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Publié par Patrick Granet

Le 19 mars dernier, un groupe de va-t-en guerre, mené par la France, les USA et le Royaume-Uni a lancé une opération aéronavale contre la Libye, officiellement dans le but de protéger la population civile contre le dictateur Kadhafi. Cette guerre humanitaire, intitulée « Aube de l’Odyssée » est bien moins poétique que son appellation puisque elle n’est rien d’autre qu’une bavure de plus dans la politique étrangère agressive des puissances occidentales.

Une guerre « juste »

Comme lors de cas précédents (Somalie, Kosovo, …), l’alibi humanitaire est constamment invoqué pour justifier l’intervention (ou l’agression c’est selon). Louis Michel a ainsi affirmé qu’il défendait l’option militaire afin de satisfaire sa conscience, avant d’ajouter qu’il fallait que l’Europe accorde des actions avec ses principes[1]. Il est évident que ce raisonnement comporte de nombreuses faiblesses. Au risque de répéter des choses déjà dites, il n’est pas inutile de rappeler le soutien dont à bénéficié jusqu’il y a peu encore le dictateur libyen. Très récemment encore, il était reçu en grande pompe par l’ensemble des chefs d’Etat européens ainsi que par la clique du G8. Ceux-là même qui se sont empressées de condamner le recours à la violence par le despote et qui sont maintenant déterminés à le faire tomber[2]. Par ailleurs, une partie du matériel militaire (armes, avions, …) avec lequel Kadhafi assassine son peuple a été fourni notamment par la France et la Belgique. Entre les affaires et les droits de l’homme, l’oligarchie au pouvoir a encore une fois choisi son camp. Par ailleurs, rappelons la situation désastreuse de pays ayant subi une intervention militaire impérialiste. De la Somalie à l’Afghanistan en passant par l’Irak, les champs de bataille sont devenus des zones où le chaos est institutionnalisé et où la sécurité n’est assurée que par des mercenaires privés. Même le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Ramussen, à qui l’on peut difficilement reprocher son pacifisme primaire, a déclaré qu’il n’y avait selon lui pas de solution militaire à ce conflit et que l’Alliance Atlantique ne pouvait apporter la paix au pays[3].

Kadhafi le dernier dictateur

La région du Moyen-Orient (comme d’ailleurs le reste du monde) grouille toujours de dictatures plus ou moins brutales. Toute une série de peuples à travers la planète sont encore actuellement soumis à une répression tout aussi féroce que celle qui prévaut actuellement en Libye. Songeons au Bahreïn , au Yémen ou en Syrie, où les manifestants sont massacrés par les autorités dans l’indifférence générale ; en Arabie Saoudite, régime quasiment féodal où le moindre signe de contestation est réprimé quelque soit les conséquences ; en Birmanie où la junte militaire se maintient au pouvoir depuis plusieurs décennies ; en Chine, pour laquelle sont taux de croissance à deux chiffres occulte complètement les atteintes à la liberté, en Tchétchénie ou la population se meure depuis maintenant près de vingt ans, … La liste est évidemment loin d’être exhaustive, tant on pourrait multiplier les exemples. En outre, si nos gouvernants étaient si concernés par la question de liberté et de dignité humaine, peut-être pourraient-ils arrêter leur croisade meurtrière en Irak et en Afghanistan (laquelle aurait fait près d’un million de victime depuis le début des opérations) ; peut-être pourraient-ils régularisés l’ensemble des migrants présents sur leur territoire, et dont l’exode est précisément causé par leurs politique étrangère ; peut-être pourraient-ils encore arrêter de soutenir cette machine de mort qu’on nomme prudemment « industrie de l’armement ». Bref, on l’aura compris, des mesures concrètes destinées à encourager la liberté dans quelque endroit que ce soit existent bel en bien, contrairement à la volonté politique.

Depuis 30 ans

Autre interrogation, pourquoi combattre la dictature libyenne maintenant quand une quantité d’autres occasions se sont présentées par le passé. Les crimes du régime ne sont pas nouveaux et ça fait maintenant plus de 30 ans que le clan Kadhafi tient les raines du pouvoir avec une main de fer. Malgré les déclarations officielles, il est tentant de voir dans cette opération une tentation de casser dans l’œuf le vent de révolte qui souffle sur le monde arabe depuis le début de l’année. Il est surprenant de voir des dirigeants n’hésitant pas à flirter avec les pires dictateurs ou à réprimer et fliquer leur propre population se démener afin de sauver un peuple de la tyrannie. Même si l’objectif peut sembler louable, il est peu crédible à la vue des éléments ci-dessus. Il est difficile de ne pas y voir là une tentative de contrôler le mouvement populaire qui émerge en Libye, et ce afin de mettre au pouvoir un gouvernement conforme aux préoccupations géostratégiques des puissances occidentales. Rappelons qu’à aucun cas dans l’histoire contemporaine les pouvoirs impérialistes ont laissé librement un pouvoir populaire s’organiser par et pour lui-même. Autre enjeu fondamental pour l’Europe : l’immigration. La position géographique du pays est telle qu’elle constitue souvent la dernière étape pour les migrants africains avec la méditerranée. Il faut comprendre le soutien dont à bénéficié Kadhafi ces nombreuses années notamment par le fait que la politique anti-migratoire de l’UE prévoit l’instauration de zones tampons, c’est-à-dire de pays limitrophes chargés de retenir autant que faire se peut les flux de personnes « irrégulières ». La Libye constitue une de ces zones et le pouvoir en place collaborait encore très récemment avec l’agence FRONTEX[4] dans la surveillance des frontières. On voit d’ailleurs actuellement l’empressement des gouvernements européens à contrôler les flux « d’illégaux » en provenance de cette zone. La France vient encore très récemment de bloquer temporairement le trafic de trains en provenance d’Italie afin d’empêcher l’arrivage d’un groupe de migrants dits « clandestins »[5].

Enfin, même si son importance est souvent surestimée, notamment par l’extrême gauche[6], le pétrole pèse certainement dans la balance. La Libye étant un producteur minime par rapport à d’autres, il est néanmoins peu probable que l’absence de ressources énergétiques sur son territoire conduirait à autant d’attrait de la part des autres pays. Comme toujours, cette guerre n’est donc pas exempte d’intérêts[7]. Soutenir cette intervention au nom du principe humanitaire serait une grave erreur. Contrairement aux déclarations des dirigeants bureaucrates de tous bords, l’adage « faire la guerre pour construire la paix » n’a jamais fait ses preuves. Aujourd’hui encore, il est plus faible que jamais. Différents groupes (anarchistes et autres), ont multiplié les communiqués condamnant d’une part l’agression contre la Libye et soutenant d’autre part la lutte du peuple libyen. Il serait bon que les partisans d’une véritable justice sociale en fassent autant et adoptent une fois pour toute une position clairement antimilitariste.

Notes :

[1] Emission Mise au Point, RTBF, 27 mars 2011.

[2] Le site de la Commission Européenne regorge de photos « compromettantes » :http://ec.europa.eu/avservices/photo/photo_search.cfm ?keyword=kadhafi&videoref=&search=smp&sitelang=fr

[3] Le Courrier International, 14-20 avril 2011

[4] Agence des frontières extérieures de l’Union Européenne.

[5] http://www.lepoint.fr/politique/18-04-11-fallait-il-bloquer-les-trains-entre-l-italie-et-la-france-18-04-2011-1320526_20.php

[6] A titre d’exemple, Michel Collon affirmé que c’est une nième guerre pour l’intérêt des multinationales

[7] On peut certainement évoquer également l’influence d’un « capitalisme du désastre » pour reprendre l’expression de l’essayiste Naomi Klein. Cette auteure a montré, dans une enquête merveilleusement documentée, les nombreux bénéfices financiers que tirent toute une série d’acteurs divers (actionnaires, entreprises de sécurité et de construction, industrie de l’armement, …) des guerres menées de part et d’autres. Elle démontre également la forte capacité de ces acteurs à influencer les sphères du pouvoir à tous les niveaux.

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