a été faite par les Russes. Avant la révolution d’Octobre, les Chinois n’avaient jamais entendu parler, non seulement de Lénine, mais aussi des noms de Marx et d’Engels. Le grondement des canons de la révolution d’Octobre nous a apporté le marxisme-léninisme. Il nous faut suivre la même voie que les Russes, telle fut la conclusion." La conclusion était juste, mais seulement parce que ce qu’on appelle "marxisme-léninisme" n’a rien en commun, si ce n’est la terminologie, avec le marxisme qui est l’expression théorique des rapports de classe existant dans le capitalisme. Le contenu du léninisme est un ajustement des conceptions sociales-démocrates aux circonstances russes spécifiques ; et ce sont des circonstances, dans une bien plus grande mesure que les conceptions sociales-démocrates, qui l’on modelé. Si le léninisme avait effectivement été du marxisme, les Chinois n’en auraient rien eu à faire, et on aurait alors également pu lui appliquer ce que Mao Zedong disait en 1949 d’autres théories occidentales : "Les Chinois ont appris beaucoup de l’Occident, mais rien de ce qu’ils apprirent ne put jamais être réalisé dans la pratique."

THESE 17

Le Parti communiste chinois pouvait reprendre à son compte la forme et les conceptions du parti russe parce que les rapports sociaux prérévolutionnaires en Chine correspondaient pour une large part aux rapports sociaux prérévolutionnaires en Russie. Mais, pour autant, ils n’étaient pas exactement identiques. Par conséquent, il était nécessaire que le léninisme fût adapté aux circonstances chinoises, tout comme jadis Lénine avait adapté les idées empruntées à l’Occident aux particularités russes. Dans la mesure où, sous certains rapports déterminés, la Russie et la Chine se ressemblaient fortement - beaucoup plus, par exemple, que la Russie et l’Occident capitaliste -, il ne fut pas nécessaire de procéder à de bien grandes modifications. Néanmoins, ces modifications sont incontestables : le bolchevisme chinois demeurait certes du bolchevisme, mais il avait, beaucoup plus qu’en Russie, un caractère paysan. Cette adaptation à des circonstances plus primitives ne se produisit pas consciemment en Chine. Elle eut lieu sous la pression de la réalité. La conséquence visible en fut que 1e parti se renouvela totalement eux alentours de 1927. Tant qu’il fut une imitation fidèle du parti russe, il resta un facteur complètement stérile dans le tourbillon de la révolution chinoise. Ce n’est qu’après qu’il se fut lié plus distinctement au sort des masses paysannes qu’il réussit à devenir un facteur important. Là réside l’explication profonde du fait que Chen Duxiu fut expulsé des rangs du parti en 1927. Avec la rénovation des cadres, les rebelles de la campagne entraient dans le parti. A la place de Chen, le professeur "marxiste", venait Mao, fils de paysans de la province du Hunan.

THESE 18

Un troisième parti qui entra en scène dans la révolution chinoise fut la Ligue démocratique, fondée en 1941. Dès le début, la Ligue tenta d’être une sorte de tampon entre les bolcheviks chinois d’un côté et le Guomindang de l’autre, ce dernier parti étant au pouvoir. Ainsi, le journal indépendant Dagongbao, qui paraissait alors à Shanghaï, publia le 21 janvier 1947 une déclaration émanant des cercles de la Ligue : "La Ligue, depuis sa fondation, travaille avec empressement pour la réalisation de la démocratie, en ce sens qu’elle agit comme intermédiaire entre le Guomindang et les bolcheviks dans le but de parvenir à l’unité (nationale)." A un autre endroit, la Ligue définit ses propres activités comme "orientées vers la fin de la guerre civile, orientées vers la paix". Mais de tels efforts renfermaient précisément tous les éléments d’une faillite. C’est la mer à boire que de s’efforcer de concilier l’inconciliable. Un compromis comme celui que la Ligue démocratique avait aux yeux (elle se servait d’ailleurs du terme "compromis" dans sa propagande politique) n’était qu’une variante sur l’échiquier de la politique bourgeoise, telle qu’on en avait déjà vu à plusieurs reprises dans le cours de la révolution, avant 1927, et qui s’était révélée impossible.
Lorsqu’en 1912 Sun Zhongshan - de sa propre volonté ou sous la pression de groupes bourgeois, peu importe - laissa la place à Yuan Shikai, on affirma qu’il l’avait fait "pour éviter la guerre civile". Mais une fois la révolution commencée, la guerre civile était inévitable. Toutes les tentatives pour l’éviter, à ce moment-là ou plus tard, n’ont eu pour résultat que d’en précipiter le déclenchement ou d’en exacerber le déroulement.

THESE 19

On a dit de la Ligue démocratique - née de la fusion de divers regroupement et petits partis - que la plupart de ses membres étaient des professeurs et des étudiants, qui entendaient par le mot "démocratie" exactement le même contenu qu’on - c’est-à-dire la bourgeoisie - y mettait en Occident. Ce qu’il y a de vrai là-dedans, en premier lieu, c’est que ce parti se composait essentiellement de gens qui étaient les successeurs directs des mandarins érudits qui avaient gouverné la Chine pendant plus de trois mille ans. Ce que ceux-ci avaient pu apprendre des démocrates bourgeois de l’Ouest n’était qu’un léger vernis qui voilait à peine la philosophie classique chinoise. Cet héritage était indéracinable, les "mandarins" de la Ligue démocratique entretenant par des liens économiques et des relations de famille des contacts étroits avec la couche supérieure de la société chinoise, c’est-à-dire avec la classe sociale qui avait un pied en terre bourgeoise, mais dont l’autre pied reposait encore fermement sur le sol féodal. Cette base sociale se manifestait bien entendu directement dans la politique de la Ligue. En dépit de sa critique en apparence sévère du Guomindang et de Jiang Jieshi, son action se borna à des tentatives de réorganisation du Guomindang, tentatives qui, en bonne logique, demeurèrent sans résultat. On ne pouvait éliminer les "défauts" du Guomindang sans éliminer les circonstances sociales dont le Guomindang, et la Ligue démocratique non moins que lui, étaient le produit.

THESE 20

La fin de la guerre civile en Chine à laquelle songeait la Ligue démocratique ne pouvait être atteinte ni dans les années 1920, ni dans les années 1940, par voie de la paix sociale, mais seulement par la poursuite de la guerre civile jusqu’à son terme. Quoique l’on ait affirmé qu’on pouvait trouver dans les rangs de la Ligue démocratique "les leaders les plus capables de la Chine moderne", la Ligue ne l’a jamais compris.
Dans le domaine de la théorie, elle n’a jamais démordu de son point de vue "pacifique". Mais parce que la pratique se révèle plus forte que la théorie en ce monde, elle fut à un certain moment obligée de changer d’attitude sous la dure contrainte de la réalité. Tout en hésitant, et absolument à contre-cœur, elle déclara la guerre à Jiang Jieshi. Mais cela se produisit quand il était déjà trop tard ; les chefs de la Ligue, rétrospectivement, l’ont eux-mêmes reconnu. Jiang Jieshi, toujours caractérisé par leur aveuglement politique comme un "élément modéré", avait à ce moment-là déjà depuis longtemps repris sa profession traditionnelle, à savoir le massacre des éléments modérés qui n’avait été suspendu que temporairement par la guerre avec le Japon. La conséquence en fut que la Ligue "modérée" qui se trouvait entre la "gauche" et la "droite" dans la politique chinoise, fut broyée entre les meules du développement historique et disparut. On était alors à l’automne de 1947.

Le Kerenski chinois et les paysans de Chine.

THESE 21

Pendant une vingtaine d’années, entre 1927 et 1947, la révolution chinoise stagne une seconde fois. Au cours de cette période, le Guomindang est au pouvoir ; il a définitivement liquidé sa jeunesse et son aile jacobine. C’est la période girondine qui commence avec la défaite du "Sun Zhongshanisme" de "gauche". Au printemps de 1927, des contradictions sociales mènent à une crise politique et à une rupture. En avril 1927, il existe deux gouvernements Guomindang à la fois : l’un de gauche, au pouvoir à Wuhan (Hankou), l’autre, de droite, à Nanjing. Mais la différence entre les deux est ténue, en ce sens que le gouvernement de Wuhan prend lui aussi nettement ses distance vis-à-vis des paysans qui, sur ces entrefaites, se sont mis en mouvement.
Le programme agraire de Tan Pingshan, qui devient ministre de l’Agriculture à Wuhan, ne diffère guère du programme agraire de Nanjing. Lorsque, dans la province du Hunan, le mouvement paysan prend le caractère d’une révolte, Tan Pingshan se rend dans la ville de Changsha, au coeur de cette région. Il faut que son influence contribue à mettre un frein aux "excès", ce qui, en langage clair, signifie la répression du mouvement. Tan Pingshan est un bolchevik, membre du Parti communiste chinois. Sa politique agraire est défendue, pour des raisons purement politiques, par le chef du PCC, Chen Duxiu. Le parti raisonne ainsi : une politique agraire par trop radicale créera une opposition entre l’armée et le gouvernement auquel participent les bolcheviks. En effet, la plupart des officiers sont issus du milieu des petits et moyens propriétaires fonciers et sont donc violemment opposés à tout ce qui ressemble à une réforme agraire. Voilà une fois de plus un exemple concret des raisons pour lesquelles la rénovation totale du cadre du parti bolchevik chinois par des éléments réellement paysans (rénovation dont il a été question dans une thèse précédente) est nécessaire et inévitable. Du reste, il est compréhensible que le gouvernement de Wuhan, coincé entre les insurrections des paysans d’un côté et le gouvernement de Nanjing de l’autre, avec la petite-bourgeoisie pour base sociale, n’éprouve guère l’envie de prendre au sérieux son flirt avec le radicalisme jacobin. Ce qui signifie qu’il n’a pour tout choix que la capitulation devant Nanjing. Cette capitulation devient une réalité en 1928. Jian Jieshi est le grand triomphateur.

THESE 22

Durant l’année critique 1927, alors que le gouvernement de Nanjing et son général remportent la victoire, des soulèvements ouvriers sont réprimés à Shanghaï et à Canton. La légende veut qu’on les considère comme une tentative du prolétariat chinois d’influencer le cours des événements d’une manière révolutionnaire. La réalité est tout autre. Vingt-deux ans après le carnage de ces deux villes, selon une déclaration du ministère des Affaires sociales chinoises, il y a en Chine 14 villes industrielles importantes et un peu plus d’un million d’ouvriers. Sur une population qui compte entre quatre cents millions et cinq cents millions d’habitants, cela ne représente même pas 0,25 % ; en 1927, ce pourcentage devait logiquement être plus faible.
En tant que classe, les ouvriers chinois ne pèsent guère dans la balance vers la fin des années 1920, et il ne saurait être question qu’ils soient entrés en action pour des buts de classe. L’insurrection de Shanghai, en mars 1927, est un soulèvement populaire dont le dessein est d’appuyer l’expédition militaire de Jiang Jieshi vers le Nord. Que les ouvriers y jouent un grand rôle, cela s’explique par le fait que Changhai se trouve être la plus grande ville industrielle de Chine et qu’un tiers environ des ouvriers y habitent. Le caractère du mouvement n’est pas prolétarien, mais radical-démocrate. Jiang Jieshi l’étouffe dans le sang, non par crainte d’une variante prolétarienne de la révolution, mais par mépris du jacobinisme.
Quant à la soi-disant "commune" de Canton, elle n’est rien d’autre qu’une aventure sans perspectives provoquée par les bolcheviks chinois qui essaient - sans disposer du moindre atout politique - de gagner le jeu de poker qu’ils ont déjà perdu à Wuhan. L’insurrection de Canton en décembre 1927 n’est nullement l’expression d’une résistance prolétarienne, pas plus que le Parti communiste chinois ne constitue l’expression des aspirations ouvrières. Borodine, le conseiller russe du gouvernement de Wuhan, était dans le vrai lorsqu’il déclarait être venu en Chine pour la réalisation d’une idée.
C’est pour une idée, pour des idéaux politiques que se bat le Parti communiste chinois. A ces idéaux on a sacrifié les ouvriers de Canton sans la moindre considération. Mais jamais les ouvriers n’ont constitué une menace effective pour le Guomindang de droite ou Jiang Jieshi. Pour ces derniers, c’est du côté des paysans que venait le danger.

THESE 23

Après sa victoire, Jiang Jieshi se retrouva face à un pays dont la vie sociale était dans le chaos. C’est précisément ce chaos, résultant des contradictions insolubles de l’ancienne Chine, qui avait causé la révolution. Les problèmes sociaux de la Chine demandaient toujours instamment une solution, même après la victoire de Jiang Jieshi. Le gouvernement de Nanjing se vit devant la tâche de réorganiser le pays.
La difficulté résidait dans l’impossibilité de retourner à la Chine d’autrefois. Personne ne peut renverser le cours de l’histoire, Jiang Jieshi pas plus que quiconque. Emprunter des routes nouvelles est historiquement inévitable. Jiang était prêt à le faire. Il rêvait de devenir, sinon le réformateur jacobin, du moins le réformateur girondin de la Chine, tout comme Alexandre Kerenski avait rêvé de jouer le rôle d’un grand réformateur dans la révolution russe. A ce personnage qui fait figure d’acteur d’opérette et qui, entre février et octobre 1917, s’est trouvé sur le devant de la scène russe et a cru pouvoir diriger les événements - sans comprendre qu’en réalité c’était les événements qui le menaient, on peut à maints égards comparer Jiang Jieshi. Pas plus que Kerenski, Jiang n’a de griefs à formuler contre l’impérialisme ; comme pour Kerenski, la question agraire constitue pour lui la grande pierre d’achoppement qui est responsable de l’instabilité de son régime. Chez tous deux, on retrouve les mêmes rêves éveillés en matière de politique, qui en ont fait de plus en plus l’expression de la réaction. Kerenski, d’origine "socialiste" (on peut interpréter ce mot comme on l’entend) finit l’ami et l’allié des forces les plus rétrogrades du pays. Jiang Jieshi, qui, jeune cadet de l’Académie militaire chinoise de Huangpu, voulait se servir de son sabre pour renouveler la Chine de son temps, appartint finalement à cette clique chinoise dont le banquier T. V. Soung était le représentant le plus caractéristique.
La politique de Jiang Jieshi était déterminée par une circonstance, à savoir que la richesse de la famille Soung impliquait l’impérialisme commercial aussi bien que la misère des paysans chinois. C’est précisément de la même manière que la politique de Kerensky était dictée par le fait que la position sociale de ses amis - Nekrassov, par exemple - supposait 1a pauvreté du moujik. Le gouvernement du Guomindang de droite et de Jiang Jieshi, c’est la "période Kerenski" en Chine. En Russie, elle avait duré quelques mois ; en Chine, elle dura jusqu’après la deuxième guerre mondiale.

THESE 24

La prise du pouvoir par Jiang Jieshi empêcha le progrès de la révolution bourgeoise en Chine. Elle demeura de nouveau bloquée à mi-chemin. Cependant, ses problèmes se faisaient sans cesse plus pressants, et la grande nasse des paysans qui, dans les conditions chinoises, constituaient la force principale de cette révolution, ne retournait presque jamais au calme. Moins de trois ans après que le gouvernement de Nanjing eut en apparence "pacifié" le grand pays, les insurrections paysannes recommencèrent â nouveau dans toutes les provinces. Le début des années 1930 n’est qu’une série de combats entre les armées du Guomindang d’une part, les révolutionnaires, c’est-à-dire des habitants de la campagne, volés, désespérés, poussés à l’extrême d’autre part.
Partout où cette masse passe à l’action, cela entraîne un partage des terres. Dans la province du Jiangxi, ce partage est réalisé d’une manière tellement radicale que le gouvernement de Nanjing se voit obligé de le laisser intact quand, en 1934, il "nettoie" cette région de ses éléments rebelles, et ce bien que ce partage soit rien moins que conforme à sa politique. Jiang Jieshi, il est vrai, avait déclaré vouloir restreindre la grande propriété terrienne afin que chacun pût posséder sa propre terre, mais en dehors du Jiangxi où la masse a réalisé ce projet à sa propre manière, on ne voit pas l’ombre d’une réalisation en ce sens. Les coopératives qui sont fondées, soi-disant pour améliorer le niveau de vie dans les campagnes, ne sont que des fantômes. Entre 1933 et 1936, leur nombre passe de cinq mille à quinze mille, ce qui, en théorie, signifie un progrès économique considérable. Pratiquement, ces soi-disant coopératives ne servent que les intérêts des propriétaires fonciers.
L’anthropologue suédois Jan Myrdal, qui a séjourné assez longtemps dans un village de la province de Shaanxi, note de la bouche de vieux paysans que le système de crédit a de plus en plus augmenté les dettes des paysans envers les propriétaires, et que dettes et fermages sont arrachés à leurs mains affamées avec l’aide du bras vigoureux de la soldatesque du Guomindang. Nyrdal, quant à lui, note expressément que la révolution chinoise qui continue à couver dans les années 1930 et qui entrera à nouveau en éruption dans les années 1940 est une révolution paysanne.

THESE 25

Le gouvernement de Nanjing et Jiang Jieshi échouèrent totalement dans leur tentative de résoudre le problème le plus important de la Chine, le problème agraire. Ils ne pouvaient le résoudre parce qu’ils étaient liés à toutes les couches de la société chinoise qui avaient intérêt à la persistance des rapports traditionnels. Ces rapports - l’oppression ouverte et le pressurage direct de la population rurale n’en laissent pas le moindre doute - étaient spécifiquement pré bourgeois et de toute évidence mêlés â des restes de féodalisme. On peut là aussi découvrir la cause d’une corruption qui s’étendait de plus en plus. Ce n’est pas dans le caractère de Jiang Jieshi ou des potentats du Guomindang qu’il faut la rechercher, mais bien dans la société elle-même. Ce n’est pas parce que le régime du Guomindang était corrompu qu’il cherchait à se concilier la classe et la sympathie des possédants, mais c’est en réalité parce qu’il s’appuyait sur la classe possédante qu’il était corrompu.
Cette corruption rendit les défauts sociaux de la Chine de plus en plus aigus. L’administration de Nanjing et les classes parasitaires qu’elle représentait constituèrent un cancer qui paralysa la production et qui menaça d’entraîner le pays dans la tombe. Mais lorsque finalement le glas sonna en Chine, c’est pour le gouvernement qu’il retentit. Après un développement de près de vingt ans, les masses paysannes du vaste pays étaient enfin en mesure de déployer une force révolutionnaire qui fit tomber le gouvernement de Nanjing comme un château de cartes. Ce n’est pas la classe ouvrière, toujours très faible, qui balaya Jiang Jieshi de la scène politique, dans un élan vigoureux, mais la masse paysanne. 0rganisée en armées de guérilla avec une démocratie paysanne primitive, elle sortit comme un ouragan des plaines immenses de la Chine pour exécuter l’inexorable jugement qui devait être le sort historique de la classe dominante, de son général et de son parti.
Et voilà encore un aspect par lequel la révolution chinoise se distingue profondément de la révolution russe. Ici les ouvriers sont â la tête des événements, à Cronstadt, à Petrograd, à Moscou ; la révolution s’y déplace de la ville à la campagne. En Chine, c’est l’inverse, sans conteste, qui se produisit : la révolution commence à la campagne et se déplace ensuite vers les villes. Cependant, la fin de la période Kerenski en Russie et la fin du régime du Guomindang en Chine ont un point en commun : lorsque le Kerenski russe fit marcher des troupes contre la Petrograd révolutionnaire, elles firent cause commune avec les régiments bolchevistes qui venaient à leur rencontre. Lorsque les armées paysannes bolchevistes de Mao Zedong et de Lin Biao s’approchèrent des rives du Yangzijiang, les soldats du Guomindang désertèrent en masse pour s’y rallier, et il n’était plus question d’une quelconque défense de Nanjing et de la Chine de Tchang Jiang Jieshi. Enfin, le spectre du féodalisme disparaissait de la Chine immense. Le capitalisme y voyait le jour avec la césarienne des baïonnettes paysannes.

Le partage des terres et la révolution agraire.

THESE 26

En tant que révolution paysanne, la révolution chinoise dévoile son caractère bourgeois aussi clairement que la révolution russe. Lénine et ses partisans se virent forcés, sous la pression de la réalité sociale, d’abandonner purement et simplement leurs idées d’autrefois sur la question agraire, lorsque les masses paysannes entrèrent en action. La réalité révolutionnaire contraignit le parti bolchevik à reprendre dans sa totalité le programme agraire des Narodniki, étroitement lié aux paysans. Au cœur de ce programme se trouvait ce qu’on a appelé le "Partage noir", formulé pratiquement dans le slogan "La terre aux paysans". En Chine, le Parti communiste se présenta avec un slogan analogue, emprunté comme en Russie aux idées des autres : "La terre aux laboureurs." Ce n’est pas à un parti, mais â un individu, le docteur Sun Zhongshan, que ce mot d’ordre fut repris ; mais, exactement comme en Russie, c’est la pratique qui força les bolcheviks chinois à accepter ce principe.

THESE 27

En 1926 encore, les deux amis de jeunesse Mao Zedong et Liu Shaoqi, qui viennent tous deux de la province du Hunan, s’en tiennent formellement et strictement à la doctrine officielle du parti. Le premier écrit, dans une étude sur les rapports de classe en Chine, que "le prolétariat industriel est la force motrice de notre révolution". Le second affirme dans une brochure que "la révolution sociale et démocratique en Chine ne triomphera que sous la direction des syndicats ouvriers". Mais à peine leurs mots sont-ils sur le papier que les paysans de la province du Hunan bouleversent radicalement leurs conceptions. Profondément impressionné par ce qu’il voit durant un séjour assez bref dans son pays natal, Mao en vient à l’opinion que ce ne sont pas les ouvriers qui constituent l’avant-garde de la révolution chinoise : "Sans les paysans pauvres, il n’y aurait pas de révolution… Les attaquer, c’est attaquer la révolution. La direction générale donnée à la révolution par les paysans pauvres a toujours été juste", voilà ce qu’on peut lire dans un rapport de sa plume.

THESE 28

Ce que Mao dépeint dans son "Rapport sur l’enquête menée dans le Hunan à propos du mouvement paysans" correspond très exactement, jusqu’au moindre détail, à ce que font les paysans pendant la longue "période Kerenski" chinoise, tant dans cette province qu’ailleurs dans le pays, et à ce qui, pendant les années 1949-1953, sera la pratique révolutionnaire dans les campagnes, jusqu’au recoin le plus éloigné de l’immense Chine.
Tout ce qui, au cours de cette période qui suit directement la victoire de Jiang Jieshi, est marquant pour la révolution rurale : l’invasion par la foule des maisons des tyrans de village, la confiscation des grains, l’égorgement des cochons, la ridiculisation des propriétaires terriens qu’on emprisonne puis qu’on habille comme des clowns pour les promener dans le village, l’organisation des assemblées "parle amer", au cours desquelles ceux qui ne possédaient rien formulaient publiquement leurs griefs â l’encontre des riches, la mise sur pied de tribunaux populaires qui rendaient leurs jugements contre les oppresseurs, tout cela n’est qu’une méthode de lutte développée spontanément par les paysans chinois. Pas plus en Chine qu’en Russie, ce n’est le parti qui montre le chemin aux paysans, mais à l’inverse ce sont les paysans qui indiquent au parti la voie â suivre.

THESE 29

Les changements sociaux qui sont accomplis entre 1949 et 1953 dans les campagnes chinoises sont caractérisés par le partage des terres, par les campagnes des ci-devant propriétaires terriens et des groupes sociaux qui leur étaient liés, ainsi que par la destruction des relations familiales chinoises traditionnelles, c’est-à-dire l’abolition des vestiges encore bien vivace du système qui portait le nom de "Jingtian", qui faisait de la famille patriarcale le noyau d’une unité de production. La signification sociale de ce processus est la suivante : le Jingtian, qui est en pleine décadence, constitue une grave obstruction à l’évolution vers une propriété privée de ce qui, en Chine, est le moyen de production le plus important : la terre. Le résultat de tout cela est exactement le même qu’en Russie : le paysan qui ne possède rien devient petit propriétaire terrien. Après quatre années de révolution agraire, on compte en Chine quelque 120 à 130 millions de paysans devenus indépendants.

THESE 30

Du développement qu’a connu la Russie après 1917, Karl Radek a écrit : "Les paysans russes ont fait leur propriété de la terre féodale sur laquelle ils travaillaient jusqu’à présent. C’est un fait qu’on peut voiler par diverses fictions juridiques, niais qui n’en reste pas moins un fait." l’économiste bolchevique E. Vargas déclarait en 1921 : "La terre est travaillée par des paysans qui, pratiquement, produisent comme des propriétaires privés (souligné par nous)." Radek et Vargas ont parfaitement raison. Dans les campagnes, la révolution russe donna naissance au cours de sa première phase â la propriété privée capitaliste, ce qui engendra, cela va de soi, de nouvelles différences sociales. Il se constitua de nouveau une classe d’ouvriers agricoles et, â côté de ceux-ci, une classe de paysans aisés. De l’évolution en Chine, Mao Zedong dit en 1955 : "Dans les dernières années, les forces spontanées du capitalisme des campagnes (souligné par nous) ont été occupées à se développer plus avant jour après jour ; de nouveaux paysans riches (souligné par nous) sont apparus partout, et un grand nombre de paysans à demi-aisés et devenus prospères tentent eux-mêmes avec force de se transformer en paysans riches. Un grand nombre de paysans pauvres, au contraire, vivent toujours dans la pauvreté et la misère, parce que les moyens de production sont insuffisants ; certains sont criblés de dettes, d’autres vendent ou louent leur terre." Un peu plus loin dans le même article, Mao parle du "groupe des paysans aisés qui évolue vers le capitalisme" (souligné par nous).

THESE 31

En Russie et en Chine, sont créées avec le partage des terres les conditions sous lesquelles l’entreprise agricole peut être entraînée dans la sphère de la production moderne des marchandises. Cette production moderne naît en Europe occidentale sous la forme du capitalisme classique. Dès lors, l’entreprise paysanne ne constitue plus un cercle fermé dans lequel tous les besoins sont satisfaits par le travail propre et dans lequel les produits sont fabriqués pour l’usage propre. Il est désormais question d’une spécialisation : le paysan travaille pour le marché, tout comme c’était 1e cas pour l’industrie. Il approvisionne l’industrie en matières premières et pour les groupes non agricoles de la population en nourriture. A son tour, l’industrie fournit â l’entreprise agricole les outils et machines dont le paysan a besoin pour l’amélioration de la production. Dans une mesure croissante, l’agriculture et l’industrie deviennent interdépendantes. En Russie et en Chine, cette évolution est la même, mais pas sous sa forme classique. Il ne peut en effet en être question dans ces deux pays, du fait de la quasi-inexistence de la classe qui en Occident, en est l’agent typique : la bourgeoisie moderne ou le Tiers-Etat. Comme cette classe fait défaut, son rôle est assumé par le parti et l’Etat. En Russie et en Chine, le développement vers le capitalisme implique en même temps le développement vers le capitalisme d’Etat.
A première vue, il peut sembler qu’un tel déroulement soit le fruit d’une idéologie particulière, soi-disant "socialiste". Quand on y regarde de plus près, il apparaît, non pas que l’idéologie "socialiste" a engendré le capitalisme d’Etat, mais que c’est au contraire l’inévitabilité du capitalisme d’Etat qui a donné naissance à une idéologie "socialiste". Quoi qu’il en soit, parce que le capitalisme d’Etat signifie une restriction du mécanisme du marché libre et de la liberté classique des producteurs, il rencontre, en Russie comme en Chine, une résistance de la part des paysans qui viennent de s’ériger en producteurs libres. La nécessité historique de briser cette résistance signifie la nécessité historique de la dictature du parti.

THESE 32

L’esprit de la résistance paysanne en Chine est dépeint d’une façon frappante dans une petite histoire qui, en 1951, fut narrée dans l’organe théorique du parti : Liu Suxi, y lit-on, avait travaillé plus de dix ans comme journalier, et tout ce temps, il avait enduré une amère pauvreté. Ce n’est qu’après la libération qu’il put se marier ; il eut un fils. Au temps de la campagne pour la réforme, il fut très actif et fut élu secrétaire du groupe local de la Ligue de la jeunesse. Mais dès qu’il eut reçu de la terre, il ne voulu plus travailler pour le parti. Lorsqu’il reçu une réprimande, il s’exclama d’un ton passionné : "Toute ma vie, j’ai souffert de la pauvreté et je ne possédais aucune terre ; maintenant, j’ai une terre et je suis parfaitement content ;,à quoi bon faire encore la révolution ?" Parce que, répondait le parti, la révolution n’est pas encore achevée. Par "achever la révolution", il fallait entendre l’édification d’une économie moderne et équilibrée sans laquelle, malgré le partage des terres, la production agricole aurait à nouveau stagné.

Les paysans contre le capitalisme d’Etat.

THESE 33

En 1953, lorsque la révolution agraire où, en d’autres termes, le partage de la terre, est chose accomplie, on voit commencer en Chine une lutte violente entre, d’un côté, les paysans, et de l’autre, le Parti communiste. L’objet de cette lutte, c’est la construction de l’économie nationale dans le sens du capitalisme d’Etat. Parallèlement à cela, à mesure que le capitalisme d’Etat fait des progrès, des oppositions entre le gouvernement et les ouvriers se manifestent aussi. Par ces deux aspects, l’histoire de la Chine dans les années 1950 présente, pour l’essentiel, une répétition de ce qui s’est passé en Russie après la révolution d’Octobre, dans les années 1920. Mais cette répétition ne signifie nullement que, dans les détails, les choses se déroulent en Chine exactement comme en Russie. La Chine n’a connu en aucune façon la formation de conseils ouvriers, ni l’autogestion des usines que les ouvriers russes réalisèrent sur une échelle suffisamment grande pour forcer Lénine à adopter pour slogan "Tout le pouvoir aux Soviets", slogan qui est en fait contraire au bolchevisme.
Néanmoins, on peut aisément constater l’analogie fondamentale qui existe entre, d’une part, la décision du 1er Congrès économique panrusse de mai 1918 selon laquelle la nationalisation éventuelle des usines ne pourrait être effectuée que par le Conseil économique suprême ou le Conseil des Commissaires du Peuple, ou encore le décret du 17 mai 1921, qui interdisait la confiscation des entreprises, et d’autre part, la mesure prise en Chine (parmi un train de mesures provisoires prises le 7 septembre 1949 et qui touchaient à la résolution des différents entre ouvriers et… capital !) et qui interdisait aux ouvriers de faire grève, même dans le secteur privé. La classe ouvrière russe appliquait de nouvelles méthodes de lutte ; la classe ouvrière chinoise, beaucoup plus faible, se contentait de l’arme classique de la grève. Mais dans les deux pays, la législation du nouveau gouvernement était dirigée directement contre la pratique des ouvriers. Derrière le masque de la soi-disant "dictature prolétarienne", on distinguait nettement, en Chine comme en Russie, les traits du capitalisme.

THESE 34

Comme en Russie, la contradiction entre ce que le régime bolchevik prétendait être et ce qu’il était réellement mena en Chine à une discussion sur la question syndicale, au cours de laquelle on évita avec précaution d’appeler les choses par leur nom ; mais les faits y parlaient quand même un langage assez clair.
En 1952, les syndicats chinois sont épurés de fonctionnaires qui - comme on le dit alors - se laissent trop mener par les ouvriers qui manifestent trop de souci pour leur bien-être matériel ou qui s’attachent trop à leurs droits. On organise des assemblées où sont attaqués ceux qui "ne comprennent pas que les grèves et le mécontentement, nécessaires et permis dans les pays capitalistes, soient illicites et superflus dans un état socialiste". On lance une campagne contre la "nonchalance dans la discipline du travail", tout comme autrefois, en Russie, Trotsky plaidait pour une discipline sévère dans le travail. Le général Hou Chi Chen, auteur des statuts de la nouvelle Confédération générale des syndicats, déclare qu’"’il n’est plus comme auparavant du devoir des syndicats de mener une lutte sociale en vue de la chute du capitalisme".
En 1953,on constate au 7e Congrès des Syndicats de Grande-Chine, que "les intérêts immédiats et égoïstes de la classé ouvrière doivent être subordonnés à l’intérêt de l’Etat". Certes, en Chine, la discussion voile aussi la réalité, mais les choses sont formulées à ce congrès syndical de Pékin, en 1953, beaucoup plus clairement qu’elles ne l’ont jamais été en Russie.

THESE 35

Que les choses en Chine, quoique voilées, soient ressorties beaucoup plus clairement que dans la phase correspondante de la révolution russe, c’est là une conséquence directe du fait que les circonstances en Chine différaient des circonstances russes. En Russie, le bolchevisme fut obligé de voiler les choses avec plus de soin, parce que la classe ouvrière y jouait un rôle de plus grande importance. Le régime bolcheviste russe a connu une "Opposition ouvrière" (dirigée par les métallos Chliapnikov et Loutovinov), une résistance ouvrière (sous la forme de vastes mouvements de grèves à Petrograd et ailleurs) et une insurrection ouvrière (dans la forteresse de l’île de Cronstadt).
Dans la révolution chinoise, où le rôle des ouvriers est beaucoup moins important, il n’est pas question de cela. Par conséquent, le gouvernement de Beijing avait beaucoup moins que celui de Moscou à redouter les ouvriers, ce qui signifiait qu’il avait les mains bien plus libres vis-à-vis des paysans que le gouvernement russe.
En Russie, jusque peu avant le début des années 1930, le parti louvoie continuellement entre les ouvriers et les paysans, dans un mouvement de va-et-vient. Il agit contre les paysans quand il doit un peu reculer devant les ouvriers, et il se tourne brutalement contre les ouvriers lorsqu’il suit un peu la voie tracée par les paysans. En Chine, dès le début de la révolution, la marche du parti est beaucoup plus rectiligne. Plus tôt et plus énergiquement qu’en Russie, il développe vis-à-vis des producteurs agraires une politique capitaliste d’Etat.

THESE 36

Parce qu’au moment de la victoire bolchevique en Chine, la classe ouvrière était plus faible et que l’agriculture chinoise était encore bien plus primitive, et, par conséquent, bien plus dépendante de l’industrie qu’en Russie, la position du Parti communiste y fut beaucoup plus forte ; voilà pourquoi il enregistra tout d’abord de grands succès vis-à-vis des paysans. Le 1er octobre 1953, le parti se prépare à mettre le holà aux tendances vers le capitalisme privé qui sont la conséquence du partage des terres. Trois ans et demi plus tard, au printemps de 1957, quelque 90 % de la population rurale est organisée en coopératives agricoles. C’est la première phase d’une "collectivisation", à laquelle vient s’ajouter, en août 1958, une seconde phase, celle des "communes populaires". Ce n’est que lorsque cette deuxième phase de la collectivisation agricole dure depuis plusieurs mois qu’il est en Chine question d’une résistance massive et menaçante des paysans ; en Russie, les bolcheviks s’y étaient heurtés beaucoup plus tôt.

THESE 37

En Chine, la lutte entre les paysans, d’une part, et le parti capitaliste d’Etat d’autre part, se déclenche dans toute son ampleur plus tard qu’en Russie. Mais, en Chine, cette résistance est beaucoup plus forte et plus dangereuse, du fait du plus grand nombre des paysans. C’est là une première différence entre la Chine et la Russie. Une seconde différence réside dans le fait qu’en Russie, on ne perçoit l’écho idéologique de cette lutte que longtemps après la fin des premières insurrections paysannes. C’est en 1921 que de nombreux gouvernements ruraux de Russie sont en effervescence, mais leurs exigences ne reçoivent une expression idéologique qu’en 1925, lorsque Boukharine secoue le parti avec son fameux "Enrichissez-vous" adressé aux paysans.
Dans la révolution chinoise, il n’en va pas du tout de même. Les soulèvements paysans font rage dans les mois de novembre et décembre 1958 dans les provinces du Guangdong, du Hunan, du Hubei, du Jiangxi, du Gansu, du Sichuan et du Qinghai ; mais deux ans et demi auparavant, la lutte réelle a été précédée par une lutte idéologique. C’est entre les deux phases de la collectivisation agraire que prend place ce qu’on a dénommé la "période des Cent fleurs".

THESE 38

Rien n’est plus inexact que l’opinion selon laquelle la résistance contre le régime de Mao Tsé-toung qui se manifeste durant la "période des Cent Fleurs" serait une sorte de combat préliminaire de la résistance dont le monde sera le témoin dans la période des "Gardes Rouges" et de la "Révolution culturelle".
Dans la "période des Cent Fleurs", c’est le parti qui est attaqué, parce qu’il opprime la liberté et parce que - comme le dit un porte-parole de la résistance - "il s’est éloigné du peuple" et se comporte comme "une nouvelle dynastie". Dans la "période des Cent Fleurs", c’est le parti qui se trouve au banc des accusés, et il est mis en accusation par des gens qui, consciemment ou inconsciemment, évoluent dans l’univers spirituel des (petits) producteurs agricoles. Dans les années de la "Révolution culturelle", après 1964, c’est tout autre chose. Ce n’est pas le parti qui est accusé, mais c’est lui qui intervient comme accusateur. L’accusation n’est pas que l’on opprime la liberté, mais que certains se permettent trop de libertés. La "période des Cent Fleurs" est un combat intellectuel contre le capitalisme d’Etat. La "Révolution culturelle", qui vient plus tard, est, comme je le montrerai plus loin, un combat entre le parti et la "nouvelle classe".
Je voudrais ici, anticipant sur ce qui suivra, souligner dès maintenant une troisième différence entre la Russie et la Chine. En Chine, la "classe nouvelle" se développe plus vite et plus tôt qu’en Russie. L’une des explications de ce fait peut précisément être trouvée dans ce qui a été traité dans ce chapitre. Parce que, dans les toutes premières années qui ont suivi la prise de pouvoir, le Parti communiste chinois a pu mettre le cap plus directement vers le capitalisme d’Etat, nombre de processus sociaux se sont déroulés plus vite après la révolution. Comme souvent dans l’histoire, ce qui était à l’origine un frein est également dans la révolution chinoise devenue plus tard un puissant moteur du progrès.

La "période des Cent Fleurs" et la politique des "trois drapeaux rouges".

THESE 39

A la mi-janvier 1956, le Parti communiste chinois tient une conférence au cours de laquelle il prit la décision de revoir son attitude à l’égard des intellectuels, c’est-à-dire des hommes de science et des écrivains. Le premier ministre Zhou Enlai (Chou En lai) leur laissait espérer un sort un peu meilleur, et, ne se bornant pas à constater qu’entre eux et le parti un "certain fossé" s’était creusé, il déclara aussi que la faute en incombait partiellement aux fonctionnaires du parti. Le 21 mars 1956, Le Quotidien du Peuple de Pékin écrivait que le parti devait plus que jamais s’efforcer d’attirer les intellectuels dans ses rangs. On visait de nouveau par là des intellectuels d’un autre type que les idéalistes politiques qui se trouvaient dans le parti et qui appartenaient à l’intelligentsia. En même temps, on faisait des propositions alléchantes aux intellectuels chinois qui demeuraient à l’étranger, en vue de les faire rentrer en Chine. Le 2 mai 1956, Mao Zedong prononça le discours célèbre dans lequel il lançait : "Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent." Ainsi débutait ce qui est connu dans l’histoire sous le nom de "période des Cent Fleurs". C’était pure coïncidence si elle commençait à peu près au même moment que ce qui fut appelé le "dégel" en Russie et "le printemps en automne" en Pologne ; c’est pour cela qu’elle fut considérée à tort comme un phénomène semblable.

THESE 40

Le malentendu fut alimenté par le fait qu’en Chine aussi on parlait, d’un "printemps". Mais si l’on veut malgré tout comparer ce "printemps" chinois avec quelque chose, ce n’est pas avec une quelconque évolution qu’a connu l’Europe des années 1950, mais bien avec ce qui eut lieu en Russie au printemps de 1918, lorsqu’à la fin mars de cette année, Lénine déclara qu’il était nécessaire et urgent d’attirer les intellectuels professionnels. En 1921 et durant les années suivantes, dans la période de la Nouvelle Politique Economique (NEP), les relations entre, d’une part, le parti bolchevik et d’autre part, les hommes de science et les spécialistes, s’améliorèrent jusqu’au jour où le parti, sous la direction de Staline, les poursuivit à nouveau. On en vint alors, en 1928, au (premier) "procès célèbres" contre un certain nombre d’ingénieurs ; ce procès ressemblait un peu aux procès "d’épuration" des années 1930, mais il en fut différent dans son essence.
De tels procès, semblables à celui des ingénieurs en Russie, il y en eut aussi en Chine ; ainsi, celui de l’auteur Hu Feng, qui était très connu à cette époque. Que le procès en question se soit déroulé avant même que ne débute la "période des Cent Fleurs" ne prouve rien, sinon combien les choses de la réalité sont complexes et combien il est difficile de les rassembler en un schéma qui n’est esquissé que dans un but d’éclaircissement. De plus, cela prouve que, au-delà de toute analogie, les différences sont cependant bien grandes entre le déroulement de la révolution en Chine et en Russie.

THESE 41

Une fois cette différence présupposée, il y a quand même toute raison de comparer la "période des Cent Fleurs" avec la période de la NEP Et cela également parce que la période des Cent Fleurs alla de pair avec un changement du cours économique, à savoir une pause entre les deux phases de 1a collectivisation agraire. En Russie, la période en question avait duré dix années environ, si l’on en date le début au moment où Lénine modifia son opinion au sujet des intellectuels, ou quelque sept ans si l’on compte à partir de l’instauration formelle de la NEP, le 21 mars 1921. En Chine, la phase correspondante fut notablement plus courte, mais elle commença beaucoup plus tard, six ans et demi à sept ans après la victoire des bolcheviks. Ceci est évidement dû au fait que la Chine était un pays arriéré. La véritable construction d’un capitalisme d’Etat - pour laquelle, dans les deux pays, on a besoin des intellectuels - commence en Chine plus tard qu’en Russie. Une fois entamé, cependant, le processus se déroule beaucoup plus vite, parce que le parti chinois est contraint à moins de revirements que Lénine et ses partisans (voir thèse 35).

THESE 42

La "période des Cent Fleurs" dura à peine une année. Au cours de cette année se déroulèrent en Chine des phénomènes de second plan semblables à ceux que l’on avait pu observer durant la période équivalente en Russie. En effet, lorsque les "cent opinions" rivalisent et que les "cent fleurs" s’épanouissent, on peut lire en Chine des mots semblables à ceux-ci : "Quand les communistes firent leur entrée dans la ville, en 1949, le peuple les accueillit avec de la nourriture et des boissons, et il voyait en eux ses libérateurs. Maintenant, le peuple s’est détourné du Parti communiste comme si ses membres étaient des dieux ou des démons. Les membres du parti se comportent comme des policiers en civil et tiennent la masse sous leur surveillance." Ou encore ceci : "Les syndicats ont perdu la confiance de la masse parce qu’il se placent toujours aux côtés du gouvernement lorsque se présente un point de controverse." A cela s’ajoutent encore des plaintes concernant le niveau de vie assez bas et même la faim.
On ne peut s’empêcher de se rappeler l’accusation portée par Alexandra Kollontai dans les années 1920, à savoir que les barreaux de la cellule de prison étaient devenus le seul véritable symbole du soi-disant "pouvoir des Soviets" ; ou 1a critique que fit l’Opposition ouvrière de la situation économique en Russie. A cette différence près qu’en Chine, où le prolétariat était beaucoup plus faible qu’autrefois en Russie, et ou rien de semblable à l’Opposition Ouvrière n’avait fait son apparition, on ne visait presque exclusivement que le niveau de vie et la faim des paysans. Ce que nous venons de citer à propos des syndicats constitue une exception et est presque unique dans son genre. Cela Signifie que la critique littéraire de la "période des Cent Fleurs" exprimait beaucoup plus purement que les écrits de la période de la NEP le sens véritable de ce qui se passait : la défense de la liberté des chefs d’entreprise paysannes contre les tendances capitalistes d’Etat du parti. En Russie, cela fut parcouru, autour de l’année 1921, par un timide embryon de critique prolétarienne à l’égard du régime ; en Chine, ce ne fut pratiquement pas le cas.

THESE 43

Quoi qu’il en soit, la "période des Cent Fleurs" n’a rien à voir avec ce qui se passa en Russie et en Pologne après la mort de Staline, pas plus que la NEP n’a à voir avec ces événements. La "période des Cent Fleurs" a tout aussi peu à voir avec la critique qui nait en Chine dans les années 1960. Il ne faut pas se laisser égarer par le fait que c’est le parti qu’on critique dans ces différents cas. Dans la phase des "Cent Fleurs" on critique le parti parce qu’il est capitaliste d’Etat. Dans les années 1960, on le critique en dépit de sa position capitaliste d’Etat. Dans la "période des Cent Fleurs", la critique émane de gens qui sont contre le capitalisme d’Etat et contre le parti. Dans les années 1960, les critiques sont contre Mao, mais en aucune façon contre le capitalisme d’Etat. Sous cette nuance en apparence de pure subtilité repose une différence d’une importance énorme.

THESE 44

Lorsqu’en 1957, partout en Chine, la semence des "Cent Fleurs" germe sur le terrain fertile des rapports sociaux préexistants, le Parti communiste répond par une violente campagne contre les "déviations de droite". Cela dure jusqu’au 20 avril 1958.
Là-dessus, pendant l’été de cette année, le parti proclame la politique des "trois drapeaux rouges", qu’il a déjà préparée à fond en septembre de l’année précédente et en mai 1958. Le Premier "drapeau rouge", c’est la "ligne générale de la construction socialiste" ; il faut entendre par là le développement simultané de l’industrie et de l’agriculture, l’application simultanément et de front de méthodes de production modernes et traditionnelles. Le deuxième "drapeau rouge", c’est le "grand bond en avant", la tentative d’accroître rapidement la production d’acier et d’énergie. Le troisième "drapeau rouge", c’est la formation des "communes populaires" dans la campagne, c’est-à-dire une seconde phase de la collectivisation agraire qui va plus loin que la première.
En d’autres termes, après le passage de la "période des Cent Fleurs" le Parti communiste, plus décidé que jamais, met le cap vers le capitalisme d’Etat. La Chine se trouve là oü se trouvait la Russie de Staline en 1928. En neuf ans, la Chine de Mao a parcouru le même chemin pour lequel la Russie, moins arriérée, avait eu besoin de onze années. En Chine, le rythme est maintenant plus rapide, et les méthodes y sont plus radicales. Néanmoins, tout cela n’implique pas que le progrès aille sans heurts en Chine. Au moment où, vers la fin de 1958, l’arme de la critique de la "période des Cent Fleurs" est remplacée par la critique par les armes des paysans, le parti est contraint de battre en retraite. En décembre 1958, le programme des communes populaires est modifié ; d’autres modifications ont lieu en avril et en août 1959, puis en janvier 1961 et en janvier1962. Enfin, il est, sinon formellement, du moins pratiquement abandonné.
Un sort analogue est réservé au "grand bond en avant" et à la "ligne générale de la construction socialiste". Au printemps de 1962, la politique dus "trois drapeaux rouges" tout entière est liquidée.

THESE 45

Cette liquidation constitue une fois de plus une preuve de ce que l’Histoire se répète toujours sous une autre forme. En Russie, on a vu une résistance paysanne acharnée au début de 1921. Le parti recule, proclame la NEP, mais, en 1928, entame à nouveau la lutte contre les paysans. En Chine, on assiste à des phénomènes apparentés à ceux de la NEP au cours des années 1956-1957 ; puis le parti commence la lutte contre les paysans, ce qui entraîne des insurrections semblables à celles que la Russie a connues en 1921. Autrement dit, ce qu’en Chine on pourrait appeler la NEP, sur la base de l’exemple russe, se décompose en deux périodes distinctes : la "période des Cent Fleurs" et la période 1962-1964, lorsque commence un cours plus radical. Seulement, si le Parti communiste chinois bat en retraite devant les insurrections paysannes comme Lénine a battu en retraite en 1921, ce qui se passe en 1964 en Chine ne ressemble plus en rien à ce qui s’est passé en Russie vers la fin de la NEP, et la phase 1962-1964 représente plus que la seconde phase d’une sorte de NEP. C’est en même temps la période au cours de laquelle de tout autres conflits que ceux entre paysans et parti surgissent à l’horizon. Ce qui s’annonce, c’est la lutte entre le parti et une "nouvelle classe".

La "nouvelle classe" contre le Parti communiste.

THESE 46

Vers le milieu des années 1960, la Chine entre dans une phase à laquelle le parti communiste lui-même a donné le nom de "grande révolution socialiste et culturelle". Un ouvrage en trois volumes, The Great Socialist Cultural Revolution in China, paru durant l’automne de 1966 à Pékin, explique ce qu’on entend par cette expression : "La victoire de la révolution socialiste, peut-on y lire, n’implique pas la fin des classes et de la lutte de classe." [1]
On peut y lire : "Après que le prolétariat a consacré son pouvoir par sa victoire sur le terrain politique, il doit encore affermir sa victoire sur le terrain de la culture, dans le domaine de la littérature et de l’art, et dans le vaste domaine de la pensée, du mode de vie et de la conduite quotidienne. Voilà pourquoi la Chine, pendant les seize dernières années, celles qui ont suivi la fondation de la République populaire de Chine, a été témoin d’une lutte intensive des classes sur le front culturel." Ce à quoi on a ici affaire, c’est un échantillon typique de mystification bolchevique. Il n’y a eu aucune révolution socialiste en Chine ; et le pouvoir n’y est pas exercé par le prolétariat. Il n’y a tout juste été question que d’une révolution bourgeoise qui - par suite de circonstances très spéciales - a été accomplie par les paysans, qui a pris les formes d’un capitalisme d’État et qui a donné le jour à une idéologie toute particulière. Dans le cadre de cette idéologie, il faut une représentation des faits selon laquelle, dans le processus révolutionnaire, le caractère originellement bourgeois de la révolution soit transformé en un caractère socialiste. Cette représentation revient à ce que le capitalisme d’Etat, en Chine tout autant qu’en Russie, soit présenté comme le socialisme, et que le pouvoir du parti soit désigné corne une "domination du prolétariat". Elle intervient pour une bonne part dans la supercherie qui veut que la classe ouvrière, après sa prétendue victoire sur le front politique, devrait encore parvenir à la victoire sur d’autres fronts - Le pouvoir réel des ouvriers, de même que celui de n’importe quelle autre classe, n’a pas un caractère politique, mais bien un caractère économique et social. Il présuppose une révolution dans les rapports de production, ce qui doit avoir pour conséquence une modification de tous les autres rapports.
En Chine, les rapports de production sont bel et bien révolutionnés : le féodalisme a fait place au capitalisme. Cela veut dire que, exactement comme autrefois en Europe occidentale et en Russie, une certaine forme d’exploitation a été remplacée par une autre forme d’exploitation. Aussi longtemps que la révolution dans ces rapports de production donnera le jour à un nouveau type d’exploitation, elle donnera aussi naissance à un pouvoir politique. Mais au moment où, avec la transformation des rapports de production, l’exploitation en tant que telle disparaîtra, le pouvoir politique cessera également d’exister. Il ne saurait être question d’une "domination politique du prolétariat" là où le prolétariat est exploité ; s’il s’affranchit de son exploitation, il ne devient pas la classe dominante, mais toute sorte d’exploitation et de domination de classe cesse d’exister. La conception selon laquelle "le pouvoir politique du prolétariat" devrait être utilisé pour remporter des victoires sur le front culturel implique une méconnaissance de la liaison existant entre les rapports de production d’une part, les rapports politiques et culturels d’autre part. Cette méconnaissance résulte d’un renversement de la relation entre l’infrastructure socio-économique de la société et sa superstructure politique et culturelle. Ce n’est pas avec l’instrument de la politique que s’accomplissent les changements économiques et culturels, mais c’est là où se transforme le fondement économique de la société que s’effectuent également des changements dans les domaines politique et culturel. La mise queue par-dessus tête de cette relation intervient là où - de même qu’en Russie et en Chine, entre autres - la réalité est renversée en ce sens que l’esclavage salarié y est représenté comme le contraire de ce qu’il est vraiment. L’un est la conséquence directe de l’autre. Celui qui a compris cela comprend aussi que la "grande révolution socialiste et culturelle" en Chine n’a rien â voir avec le socialisme et ne peut absolument pas mériter le nom de révolution.

THESE 47

Ce qui a étonné ou irrité la plupart des observateurs et des commentateurs ailleurs qu’en Chine, c’est que le Parti communiste s’est servi du terme "culturel" pour un développement qui, vers la fin de 1966 et le début de 1967, a mené à des violences sur une échelle tellement vaste qu’on parlait partout d’une guerre civile en Chine. A l’origine de cet étonnement ou de cette irritation, la conception - non historique - selon laquelle les développement culturels s’accomplissent loin de toute violence, et que la violence n’aurait jamais rien à y faire. Selon notre conception, il existe une relation directe entre la violente polémique sur la littérature et l’art qui a pris place au début des années 1960 en Chine, et la violence qui éclate plus tard dans toute son ampleur. Les choses pour lesquelles les lettrés et les critiques littéraires chinois se sont affrontés entre 1961 et 1966, sont - pour l’essentiel - exactement les mêmes choses pour lesquelles on s’est ensuite affronté avec les armes. Comme c’est le cas si souvent dans l’histoire, et comme ce fut déjà le cas auparavant en Chine du temps de la "période des Cent Fleurs" (voir thèse 44), la lutte idéologique des années 1960 précède aussi la lutte réelle.
Ce n’est pas un hasard ou un caprice si dans l’ouvrage cité, on ne parle pratiquement que de littérature. Ce qu’on peut reprocher aux Chinois, ce n’est pas de mettre l’accent sur la liaison entre la lutte des "Gardes Rouges" et la lutte littéraire qui a précédé, mais de mettre cet accent d’une façon erronée et, ici aussi, de mettre les choses sens dessus dessous. Le combat des "Gardes Rouges" n’a pas un enjeu culturel, c’est l’inverse qui est vrai : la lutte littéraire à laquelle le Parti communiste chinois se réfère à bon droit avait des oppositions d’intérêts sociaux comme arrière-plan. Les bolcheviks chinois ont fait abstraction de ces oppositions réelles, précisément parce qu’ils sont des bolcheviks et parce qu’ils sont captifs de l’idéologie bolchevique. Ils ont "expliqué" leurs conflits de la fin 1966 et du début 1967 à l’aide de la "culture" au lieu d’expliquer leurs luttes culturelles par des oppositions d’intérêts sociaux.

THESE 48

La revue française Le Contrat social (éditée par l’Institut d’histoire sociale de Paris) a appelé la "grande révolution culturelle" une "pseudo-révolution pseudo-culturelle". Cela paraît à première vue concorder avec notre interprétation. Ne venons pas de voir qu’il était faux d’expliquer les conflits sociaux au moyen de la culture ? N’avons-nous pas également noté ci-dessus qu’il ne pouvait s’agir d’une révolution ? Soit, mais la revue française l’entend d’une tout autre manière. Elle ne cherche pas à inverser le rapport existant entre la lutte armée et la lutte culturelle, tel que l’établit le Parti communiste chinois. Si Le Contrat social emploie l’expression "pseudo-culturelle", elle n’entend cependant dire en aucune façon que la lutte littéraire était dans son essence une lutte sociale, et lorsque qu’elle parle d’une "pseudo-révolution", ce n’est pas en voulant dire qu’on n’y trouve pas une modification des rapports de production. Ce que la revue française entend par "pseudo-culturel", c’est "anti-culturel", et ce qu’elle entend par "pseudo-révolution", c’est une "contre-révolution".
Mais en Chine, dans les années 1960, ce n’est ni une révolution, ni une contre-révolution, pas plus armée qu’écrite, qui font rage. Ce dont il s’agit en réalité durant cette période, c’est d’un conflit entre la "nouvelle classe" et le parti, tel que la Russie en avait connu un dans les années qui avaient suivi la mort de Staline, à cela près qu’il existe une différence précise et importante entre les évolutions parallèles qu’ont connues la Russie et la Chine. En Russie, où les choses ont également été interprétées à l’envers, et où les défenseurs du "parti ancien style" ont été désignés par le terme de "groupe anti-parti", les victoires de la "nouvelle classe" se sont réalisées sans pratiquement donner lieu à une opposition violente. En Chine, par contre, celle-ci fait effectivement son apparition. Il est clair d’ailleurs que dans ce pays, la "nouvelle classe" connaît beaucoup plus de difficultés qu’en Russie. Le "parti" - pour les raisons indiquées dans les Thèses 35 et 41 - y est beaucoup plus puissant qu’en Russie. Si, dans les années 1950, Molotov et ses partisans avaient réussi à mobiliser l’armée contre la fraction de Mikoyan, l’évolution en Russie aurait peut-être présenté une image semblable à celle de l’évolution que la Chine connaît aujourd’hui. C’est là, une fois de plus, un point sur lequel le déroulement des événements en Chine diffère de celui qu’a connu la Russie.

THESE 49

Pour comprendre que l’intervention des "Gardes Rouges" et tout ce qui l’entoure ne sont rien d’autre qu’une réaction à une action antérieure de la "nouvelle classe", il suffit de considérer ce qui, au cours de la lutte littéraire du début des armées 1960, constituait réellement l’enjeu. La lutte dont il est ici question, qui était, à première vue, purement littéraire, mais qui, à y regarder de plus près, présentait un caractère social très net, commença à se dessiner plus clairement après que l’écrivain Wu Han eut publié, en janvier 1961, aux éditions "Littérature et Arts" de Pékin, sa pièce de théâtre "La Destitution de Hai Rui". Après la parution de ce récit dramatique - qui, quelques années plus tard, fut critiqué avec la plus grande violence par la presse officielle du parti -, le même auteur publia en aoùt 1961, en collaboration avec Teng Ho et Liao Mo-Cha, les "Notes marginales du village des trois familles".
Entre ces deux moments, en mars de la même année, l’écrivain Teng Ho commença dans un journal chinois une rubrique régulière qu’il intitula "Causeries du soir de Yenchan". Il s’agissait de brèves considérations dans la façon des classiques chinois, qui, souvent, pouvaient sembler n’avoir rien à faire avec l’actualité et dans lesquelles il était question d’événements remontant à des périodes florissantes du passé culturel de la Chine. En réalité, ce n’étaient des anecdotes historiques que dans la forme, et, en fait, Teng Ho se montrait bel et bien préoccupé de ce qui se passait dans la Chine contemporaine. Ainsi, par exemple, écrivant à propos de la période de la dynastie Ming, ou sur les Etats méridionaux de l’antiquité chinoise, il en avait en réalité à la République populaire de Mao Zedong et au Parti communiste. Lorsqu’il racontait, dans le même style que la Bible, la "parabole" de "La voie impériale et la voie du tyran",il se tournait en fait contre l’incertitude sociale qui était en Chine la conséquence de la dictature du parti. On rencontre là chez Teng Ho, le principal et le plus brillant des critiques de Mao, des traits qui présentent une analogie avec ce que l’on a aussi pu observer en Russie : une protestation contre le fanatisme politique et contre les persécutions politiques parce qu’ils sont nuisibles à un développement ininterrompu et harmonieux de la vie socio-économique. C’est la même tendance qui s’était également manifestée d’une manière très nette dans sa "Causerie du soir de Yenchan" du 30 avril 1961 : "La théorie de la précieuse force du travail." Manier inconsidérément ce précieux facteur économique, voilà qui, selon Teng Ho, se distingue radicalement des critiques de la "période des Cents Fleurs". Il est - ce que les autres ne sont pas - le porte-parole littéraire d’un groupe dont l’intérêt porté à la production est indéniable. Et lorsque Teng Ho, dans sa "Causerie du soir" du 22 février 1962, pose la question de déterminer si l’on peut se reposer sur le savoir et écrit, contre les bonzes du parti, qu’"une personne ne doit pas vouloir tout faire toute seule", il faut comprendre par là que la "nouvelle classe" prétend faire entendre sa voix et faire valoir sa volonté.

THESE 50

Les critiques fidèles au parti ont prétendu de Wu Han, Liao Mocha et Teng Ho qu’ils voulaient restaurer le capitalisme en Chine. Une telle accusation, bien sûr, cadre avec le jargon de l’idéologie bolcheviste, mais, considérée en soi, elle est parfaitement absurde. Il n’est pas nécessaire de restaurer le capitalisme en Chine, parce qu’il est le mode de production qui y règne actuellement. Ce qui serait vraisemblable, tout au plus, c’est que, peut-être, quelques Chinois donnent la préférence à la forme classique, libérale, du capitalisme, au lieu de la forme capitaliste d’État qu’on y rencontre aujourd’hui. Mais de quelle catégorie de Chinois pourrait-il s’agir ? la forme classique du capitalisme n’a connu qu’un début très timide dans la période du Guomindang et dans celle qui l’a immédiatement précédée. L’histoire a montré qu’il ne prospéra guère sur le sol chinois. La bourgeoisie chinoise classique fut battue et anéantie en tant que classe dans la seconde moitié des années 1940. Ce qu’il reste de ses représentants se trouve à Formose (Taiwan) ou autre part, hors de Chine. S’il se trouve quand même - ce dont on peut douter fortement- à l’intérieur des frontières de la Chine des gens qui rêvent d’un retour des rapports propres au capitalisme privé, on ne peut en aucun cas ranger Wu Han Liao Mo-cha et Teng Ho parmi eux.
Leurs adversaires fidèles au parti n’ont cessé de publier de longues citations de leurs oeuvres qui devaient avoir pour effet de montrer leur hostilité vis-à-vis du régime existant. Dans aucune de ces citations on ne rencontre une aversion pour le capitalisme d’Etat. Il est vrai que les "Notes marginales du village des trois familles" (l’œuvre commune des trois auteurs vilipendés par le parti) renferme une critique à demi-apparente, à demi-déguisée, de ce que l’on appelait les "communes populaires". Mais cette critique, à la fois théorique et littéraire, n’est pas une attaque contre le capitalisme d’Etat, pas plus que la critique pratique du parti lui-même (lequel a en fait abandonné le programme des "communes populaires". Lorsque Teng Ho, dans les mêmes notes "Notes marginales du village des trois familles", s’élève contre la célèbre phrase de Mao Zedong : "Le vent de l’est est plus fort que le vent de l’ouest", ou contre sa caractérisation de l’impérialisme comme un "tigre de papier", il le fait parce que lui, Teng Ho, est un réaliste. Lorsque dans l’une de ses "Causeries du soir" ; il s’oppose à la "ligne générale" du Parti communiste chinois, c’est pour lui reprocher de se laisser mener par des illusions. Son antipathie pour les "communes populaires" résulte de son besoin d’efficacité. Nulle part dans ses écrits, Teng Ho ne nous apparaît comme un philosophe en délicatesse avec l’histoire et construisant ses châteaux en Espagne dans le passé. Sa plume se dirige contre les idéalistes politiques, c’est-à-dire contre Mao Zedong et tous ceux qui, comme lui, cherchent le processus du développement social dans le corset de leurs désirs politiques.
En d’autres ternes, Teng Ho et ses amis ne sont pas opposés au capitalisme d’Etat, mais au parti.

THESE 51

Avec la critique formulée par le parti contre le drame de Wu Han "La Destitution de Hai Rui", on retrouve en gros la même chose que dans le cas de la critique du parti aux trois auteurs déjà mentionnés. Dans ce récit, il est question d’un honnête fonctionnaire, Hai Rui (1514-1587), qui n’en a pas moins été écarté de son poste parce qu’il tenait pour des opinions peu conformes. Il n’est en effet pas invraisemblable - comme l’ont affirmé les critiques — que l’auteur rompe une lance en faveur de ceux qui furent exclus du Parti communiste chinois et qui furent persécutés après la conférence du parti de Lushan. Mais la conclusion que les critiques y ont par la suite attachée, à savoir que Wu Han prend par conséquent le parti des "opportunistes de droite", n’est rien de plus qu’une phrase du jargon bolchevique bien connu, une phrase qui ne nous apprend rien, ni sur la position de ceux qui furent expulsés du PCC.
Que sont des "opportunistes de droite", peut-on se demander ? L’histoire monotone de ceux qui viseraient à une "restauration" du capitalisme est la seule réponse que savent donner les gratte-papier du parti. Qu’ils se soient encore trouvés dans les rangs du parti en 1959 - à l’époque de la conférence de Lushan - voilà qui paraît plus incroyable encore que l’idée que, tout à coup, ils émergeraient dans l’un ou l’autre texte littéraire, dix ans et plus après la victoire du Parti communiste chinois. Cependant si les critiques ne nous informent guère sur la position sociale et politique du personnage de la pièce, Hai Rui, ni sur celle de son auteur Wu Han, ce dernier nous en apprend beaucoup dans des articles et des lettres parus après sa pièce et consacrés à son contenu - il déclare appartenir lui-même à ceux qui font un travail pratique et qui se placent sur le terrain de la réalité.
Le même son de cloche est émis par Teng Ho lorsque ce dernier écrit dans ses "Causeries du soir", que c’est de la réalité qu’il veut s’occuper. Son antipathie pour les idéalistes politiques, telle que nous l’avons déjà constatée, apparaît très clairement lorsqu’il écrit dans sa rubrique, sous le titre de "De trois à dix mille" , que celui qui pense qu’il peut apprendre sans professeur, n’apprendra jamais quoi que ce soit. Le professeur dont parle Teng Ho - c’est ce qui ressort du lien existant avec le reste de son œuvre - est la réalité historique, le développement réel du processus de production. Et c’est cela, précisément, qui fait de lui le porte-parole de la "nouvelle classe".

THESE 52

En Chine, la "grande révolution socialiste et culturelle" n’est autre que la défense du Parti communiste au pouvoir contre la puissance grandissante de la "nouvelle classe". Contre les attaques encore limitées au plan purement littéraire de Teng Ho, de Liao Mocha, de Wu Han et d’autres, le parti se défend, pour commencer, avec des armes "littéraires" : le "Petit Livre rouge" des citations de Mao Tsé-toung, parmi lesquelles on trouve, extraite de son intervention dans les Conversations sur la littérature et sur l’art qui se tinrent à Yan’an en mai 1942, l’affirmation selon laquelle "les écrivains doivent se placer sur la plate-forme du parti et doivent se conformer à sa politique". Lorsqu’en Chine la "nouvelle classe" s’agite avec des moyens autres que littéraires, le parti suit son exemple. Là aussi, en-dehors du domaine purement littéraire, la lutte de la "nouvelle classe" contre le parti mène à une lutte du Parti communiste contre la "nouvelle classe". L’enjeu de ce combat se fait jour avec non moins de clarté que du temps où la lutte n’était menée qu’avec la plume. Il y a cependant une différence : sur le papier, on peut fermer les yeux devant la réalité ; dans la pratique, on ne le peut pas. Parce que la "nouvelle classe", en Chine tout comme en Russie, est le produit du développement social, le parti se voit à chaque fois contraint par ce même développement social de battre en retraite devant elle. C’est ainsi, par exemple, que l’on peut expliquer qu’à un certain moment, Lin Biao exhorte les Gardes Rouges à la modération et que Mao lui-même décide de mettre fin à la "Révolution culturelle". Il ne s’agit plus alors, depuis longtemps déjà, d’affaires culturelles, mais bien de la production et de l’économie chinoises.

Le Parti communiste contre la "nouvelle classe".

THESE 53

Les informations officielles et officieuses sur les plus récents événements [1967, NDE] de Chine sont vagues, contradictoires, politiquement déformées et incomplètes. Celui qui essaie de se former à travers elles, petit à petit, une image sociale des anti-maoïstes contre qui se dirige la violence de la "Révolution culturelle", entreprend un travail qu’on peut comparer à celui qu’effectue la police lorsqu’elle veut composer un portrait-robot à partir de témoignages incomplets. Ce qu’on retient de ces interprétations, ce ne sont pas les détails sur lesquels planent un doute ou une incertitude, mais des traits communs par lesquels elles concordent entre elles. D’une foule d’images imprécises naît quelque chose qui n’est pas à proprement parler une photo et qui n’est absolument pas précis. C’est une image abstraite, à laquelle toutes les particularités font défaut, mais où tous les traits généraux, c’est-à-dire essentiels, sont conservés. Et, précisément à cause de cela, les contours d’une telle image peuvent être tellement distincts que, tout d’un coup, on les reconnaît. Voilà à peu près ce qui se produit pour celui qui, du chaos du matériel à sa disposition, passe au crible la caractéristique générale des adversaires de Mao. Il en vient alors à savoir d’eux que :

- ils se trouvent surtout dans les villes industrielles grandes et moyennes (Zhou Enlai déclarait entre autres, lors d’un banquet à Beijing, le 14 janvier 1967, que, sur base des chiffres, c’était dans ces villes que le parti devait d’abord entrer en action contre eux) ;

- ils comptent dans leurs rangs de hauts fonctionnaires du parti et des figures de premier plan (discours de Zhou Enlai ; articles du Quotidien du Peuple de Beijing) ;

- ils sont retranchés dans des positions influentes (éditorial de la revue théorique chinoise Drapeau Rouge) ;

- ils occupent, entre autres, des places dans la direction des chemins de fer chinois (articles dans le Quotidien du Peuple et dans le Drapeau Rouge) ;

- ils tentent d’attirer de leur côté les ouvriers, par des augmentations de salaire et des avantages sociaux et par la distribution de nourriture et d’autres marchandises (articles dans le Quotidien du Peuple et dans le Drapeau Rouge)) ;

- ils ont des intérêts qui sont très étroitement liés à la production (â en juger par des formulations semblables que l’on peut lire dans un appel émanant d’un comité de Shanghaï composé de pro-maoïstes) ;

- d’après nombre de témoignages oculaires concernant la vie dans la rue, ils se distinguent des masses par un habillement plus soigné et par un style de vie différent, ni prolétarien, ni paysan ;

- ils expriment des opinions que leurs adversaires fidèles à Mao désignent par le terme "économisme" (articles dans le Quotidien du Peuple et dans le Drapeau Rouge) parce qu’elles reflètent l’ambiance de la vie industrielle et heurtent de front le point de vue de Mao, selon lequel "le travail politique forme le sang du travail économique" ;

- ils visent à quelque chose qui, selon leurs adversaires maoïstes, aura pour résultat la rupture du lien existant entre la dictature prolétarienne (lisez : la dictature du parti) et le système socialiste (lisez : le capitalisme d’Etat) (articles dans le Quotidien du Peuple et dans le Drapeau Rouge).

Ce qui ressort de tout cela, c’est l’image des opposants à Mao, issus à la fois des cercles (officiels) du parti et de la vie industrielle, qui sont puissants du point de vue financier, qui disposent des marchandises issues de la production industrielle (notamment la nourriture !), et qui sont apparemment en mesure de fixer le niveau des salaires et des avantages sociaux.

THESE 54

A mesure que l’image des adversaires de Mao se dessine avec plus de précision, on reconnaît plus distinctement en eux des individus appartenant à la "classe nouvelle". Les divergences réelles, sociales - c’est-à-dire pratiques - entre le parti et eux semblent en effet correspondre avec exactitude aux divergences théoriques qui existaient entre le parti et des littérateurs courre Wu Han ou Teng Ho. Que Wu Han au début des années 1960 n’ait pas seulement été écrivain, mais ait en même temps occupé le poste d’adjoint au maire de l’immense ville industrielle de Shanghaï, voilà qui n’est pas dû au hasard, pas plus que le fait qu’au milieu des années 1960, le maire de cette ville était issu d’un groupe de managers du Parti et de la vie industrielle financier, qui dispose des la nourriture et d’autres mesure de fixer le niveau au nombre ce ceux qui luttaient contré le parti avec des armes autres que la plume. L’"économisme" était pour tous deux, précisément à Shanghaï, une vérité moulée dans la réalité qu’ils affrontaient quotidiennement. L’intervention des "managers" chinois, ou, autrement dit, de la "nouvelle classe", éclaire autant l’action de leurs prédécesseurs littéraires que l’intervention de ceux-ci vient éclairer l’action pratique des "managers". Le reproche, adressé à ces derniers, de vouloir couper les liens entre le parti et le système économique existant, est la confirmation de ce que ni l’une ni l’autre lutte ne sont dirigées contre le capitalisme d’Etat tel qu’il est, mais qu’elles se portent uniquement contre le pouvoir accablant et pesant du parti. Ils ne considèrent pas ces deux ordres de choses corme un tout unique et indivisible. Les "managers", pas plus que les écrivains, ne veulent jeter l’enfant - le capitalisme d’Etat - avec l’eau du bain - le parti. Ils pensent au contraire que l’enfant ne pourra prospérer que lorsqu’il ne baignera plus continuellement dans le bain des doctrines politiques de Mao.

THESE 55

Ce que la "nouvelle classe" chinoise a aux yeux, c’est une autre position occupée par le parti, ou encore un parti d’un type différent de celui qui est défendu par Mao Zedong. Pendant son séjour à Londres, le premier ministre russe Kossyguine a déclaré que "le gouvernement russe sympathisait avec les adversaires de Mao" ; cette déclaration cadre exactement avec l’image que nous avons dessinée sur la base des événements qu’a vécu la Chine. Ce n’est pas le soi-disant "conflit idéologique" avec Pékin qui détermine les préférences de Moscou. Ce conflit, au contraire, tout comme la sympathie russe pour la "nouvelle classe" chinoise, résulte de ce que le "manager-type" (comme Kossyguine lui-même ou encore, par exemple Mikoyan), fait la pluie et le beau temps en Russie, de ce que la "nouvelle classe" y a déjà remporté la bataille. En Russie, le parti bolchevique "ancien style" a fait place à un parti "nouveau style". Si l’on garde cela présent à l’esprit, on peut peut-être comprendre plus aisément les aspirations des anti-Mao. Mais il faut en même temps bien se rendre compte que la Chine n’est pas la Russie et que les choses, en dépit de toute analogie, n’évoluent pas exactement de la mène manière dans ces deux pays.

THESE 56

En Russie, le parti "ancien style", le parti traditionnel et la "nouvelle classe" étaient des opposants naturels. En Chine, c’est tout autre chose. Parce qu’ici le parti a été moins contraint de tenir compte des ouvriers, parce qu’il a dû louvoyer d’une manière moins serrée entre deux classes, il a pu adopter un cours plus rectiligne (voir thèse 35), il a pu mettre le cap sur le capitalisme d’Etat avec moins d’hésitations. Voilà pourquoi sa position diffère de celle du parti russe. En Chine, la frontière entre le parti et la "nouvelle classe" est beaucoup moins distincte. Il s’ensuit que les adversaires de Mao disposent d’une puissante faction à l’intérieur du parti, une faction tellement forte que lors d’une conférence de l’exécutif du parti, au début de 1967,Mao n’avait à ses côtés que six des onze fonctionnaires que comptait cet organe. En Russie, la "nouvelle classe" était venue au pouvoir sans qu’on s’en rende compte, parce que le parti "ancien style" était devenu un parfait anachronisme ; en Chine, la montée de la "nouvelle classe" va de pair avec une lutte aiguë pour le parti.

THESE 57

Du fait de cette lutte pour le parti, les choses sont en Chine beaucoup plus compliquées, et des notions comme celle de "parti ancien style" et "parti nouveau style" revêtent ici un tout autre contenu qu’en Russie. Tandis que la "nouvelle classe" chinoise éprouve la tutelle du parti comme quelque chose de plus en plus intolérable, Mao et ses fidèles veulent réformer le parti pour mieux assurer l’emprise de celui-ci sur la "nouvelle classe". D’où, selon les apparences, le fait que la "révolution culturelle" de Mao semble tournée contre le parti, alors qu’en réalité elle se dirige contre la "nouvelle classe".
Car, en Chine, c’est Mao lui-même qui a appelé à la création d’un parti "nouveau style". Ce qu’il entend par là, c’est tout le contraire de ce que représente le parti "nouveau style" en Russie. Dans ce pays, le parti "nouveau style" est un instrument entre les mains de la "nouvelle classe" ; en Chine, Mao veut faire du parti "nouveau style" une barrière inébranlable contre la marche en avant de la "nouvelle classe". En Russie, la "nouvelle classe" s’est rebellée contre le pouvoir traditionnel du parti. En Chine, les maoïstes, au nom de la tradition, se rebellent ; contre un parti dont ils estiment que le pouvoir n’est pas assez étendu. En Russie, on a assimilé la marche en avant de la "nouvelle classe" avec le "dégel".
En Chine, Mao veut prévenir un tel "dégel". Il se sert pour cela de ses Hongweiping, les Gardes rouges. Quoique ceux-ci aient brutalement porté les esprits de la Chine entière à température d’ébullition, le but recherché était, et c’est pour le moins singulier, une "congélation" des rapports sociaux.

THESE 58

Dans l’image générale des adversaires de Mao, on ne peut remettre à sa place chaque détail (parfois fort vague) qui soit parvenu à leur sujet en Occident. Lorsque les informations provenant de Chine font état de combats acharnés entre ouvriers et membres de la Garde rouge pour l’occupation de quelques usines en Mandchourie, cela confirme amplement que la soi-disant "révolution culturelle et prolétarienne" n’est nullement prolétarienne et, en outre, qu’elle n’est pas une révolution. Mais il n’y aura personne pour dire que les ouvriers d’usine en lutte qui combattent les Gardes rouges de Mao sont des managers ou appartiennent à la "nouvelle classe". On pense encore moins, de prime abord, à cette dernière catégorie, lorsqu’on apprend qu’au début de 1967, dans la capitale de la province du Jiangxi, un mouvement dirigé contre Mao Zedong a pris naissance, qui s’est donné le nom de "Mouvement du 1er Août". Cette dénomination se réfère au 1er août 1927, lorsque, dans cette province, virent le jour des organisations constituées sur le modèle des "conseils ouvriers", qui apportèrent leur contribution dans la lutte du Guomindang "de gauche" contre le Guomindang "de droite". Ce qui est encore plus difficile à cataloguer, c’est la personne du chef de l’Etat chinois, le président Liu Shaoqi, qui a toujours occupé une position à part dans le Parti communiste chinois. Les partisans de la "révolution culturelle" le considèrent comme un adversaire. Lui-même a, à son tour, fait la distinction entre ses propres conceptions et celles de nombreux autres adversaires de Mao. Il est donc évident, à partir de tout ceci, que la Chine voit apparaître de nombreux développements simultanés. Mais bien que la réalité soit plus complexe qu’un schéma abstrait, les exceptions ne contredisent nullement la règle. Quelque nombreuses et diversifiées que soient les oppositions auxquelles peuvent se heurter la soi-disant "révolution culturelle" et les Gardes rouges, on ne peut comprendre ce qui se passe qu’à la lumière de l’entrée en scène de la "nouvelle classe", fait évident s’il en est.

THESE 59

La nouvelle classe", en Chine, n’est pas tombée du ciel. Elle est le produit des rapports sociaux (qui se sont développés dans ce pays, exactement comme elle avait été plus tôt, en Russie, le produit de développements sociaux analogues. C’est ici que réside l’explication de deux faits : tout d’abord, l’opiniâtreté avec laquelle perdure la résistance contre Mao et avec laquelle elle éclate sans cesse, tantôt ici, tantôt ailleurs, avec une force nouvelle ; puis, en second lieu, la modération à laquelle les membres de la Garde rouge ont déjà été incités à diverses reprises. Ces deux phénomènes sont liés, tant l’un à l’autre qu’à l’économie du pays. On ne peut arracher des millions de Gardes rouges à la production ou à l’enseignement - c’est-à-dire à la future production - et les mobiliser contre la "nouvelle classe" sans porter gravement atteinte au développement industriel. Mais dès que les Gardes rouges prennent à nouveau part à la production, c’est non seulement le développement industriel qui est accéléré, mais aussi, du même coup, le progrès de la "nouvelle classe".

THESE 60

Il résulte de ce qui précède qu’on ne peut définir la soi-disant "Révolution culturelle" comme un nouveau pas en avant vers le capitalisme d’Etat, comme on l’entend parfois faire. Au contraire, la lutte du Parti communiste chinois est justement une résistance contre ce qui requiert à présent un développement plus poussé du capitalisme d’Etat. La "révolution culturelle" chinoise est une lutte du parti pour son autoconservation, une lutte contre la "classe nouvelle" engendrée par le capitalisme d’Etat, une résistance contre l’adaptation de l’appareil politique à la réalité des rapports sociaux. Quelle est la force que peut développer cette résistance, et quelle est celle que peut développer, de son côté la "nouvelle classe" ? C’est une question à laquelle personne, même en Chine, ne pourra répondre. Mais, en fin de compte, il ne s’agit pas de cela. L’important n’est pas de savoir combien de rounds le Parti communiste chinois pourra remporter, mais bien de déterminer si, finalement, dans les rapports au capitalisme d’Etat, ce seront les managers ou les bureaucrates politiques qui seront maîtres de la situation.
On ne peut répondre que d’une seule manière à cette question, en dehors des rapports de force du moment. Dans les circonstances sociales, historiques et économiques du capitalisme d’Etat, la victoire finale de la "nouvelle classe" sur le parti est la seule perspective historique logique.

Cajo Brendel, 1967.

[1] C’est l’édition anglaise, Beijing, 1966 (155 pages), qui est ici utilisée. Le livre se compose d’un grand nombre d’articles parus durant les années précédentes dans la presse officielle du parti. La citation n’est pas tout à fait littérale, mais constitue plutôt le résumé de plusieurs phrases. Je l’ai toutefois placée entre guillemets, voulant indiquer par là qu’elle n’exprime pas mon avis sur la question.

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