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Publié par Patrick Granet

Qui fut Wilebaldo Solano ? Un militant du POUM, le Parti ouvrier d’unification marxiste — que rallia Orwell, lors de la guerre civile espagnole, et dont on se souvient pour son opposition au coup d’État franquiste comme au stalinisme. Exilé, arrêté sous Vichy, Solano devint maquisard contre l’occupation allemande puis journaliste. Le philosophe et sociologue Edgar Morin retrace ici le parcours de ce « grand méconnu » qu’il côtoya : une vie-Histoire, une fresque du XXe siècle insurgé. ☰ Par Edgar Morin

J’ai raconté dans Autocritique comment j’avais occulté ma culture politique d’adolescence (apparemment effacée), formée entre 1936 et 1939, en me convertissant au communisme en 1942, quand la guerre devint mondiale. Conversion qui me fit faire appel à la Ruse de la raison de Hegel, à la croyance que les vices de l’URSS stalinienne — que je connaissais tellement bien du fait justement de ma culture adolescente — étaient les produits de l’arriération tsariste et de l’encerclement capitaliste, mais que la victoire du socialisme à l’échelle mondiale ferait épanouir un socialisme de liberté et de fraternité. Le désenchantement qui suivit la victoire, la crétinisation culturelle imposée par le jdanovisme, le retour aux immondes procès de sorcières effectués dans les démocraties populaires, tout cela provoqua en moi un écœurement tel que je ne repris pas ma carte du Parti en 1948 ou 1949 — mais je n’osai le dire : il fallut attendre mon exclusion en 1951 pour que le divorce s’opère ouvertement.

« Il fallut attendre mon exclusion [du Parti] en 1951 pour que le divorce s’opère ouvertement. »

C’est alors que me revinrent les idées de mon adolescence, mûries et complexifiées, et en même temps le remords de m’être tu alors que le Parti calomniait les trotskystes, les libertaires, Camus et les surréalistes. Même au Par

n’avais pas cessé de rencontrer amicalement Jean-René Chauvin, admirable militant trotskiste dont je parlerai, May Picqueray, la sublime libertaire, ou Pierre Naville, méta-trotskiste. Mais, désormais, j’allais avec bonheur à la rencontre des maudits du stalinisme, les continuateurs de la gauche prolétarienne (d’avant la revue maoïste du même nom), les anciens communistes devenus anticommunistes — Manès Sperber, Lochak, François Bondy —, les toujours libertaires — comme Luis Mercier-Vega —, les grands — André Breton, Benjamin Péret —, les nouveaux amis de Socialisme ou barbarie — en premier lieu Claude Lefort, puis en 1956 Cornelius Castoriadis. Ainsi je me reconstruisais ma famille spirituelle brisée par la guerre, tout en y incluant fraternellement les ex-communistes détrompés, depuis ceux des années 1930 jusqu’aux plus récents des années 1940. À quoi se joignirent, à partir de 1956, mes nouveaux amis de l’Octobre polonais Leszek Kołakowski, Janek Strelecki, Roman Zimand —, ceux émigrés de la révolution hongroise — en premier lieu András Bíró —, et bien sûr le grand méconnu espagnol Wilebaldo Solano.

J’ai connu Wilebaldo, je crois, en 1956. Dans les années fiévreuses du rapport K[hrouchtchev], de l’Octobre polonais et de la révolution hongroise. Il avait alors rédigé un appel (que j’avais cosigné) à Nikita Khrouchtchev pour qu’il réhabilite Trotsky ainsi que les condamnés des procès de Moscou — qui, dans les années 1930, avaient été exécutés comme « traîtres » et « hitléro-trotskystes » (dont les dirigeants bolcheviks, compagnons de Lénine durant la révolution d’Octobre 1917). Mais il était surtout obsédé par la nécessité de réhabiliter Andreu Nin, dirigeant du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), assassiné par les agents de Staline durant la guerre d’Espagne et dont la mémoire demeurait souillée par d’abjectes calomnies. Wilebaldo était né en 1916. Il avait commencé des études de médecine qu’il interrompit pour se vouer à sa passion révolutionnaire. La guerre d’Espagne a débuté le 17 juillet 1936 par un putsch militaire contre la République espagnole ; Wilebaldo a alors 20 ans et milite à la Jeunesse communiste ibérique (la Juventud iberica communista), affiliée au POUM : le parti avait été créé en 1935 à Barcelone, à partir de la fusion entre Izquierda communista, dirigé par Andreu Nin, et le Bloque Obrero y Campesino, dirigé par Joaquín Maurín, issus l’un et l’autre d’une rupture avec le Parti communiste stalinien. Toutefois, le POUM resta indépendant de la IVe Internationale trotskyste, bien que partageant les critiques de Trotsky contre le stalinisme et dénonçant les procès de Moscou. Mais il refusait de suivre l’ordre de

Qui fut Wilebaldo Solano ? Un militant du POUM, le Parti ouvrier d’unification marxiste — que rallia Orwell, lors de la guerre civile espagnole, et dont on se souvient pour son opposition au coup d’État franquiste comme au stalinisme. Exilé, arrêté sous Vichy, Solano devint maquisard contre l’occupation allemande puis journaliste. Le philosophe et sociologue Edgar Morin retrace ici le parcours de ce « grand méconnu » qu’il côtoya : une vie-Histoire, une fresque du XXe siècle insurgé. ☰ Par Edgar Morin

J’ai raconté dans Autocritique comment j’avais occulté ma culture politique d’adolescence (apparemment effacée), formée entre 1936 et 1939, en me convertissant au communisme en 1942, quand la guerre devint mondiale. Conversion qui me fit faire appel à la Ruse de la raison de Hegel, à la croyance que les vices de l’URSS stalinienne — que je connaissais tellement bien du fait justement de ma culture adolescente — étaient les produits de l’arriération tsariste et de l’encerclement capitaliste, mais que la victoire du socialisme à l’échelle mondiale ferait épanouir un socialisme de liberté et de fraternité. Le désenchantement qui suivit la victoire, la crétinisation culturelle imposée par le jdanovisme, le retour aux immondes procès de sorcières effectués dans les démocraties populaires, tout cela provoqua en moi un écœurement tel que je ne repris pas ma carte du Parti en 1948 ou 1949 — mais je n’osai le dire : il fallut attendre mon exclusion en 1951 pour que le divorce s’opère ouvertement.

« Il fallut attendre mon exclusion [du Parti] en 1951 pour que le divorce s’opère ouvertement. »

C’est alors que me revinrent les idées de mon adolescence, mûries et complexifiées, et en même temps le remords de m’être tu alors que le Parti calomniait les trotskystes, les libertaires, Camus et les surréalistes. Même au Parti, je n’avais pas cessé de rencontrer amicalement Jean-René Chauvin, admirable militant trotskiste dont je parlerai, May Picqueray, la sublime libertaire, ou Pierre Naville, méta-trotskiste. Mais, désormais, j’allais avec bonheur à la rencontre des maudits du stalinisme, les continuateurs de la gauche prolétarienne (d’avant la revue maoïste du même nom), les anciens communistes devenus anticommunistes — Manès Sperber, Lochak, François Bondy —, les toujours libertaires — comme Luis Mercier-Vega —, les grands — André Breton, Benjamin Péret —, les nouveaux amis de Socialisme ou barbarie — en premier lieu Claude Lefort, puis en 1956 Cornelius Castoriadis. Ainsi je me reconstruisais ma famille spirituelle brisée par la guerre, tout en y incluant fraternellement les ex-communistes détrompés, depuis ceux des années 1930 jusqu’aux plus récents des années 1940. À quoi se joignirent, à partir de 1956, mes nouveaux amis de l’Octobre polonais Leszek Kołakowski, Janek Strelecki, Roman Zimand —, ceux émigrés de la révolution hongroise — en premier lieu András Bíró —, et bien sûr le grand méconnu espagnol Wilebaldo Solano.

J’ai connu Wilebaldo, je crois, en 1956. Dans les années fiévreuses du rapport K[hrouchtchev], de l’Octobre polonais et de la révolution hongroise. Il avait alors rédigé un appel (que j’avais cosigné) à Nikita Khrouchtchev pour qu’il réhabilite Trotsky ainsi que les condamnés des procès de Moscou — qui, dans les années 1930, avaient été exécutés comme « traîtres » et « hitléro-trotskystes » (dont les dirigeants bolcheviks, compagnons de Lénine durant la révolution d’Octobre 1917). Mais il était surtout obsédé par la nécessité de réhabiliter Andreu Nin, dirigeant du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), assassiné par les agents de Staline durant la guerre d’Espagne et dont la mémoire demeurait souillée par d’abjectes calomnies. Wilebaldo était né en 1916. Il avait commencé des études de médecine qu’il interrompit pour se vouer à sa passion révolutionnaire. La guerre d’Espagne a débuté le 17 juillet 1936 par un putsch militaire contre la République espagnole ; Wilebaldo a alors 20 ans et milite à la Jeunesse communiste ibérique (la Juventud iberica communista), affiliée au POUM : le parti avait été créé en 1935 à Barcelone, à partir de la fusion entre Izquierda communista, dirigé par Andreu Nin, et le Bloque Obrero y Campesino, dirigé par Joaquín Maurín, issus l’un et l’autre d’une rupture avec le Parti communiste stalinien. Toutefois, le POUM resta indépendant de la IVe Internationale trotskyste, bien que partageant les critiques de Trotsky contre le stalinisme et dénonçant les procès de Moscou. Mais il refusait de suivre l’ordre de Trotsky de déserter les syndicats pour créer des soviets.

(Espagne, ©Maxence Emery)

Après la mort, le 19 juillet 1936, de Germinal Vidal au début de la guerre civile, Wilebaldo devint secrétaire général de la Jeunesse communiste poumiste et directeur de l’hebdomadaire Jeunesse communiste (1936-1937). Andreu Nin, secrétaire général du POUM, est ministre de la Justice dans le premier gouvernement de la Généralité de Catalogne, mais perd ce poste en décembre 1936. Dès le début de la guerre civile, il y a conflit entre anarchistes et poumistes, d’une part, et gouvernement « bourgeois » et staliniens, d’autre part. Les anarchistes catalans et aragonais, dans les campagnes, pensent que l’ère libertaire est advenue. (Ici, je dois faire une parenthèse : j’en ai eu le témoignage au Chili en 1961, par… je ne me souviens plus de son nom. C’était un anarchiste français qui, insoumis en 1914, s’était évadé en tuant son gardien. Il ne fut donc pas amnistié après-guerre mais revint en France dans les années 1930. Quand advint la déclaration de guerre à l’Allemagne en septembre 1939, son ami — et plus tard mon ami — Luis Mercier-Vega lui donna le moyen de partir au Chili. Il fut d’abord gardien en Patagonie, où les chasseurs d’oreille avaient exterminé les indigènes pour les grandes compagnies anglaises qui y élevaient les moutons en masse. Par une terrible nuit venteuse d’hiver, on frappa à la porte de sa cabane. À sa grande surprise, car il avait appris qu’il n’y avait plus d’indigènes en Patagonie, il vit une femme, portant un enfant, qu’il fit entrer : il la nourrit, lui donna un lit et s’apprêtait à la revoir à son lever quand il découvrit que la femme avait disparu. Puis il fut au service d’une entreprise routière dans les Andes, au sud Chili ; comme la route devait passer par un territoire indigène, il fut chargé d’acheter le droit de passage au peuple de ce territoire. Les anciens de ce peuple refusèrent les sommes, de plus en plus élevées, que leur offrait mon ami. Ils ne demandèrent que quelques sacs de blé. Puis cet ami s’est installé à Santiago où Luis Mercier me donna son adresse. C’est au cours d’un de nos repas, arrosés alors de vins vieux de très haute qualité, qu’il évoqua, à Lucien B. et à moi, ses souvenirs de la guerre d’Espagne et pleura au souvenir du bonheur des paysans anarchistes d’en finir avec la monnaie et l’État, en brûlant les billets de banque dans les églises profanées. Plus tard, j’ai été bouleversé par le film Land and Freedom, de Ken Loach.)

« J’avais 16 ans en 1937, et je m’étais éveillé à la conscience politique après la victoire du Front populaire en France. »

Nin fut écarté du gouvernement de Catalogne sur pression

ommuniste. Le POUM avait accru ses effectifs depuis le début de la guerre civile, passant de 6 000 à 30 000 (principalement en Catalogne et dans le pays valencien) — mais il restait minoritaire par rapport aux communistes, dont les effectifs s’accrurent de plus en plus, et aux anarchistes. Alors que le Parti communiste abandonnait toute perspective révolutionnaire immédiate mais noyautait les organismes de l’Espagne républicaine, le POUM, comme les anarchistes, soutenait le mouvement collectiviste spontané et promouvait l’idée de transformer la république bourgeoise en république révolutionnaire. Le POUM sera bientôt dénoncé par le Parti communiste comme collaborateur des franquistes. En février 1937, Wilebaldo participe directement à la création du Front de la jeunesse révolutionnaire, formé à la base par les Jeunesses libertaires et celles du POUM. Le 3 mai 1937, à Barcelone, le chef de la police barcelonaise, le communiste Eusebio Rodríguez Salas, accompagné de deux cents hommes, tente de prendre de force le central téléphonique — qui est, depuis le début de la guerre, sous le contrôle de la CNT. La CNT résiste et, craignant des attaques contre d’autres bâtiments, distribue des armes pour les défendre. Des barricades sont rapidement élevées dans toute la ville, opposant la CNT et le POUM d’un côté, la police et les staliniens de l’autre. Les dirigeants de la CNT, en particulier les ministres au gouvernement central, appellent leurs militants à déposer les armes, bientôt suivis par les dirigeants du POUM. Alors qu’ils sont militairement maîtres de la ville, les ouvriers quittent les barricades. Le 6 mai, les hostilités cessent, les barricades sont démontées, mais le PCE, et à sa suite le gouvernement de Juan Negrín (crypto-communiste qui remplaça Francisco Largo Caballero), réprimera les anarchistes et le POUM, déclaré illégal. Les staliniens, à la suite d’une grande opération de propagande menée par Otto Katz et Willi Münzenberg (qui seront plus tard assassinés par Staline) selon laquelle le POUM serait « hitléro-trotskyste » et complice des franquistes, pour qui il aurait déclenché les émeutes de mai à Barcelone, exigent et obtiennent son interdiction.

(J’avais 16 ans en 1937, et je m’étais éveillé à la conscience politique après la victoire du Front populaire en France. Je lisais Essais et Combats des étudiants socialistes « gauchistes », Solidarité internationale antifasciste, de tendance anarchiste, La Flèche« frontiste », qui prônait la lutte sur deux fronts — contre le fascisme et contre le stalinisme —, et Le Canard enchaîné : toutes mes lectures réprouvaient le communisme stalinien, dénonçaient l’imposture des procès de Moscou, révélaient la répression que subissaient dans le camp républicain anarchistes et poumistes, et faisaient état de la disparition de Nin. Aussi, comme si un fil invisible me liait à cette minorité réprimée et opprimée, je fis mon premier acte politique en allant au siège de la SIA [Solidarité internationale antifasciste], qui demandait des bénévoles pour faire des colis aux combattants anarchistes et poumistes. Il a fallu,quatre ou cinq ans plus tard, la résistance soviétique devant Moscou et l’espérance que la victoire ferait dépasser l’âge de fer du communisme pour que s’estompe dans mon esprit ce qui était si vif à ma conscience durant mon adolescence.)

de déserter les syndicats pour créer des soviets.

in disparaît peu après, en sortant du siège du POUM. Les staliniens déclarent qu’il a fui chez Franco et dénoncent donc le POUM comme « hitléro-trotskyste ». Ils publient une fausse lettre de Nin à Franco, lui indiquant les fortifications de Madrid, encore tenue par les républicains. La police républicaine, sur la base de faux documents démontrant la collusion du POUM avec l’ennemi franquiste, investit le 16 juin 1937 le siège du POUM et y arrête ses dirigeants. Des militants du POUM, dont la presse est interdite, avaient posé sur les murs de Barcelone la question « Où est Nin ? ». La presse stalinienne répond que Nin a été libéré par ses « amis » de la Gestapo et se trouve « soit à Salamanque, soit à Berlin ». Le POUM est interdit, ses unités combattantes dissoutes. Wilebaldo continuera son activité en publiant clandestinement La Batalla et deviendra membre du Comité exécutif clandestin du POUM à partir de juillet 1937. Il est arrêté en avril 1938, emprisonné à la prison « Model » de Barcelone — alors que Barcelone va tomber entre les mains franquistes (fin janvier 1939) ; Wilebaldo et les autres détenus du POUM (Julián Gorkin, Juan Andrade, Pere Bonet) sont transférés à la prison de Cadaquès — dont ils réussissent à s’évader. Militants et dirigeants se réfugient en France, comme des centaines de milliers d’autres républicains, où ils subissent le régime des camps d’internement. La guerre d’Espagne se termine le 1er avril 1939. Wilebaldo est libéré. Il s’établit à Paris, où il essaie de réorganiser le POUM et publie de nouveau La Batalla.

« Le POUM est interdit, ses unités combattantes dissoutes. Wilebaldo continuera son activité en publiant clandestinement La Batalla. »

L’Allemagne attaque la Pologne le 1er septembre, la France et l’Angleterre lui déclarent la guerre le 3. Le POUM adopte une position de « défaitisme révolutionnaire », adhérant au Front ouvrier international contre la guerre (créé en septembre 1938). Alors que les troupes allemandes envahissent la France, Wilebaldo se réfugie à Montauban, qui fait partie de la zone Sud vichyssoise non occupée. L’État de Vichy réprime les organisations espagnoles en exil. Wilebaldo est arrêté en 1941, avec d’autres dirigeants du POUM, et condamné par le tribunal militaire de Montauban à vingt ans de travaux forcés. Il est détenu à la centrale d’Eysses à Villeneuve-sur-Lot. Voici ce que Wilebaldo m’a raconté : à la prison, il y avait des communistes détenus par le gouvernement Daladier après l’approbation du Pacte germano-soviétique par leur parti, ainsi que des anarchistes, un trotskyste et le mathématicien Gérard Bloch, pour avoir promu le défaitisme révolutionnaire — un catholique, aussi, qui avait sans doute manifesté son opposition à Vichy. Gérard Bloch ne tarissait pas de sarcasmes contre Staline auprès des détenus communistes. Ceux-ci, organisés en cellule, décidèrent de le liquider physiquement. Le catholique avait eu vent de cette décision et, indigné, s’en était ouvert à Wilebaldo. Celui-ci se trouva dans un dilemme cornélien : avertir la direction de la prison et ainsi collaborer avec l’ennemi de classe, ou se taire et laisser exécuter Gérard Bloch. Il se résolut à avertir la direction, qui mit Gérard Bloch à l’isoloir. Bloch, peu affecté par la solitude, faisait des équations sur les murs de sa prison et gardait ses espérances révolutionnaires (il survécut à la déportation et, après la Libération, se présenta aux élections législatives dans le IXe arrondissement. Le Parti communiste apposa une affiche sur les panneaux et les murs : « À bas Bloch l’hitlérien ».)

Du coup, Wilebaldo fut mis en quarantaine par ses codétenus communistes — d’autant plus qu’il dénonçait les mensonges des communistes espagnols à l’égard du POUM. Il arriva que le responsable de la cellule communiste tomba malade et que ses camarades demandèrent à la direction de le transférer à un hôpital, et cela d’autant plus que l’infirmerie de la prison était assurée par Wilebaldo, qui, comme je l’ai indiqué, avait commencé des études de médecine. La direction refusa l’hôpital et, après débat, lui-même cornélien, la cellule décida de confier le malade à « l’hitléro-trotskyste ». Par chance, Wilebaldo guérit le malade et le Parti communiste cessa sa quarantaine ; la guerre devenue mondiale, tous furent d’accord pour souhaiter la défaite du nazisme. La zone Sud fut occupée par l’Allemagne en novembre 1942 et, au cours de l’année 1943, un officier SS vint visiter la prison pour choisir les détenus à transférer dans les camps nazis d’Allemagne ou de Pologne. Communistes, trotskystes, poumistes furent parmi les déportables. Or l’officier SS, qui fut dans sa jeunesse un militant trotskyste, reconnut Wilebaldo, qu’il avait fréquenté lors d’une rencontre de jeunes révolutionnaires européens. Aussi ne l’inscrivit-il pas sur sa liste.

(Espagne, ©Maxence Emery)

Après le débarquement des Alliés, la Libération approche et des FFI libèrent les prisonniers de la centrale d’Eysses le 17 juillet 1944. Les communistes proposent à Wilebaldo de les suivre chez les FTP ; il refuse et, avec des codétenus anarchistes, organise le bataillon Libertad — indépendant des maquis et sous contrôle communiste. Il va délivrer son camarade Juan Andrade de la prison de Bergerac, dans laquelle il avait été maintenu après la libération de la ville. La France une fois libérée, La Batalla reparaît officiellement à partir de juillet 1945. L’objectif du POUM est de renverser le franquisme en Espagne, mais Solano et Andrade n’ont guère d’espoir, étant certains que les États-Unis et le Royaume-Uni ont intérêt au maintien de Franco au pouvoir. En 1948, Wilebaldo Solano est secrétaire général du POUM en exil. Les militants en France sont évalués à 300 personnes par les services de renseignement français. Puis le POUM dépérit. Wilebaldo travaille pour l’AFP de 1953 à 1981. Mais il ne cesse d’être obsédé par la nécessité de réhabiliter Andreu Nin, à qui il consacre une biographie.

« Durant quatre nuits, des convois de camion, conduits par des Soviétiques, transportèrent 510 tonnes d’or de leur cache dans les montagnes jusqu’au port de Carthagène. »

L’occasion quasi miraculeuse se présente après l’effondrement de l’Union soviétique. Wilebaldo apprend que les archives du KGB (successeur du NKVD) peuvent être consultées. Il organise au début 1990 une expédition à Moscou de journalistes et d’opérateurs de la télévision catalane pour découvrir la vérité sur la mort de Nin. Effectivement, des officiers du KGB acceptent de « vendre » les documents concernant Nin. Il s’agit de deux lettres à Staline du général Orlov, chef des services secrets soviétiques en Espagne durant la guerre civile. (Ces archives ont été utilisées par José María Zavala dans son livre En busca de Andreu Nin — « À la recherche d’Andreu Nin » et filmées dans un documentaire de la télévision catalane consacré à Nin.)
Dans la première lettre, Orlov propose un plan à l’approbation de Staline : il fera enlever Nin par des policiers espagnols de confiance, le fera transférer dans le sous-sol d’une villa qui appartient au commandant des forces aériennes républicaines, et lui fera avouer sa complicité avec Franco. Il pourra même organiser un procès public à l’image des procès de Moscou, où sera présentée une fausse lettre de Nin à Franco lui livrant les plans des fortifications de Madrid. Nin fut enlevé, enfermé, torturé, n’avoua rien et mourut assassiné le 20 juin 1937. Son cadavre fut enterré dans un champ et il fut annoncé que Nin avait fui en territoire franquiste. La seconde lettre du général Orlov relate ces événements ; elle est contresignée par cinq responsables du Komintern, dont deux Espagnols dont les Soviétiques ont effacé les noms1

Qui était et que devint le général Orlov ? Après une carrière d’agent secret en diverses capitales, il fut assigné à Madrid durant la guerre d’Espagne. Il commit l’exploit, en octobre 1936, d’organiser le transport de tout l’or de la République espagnole de Madrid à Moscou. Le gouvernement républicain avait secrètement accepté ce transfert en avances pour le paiement de fournitures d’armes à venir. Durant quatre nuits, des convois de camion, conduits par des Soviétiques, transportèrent 510 tonnes d’or de leur cache dans les montagnes jusqu’au port de Carthagène. Là, sous la menace des bombardements de la Luftwaffe, l’or a été réparti entre quatre steamers soviétiques qui partirent pour Odessa. De là, l’argent fut convoyé jusqu’à Moscou dans un train spécial blindé. Une fois l’or en sûreté, Staline fit bombance en assurant que jamais les Espagnols ne reverraient leur or. Orlov fut décoré de l’ordre de Lénine. Toutefois, la principale activité d’Orlov en Espagne fut d’arrêter et exécuter trotskystes, anarchistes, catholiques pro-franquistes ou supposés tels.

(Espagne, ©Maxence Emery)

Durant les procès de Moscou, où même les compagnons de Lénine furent exécutés, Staline se méfia de tous ceux qu’il avait envoyés en Espagne, pensant qu’ils y auraient subi des influences délétères, notamment trotskystes. Aussi emprisonna-t-il, voire exécuta, ceux qui furent rapatriés. Orlov apprit que les Soviétiques qui rentraient d’Espagne à Moscou étaient arrêtés. Aussi, quand il fut rappelé en 1938 avec l’ordre de prendre un navire soviétique à Anvers, s’enfuit-il avec sa femme et sa fille au Canada puis aux USA. Mais il envoya, par le truchement de l’ambassadeur d’Union soviétique à Paris, deux lettres, l’une à Staline, l’autre à Iejov, alors chef du NKVD, annonçant qu’il révélerait tous les secrets des opérations du NKVD s’il arrivait malheur à lui et aux siens. Orlov envoya également une lettre à Trotsky, le prévenant de la présence de l’agent du NKVD Zborowski auprès de son fils Lev Sedov (qui fut assassiné), mais Trotsky considéra cette lettre comme une provocation : il fut aussi aveugle sur son informateur que Staline le fut quand son agent à Tokyo, Sorge, le prévint en juin 1941 de l’imminence d’une attaque allemande contre l’URSS. Orlov ne révéla jamais les noms des agents du NKVD opérant à l’Ouest, y compris quand il fut interrogé par le FBI et une commission sénatoriale américaine. Mais trois ans après la mort de Staline, en 1956, il écrivit un article pour Life Magazine, « The Sensational Secret Behind the Damnation of Stalin ». Il y disait que des agents du NKVD avaient trouvé, dans les archives tsaristes, des documents prouvant que Staline avait été un agent de la police secrète tsariste, l’Okhrana. Ces agents auraient alors préparé un coup d’État avec le chef de l’Armée rouge, le maréchal Toukhatchevski, mais Staline avait découvert le complot — d’où l’exécution de Toukhatchevski et la sanglante purge dans l’Armée rouge.

Orlov demeura dissimulé aux États-Unis, sans que Staline ne cherche à le découvrir. Il publia ses mémoires après la mort de Staline en 1953 : L’Histoire secrète des crimes de Staline. Orlov est mort dans son lit en 1973. Wilebaldo est mort en 2010 à 78 ans. Nous nous sommes revus à diverses reprises, à Paris et à Barcelone. Mais nous nous sommes perdus de vue au début de ce siècle ; c’est tardivement que j’ai appris sa mort, à 94 ans.

REBONDS

☰ Lire notre article « Juana Doña, une mémoire de la guerre d’Espagne », décembre 2014

NOTES

Publié le 27 septembre 2016 dans Histoire, International, Politique par Edgar Morin

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Philosophe et sociologue, Edgar Morin est né en 1921 : il est notamment l'auteur de « La Méthode ».

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