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Publié par Patrick Granet

Si, en règle générale, le racisme a besoin de points d’appui factuels et réels, il arrive, dans certaines situations exceptionnelles, qu’il s’en passe volontiers. Le racisme devient alors chimérique, prospère en s’appuyant sur une fiction. C’est ce qui s’est passé lors de l’« affaire du burkini ».

L’affaire du burkini révèle une dimension essentielle du racisme. Son existence même a besoin de s’appuyer sur des éléments de la réalité, des faits réels, qui sont ensuite encodés, déformés, réinterprétés, analysés à partir de la grille de lecture raciste. L’antisémitisme s’appuie sur la présence de quelques présumés juifs dans la sphère du pouvoir, ou dans le mouvement communiste, pour construire le mythe du « complot juif » et du « judéo-bolchévisme ». Le racisme anti-noir s’appuie sur les faits-divers où des supposés Noirs sont impliqués pour construire la menace de la « délinquance noire ». L’islamophobie s’appuie les multiples faits relatés dans la presse (hijab à l’école, repas sans porc à la cantine, etc.) et, plus récemment, sur la revendication religieuse des groupes violents takfiri [1], pour conclure à l’idée d’incompatibilité entre « islam » et « république ». Chaque forme de racisme a sa propre histoire idéologique.

Autrement dit, l’idéologie raciste est un régime de vérité, c’est-à-dire qu’il prétend dire la vérité sur le monde social, imposer ce qui peut être dit ou pas dit sur tel ou tel fait réel. Ce n’est pas un hasard si les idéologues d’extrême droite sont d’attentifs lecteurs de la presse locale, nationale et internationale. Ils y puisent leurs faits réels, les relient entre eux par leur logique raciste et exhibent leurs analyses avec force de détails. C’est ce que faisait le journaliste Edouard Drumont dans La France juive (1886), et c’est ce que fait Pierre Sautarel sur son site fdesouche.com pour convaincre des lecteurs submergés par des faits réels. En ce sens, le régime de vérité raciste entre en directe concurrence avec le régime de vérité scientifique, sciences dures et sciences sociales, qui prétendent également à dire la vérité sur le monde social, en utilisant une méthodologie appropriée. Ce n’est donc pas un hasard si les sciences sociales, qualifiés de « sociologisme », sont une cible privilégiée de l’extrême droite, du Front national à Manuel Valls, en passant par Philippe Val et Caroline Fourest, qui ne supportent pas d’être contredits par un régime de vérité plus « noble » que le leur. Quand Valls affirme qu’expliquer la violence politique takfiri revient à la justifier, cela signifie qu’il n’y a qu’une seule manière d’analyser et de résoudre le problème : la force. Les attentats de 2015 et 2016 ne sont que la résultante du choc des civilisations, et la solution ne peut être que la victoire d’une civilisation sur une autre.

Cependant, il n’existe pas de « réalité » en soi. On pourrait dire qu’il existe une multitude de faits réels dans ce vaste monde social, mais que la « réalité » n’est qu’une sélection arbitraire d’une toute petite partie de ces faits réels. De ce point de vue, les attentats de Magnanville, Saint-Etienne-du-Rouvray et de Nice, et l’affaire du burkini qui s’ensuit, sont révélateurs du processus de construction raciste d’une réalité sociale. Les faits réels sont les suivants : un militant takfiri assassine deux policiers à leur domicile, les leaders musulmans de Mantes-la-Jolie organisent une marche blanche pour dénoncer la violence ; deux autres militants takfiri assassinent un prêtre dans une église, les leaders chrétiens et musulmans s’unissent contre la violence durant une messe ; un individu, pas forcément lié à la mouvance takfiri, cause la mort de 86 personnes, dont 30 de confession musulmane, et fait 434 blessés, tous les leaders politiques et religieux locaux s’unissent contre la violence. Ces faits bruts, incontestés et incontestables, ont par la suite été saturés d’interprétations diverses et variées selon que l’on se situe dans tel ou tel régime de vérité.

Musulmans coupables, victimes impossibles

Nous ne pouvons pas revenir ici sur ce conflit d’interprétation, qui est aussi une bataille idéologique pour dire la vérité du monde social, mais notons que, dans la France actuelle, dirigée par un gouvernement objectivement de droite et avec un champ politique ayant largement basculé à l’extrême droite, il est des faits réels gênants, perturbants, voire déroutants pour le régime de vérité raciste, qu’il s’avère nécessaire de minorer, d’invisibiliser, voire de nier dans leur existence même, afin de maintenir le cadre d’analyse raciste. Il s’agit par exemple de la manifestation de Mantes-la-Jolie du 19 juin 2016, dont il faut mesurer l’importance historique. C’est la première fois qu’une communauté musulmane locale organise une marche contre la violence politique takfiri. Après les attentats de janvier, des présumés musulmans anonymes faisaient partie des cortèges du 11 janvier 2015 ; après les attentats de novembre 2015, aucune manifestation n’a été organisée. Les présumés musulmans en France sont dans une situation plus qu’inconfortable. Même s’ils souhaitent manifester leur solidarité avec les victimes d’attentats, la crainte d’être agressés verbalement et physiquement les empêchent de prendre la rue. La manifestation de Mantes-la-Jolie, qui a rassemblé plus de personnes que la « marche blanche » organisée quelques jours plus tôt, est donc sans précédent. C’est un signe de saturation, dans le sens où les présumés musulmans en ont marre d’être stigmatisés pour des crimes qu’ils n’ont pas commis. Pourtant, un seul média a envoyé un reporter, Florence Aubenas du Monde, pour couvrir l’événement. Pourtant, le commissariat de police, destination finale du cortège, n’a pas ouvert ses portes à une délégation de leaders musulmans. Autrement dit, même lorsque les présumés musulmans montrent explicitement leur solidarité à l’égard des victimes, lorsque toutes les organisations musulmanes (CFCM, UOIF, etc.), même les mosquées de tendance salafi, condamnent la violence politique via des communiqués de presse, il persiste immanquablement un doute sur leur sincérité, leur bonne foi, et l’on a vu se multiplier sur les réseaux sociaux les dénonciations du « double discours » et de la « duplicité » des présumés musulmans.

Autre fait réel gênant pour l’idéologie raciste : 30 des 84 victimes de l’attentat du 14 juillet 2016 sont de confession musulmane. Ce fait a fait l’objet de quelques articles de presse, même dans les journaux tels que Le Figaro, L’Express ou Marianne. Mais ce fait est vite passé aux oubliettes au point que, même lors de la cérémonie officielle d’hommage aux victimes, un groupe de militants FN et de badauds se sont sentis autorisés d’insulter des parents de victimes de confession musulmane, en toute impunité, sans susciter l’intervention des services de police. Ainsi, l’idéologie raciste nie aux présumés musulmans leur statut de victime de la violence politique takfiri : reconnaître qu’ils puissent être des victimes, cela ne signifierait-il pas minorer leur statut de coupables ? C’est pour cela que les racistes de tout poil cherchent à minimiser ou nier ce fait réel, en réduisant le nombre de victimes de confession musulmane, en refusant que des victimes soient étiquetées « musulmanes » (assignation identitaire suspendue pour l’occasion...) ou en niant le fait en tant que tel. Il suffit de surfer sur la fachosphère et les commentaires de l’article duFigaro pour observer la mauvaise foi raciste.

Mais pourquoi l’idéologie raciste peut-elle être perturbée par la dénonciation de la violence par les présumés musulmans et par l’existence de victimes de confession musulmane ? Tout simplement parce que ces faits réels sont une épine dans le pied raciste. Ils contredisent l’idée d’une solidarité cachée, atavique, génétique, entre la « communauté musulmane » et l’« islam radical ». Ces faits sont des grains de sable dans la machine à dépolitiser la violence takfiri, qui consiste à rendre les présumés musulmans naturellement violents, hostiles aux « valeurs républicaines », à la « laïcité », à la « civilisation judéo-chrétienne », etc. Ces faits révèlent toute la fausseté de l’idéologie raciste. Ils révèlent une réalité, vraie celle-ci, que le racisme ne veut pas reconnaître : l’organisation État islamique à l’origine ou inspiratrice des attentats n’a pas de base de sociale en France, n’a pas de soutien massif parmi ladite « communauté musulmane ». Elle s’appuie uniquement sur quelques individus, eux-mêmes en rupture totale avec leur famille ou leur milieu social de confession musulmane (ou non), tels des électrons libres magnétisés par l’idéologie takfiri qui leur promet leur salut. Telle est la réalité que n’admet pas l’idéologie raciste : les conditions d’une guerre civile ne sont pas réunies en France, puisque les groupes violents takfiri, qui contestent le monopole de la violence physique de l’État, ont toujours été et restent groupusculaires. On comprend bien pourquoi ce fait réel gêne l’idéologie raciste : il contredit sa vision du monde fondé sur le choc des civilisations.

La chimère raciste

Si, en règle générale, le racisme a besoin de points d’appui factuels et réels, il arrive, dans certaines situations exceptionnelles, qu’il s’en passe volontiers. Le racisme devient alors chimérique, prospère en s’appuyant sur une fiction. C’est ce qui s’est passé lors de l’« affaire du burkini ». En effet, le terme « burkini » sert de mot-écran, puisqu’il est le code médiatique utilisé pour parler sans en avoir l’air de « femmes musulmanes voilées se baignant à la mer ». En 1989, comme l’analysait Pierre Bourdieu, la question patente – « doit-on accepter le voile islamique l’école publique ? » – occultait la question latente – « doit-on accepter la présence de l’immigration maghrébine en France ? ». Depuis plus de trente ans, la question latente est toujours la même, l’enjeu est toujours celui de la légitimité présentielle de l’immigration postcoloniale sur le territoire français, même si les questions patentes ont beaucoup varié dans leurs formes : « doit-on accepter le voile islamique à l’université ? », « doit-on accepter le voile islamique pour les accompagnatrices de sorties scolaires ? », « doit-on accepter le voile islamique dans les crèches ? », « doit-on accepter les ‘repas sans porc’ à la cantine ? », « doit-on accepter les ‘prières de rue’ ? », etc. En 2016, la question « doit-on accepter le burkini ? » occulte la question « doit-on accepter les femmes musulmanes dans l’espace public ? ».

Ce mot-écran, associé étymologiquement à la burka qui est déjà interdite dans l’espace public français, est d’autant plus utile à l’idéologie raciste que, d’une part, comme le rappelle son inventrice Aheda Zanetti, le burkini n’est en rien un vêtement musulman et que, d’autre part, aucun burkini n’a été recensé sur la plage de Villeneuve-Loubet ! Autrement dit, l’idéologie raciste s’est appuyée sur une chimère, le burkini comme vêtement musulman visant à faire du prosélytisme sur les plages françaises, d’autant plus grotesque que l’interprétation wahhabite de l’islam condamne fermement ce type de pratique pour les femmes. Il est plus facile de combattre une chimère que de faire face à cette réalité complexe de l’islam : des femmes musulmanes, voilées ou non, pratiquent les mêmes loisirs que le reste de la population française, en exposant ou non leur corps à la vue des autres, en contradiction avec les injonctions masculines des assimilationnistes et des conservateurs musulmans. La chimère occulte le fait qu’elles sont beaucoup plus libres de disposer de leur corps que ce que prétend l’idéologie raciste.

Ainsi, il est plus facile, même dans une France d’extrême droite, de se positionner contre la pratique du burkini plutôt que de le faire contre la présence des certaines personnes (humaines ?) dans un lieu public. C’est là que le racisme de droite se distinguent du racisme à gauche. Le racisme de droite est un racisme décomplexé. L’arrêté municipal du 2 août 2016 de Villeuve-Loubet, mis en place par le maire Lionnel Lucca, co-fondateur de la Droite populaire de l’ex-UMP devenu LR, illustre le racisme de droite : il interdit l’accès à la baignade à « toute personne ne disposant pas d’une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et du principe de laïcité, et respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades adaptées au domaine public maritime ». Pas de mot « burkini » dans l’arrêté, donc c’est son application qui révèle la véritable nature de l’interdiction : toute femme portant un hijab est interdite de plage, qu’elle soit dans l’eau ou sur le sable.

Le racisme à gauche est souvent, pas toujours, un racisme complexé. Il ne s’avoue pas en tant que tel. D’un côté, on écrit sans ambiguïté ceci : « Quand on va à la mer, c’est pour se détendre, pas pour se prendre les problèmes psychologiques ou les convictions idéologiques des autres en pleine figure. Si quelqu’un est si mal à l’aise avec son corps et croit en la pudeur, il peut tout simplement éviter de se baigner en public et choisir des espaces plus pudiques… comme une piscine privée ou sa baignoire ». De l’autre, on dénonce la réservation d’un créneau horaire pour femmes musulmanes dans une piscine municipale, ainsi que les arrêts municipaux en considérant l’ordonnance du Conseil d’État comme un « sage rappel à la loi et à la laïcité ».

Apparemment les deux formes de racisme s’opposent. L’une est pour l’interdiction légale de présence, l’autre est contre. En fait, elles se rejoignent sur la chimère du burkini comme un problème public et se distinguent seulement sur la « solution à apporter » au problème : la ségrégation légale d’un côté, l’auto-ségrégation de l’autre.

Trouble à l’ordre économique, sexuel et racial

Lorsque l’idéologie raciste veut utiliser le droit comme arme politique contre les racisé.e.s, il ne peut pas ne pas s’adapter au langage juridique. Dans un État (de moins en moins) de droit, celui-ci s’impose à tous et nécessite un effort de traduction du discours social (raciste) vers le discours juridique (neutre). En effet, comment justifier juridiquement, dans un État où la Constitution est censée garantir les droits et libertés fondamentaux, l’interdiction d’un espace public à des femmes musulmanes portant le hijab ? En France, les droits humains ne sont pas absolus puisqu’ils peuvent être suspendus dans certaines circonstances, notamment pour éviter un « trouble à l’ordre public ». La mesure de police administrative qui suspend ces libertés doit cependant être « nécessaire » et « proportionnée » à la nature du trouble. La notion d’ordre public est très vague, et de nombres pratiques étatiques autoritaires ont déjà été justifiées par cette catégorie juridique, tout simplement parce que ce sont les services de police qui définissent l’ordre public. Ainsi, selon Me François Pinatel, l’avocat de la mairie de Villeneuve-Loubet, le trouble à l’ordre public est avéré parce qu’il y aurait eu une « forte affluence » de femmes musulmanes portant le hijab : « Il y avait de nombreux burkinis sur la plage de Villeneuve-Loubet avant l’arrêté du 5 août et, depuis l’arrêté, la situation est parfaitement calme ». La question juridique est donc la suivante : en quoi la présence de femmes portant le hijab produit-elle un trouble à l’ordre public ?

Au delà de la dénonciation, il est important d’entrer dans la logique juridique de la volonté de ségrégation. Elle permet de révéler comment un État peut devenir ségrégationniste. Selon le tribunal administratif de Nice, qui restera dans l’histoire comme la juridiction ayant légalisé la ségrégation des femmes musulmanes portant le hijab dans l’espace public, « les risques de troubles à l’ordre public procèdent de (…) l’amalgame qui pourrait être fait par certains entre l’extrémisme religieux et le vêtement dénommé ‘burkini’ ou ceux qui estimeraient que cette tenue vestimentaire sur les plages dans le contexte des attentats et de l’état d’urgence est une forme de provocation de nature communautariste ou identitaire ». Autrement dit, on leur interdit la plage de manière préventive à cause des baigneurs racistes ! Terrible aveu de la part d’une juridiction administrative : elle admet l’existence d’un racisme exacerbé, pouvant troubler l’ordre public mais, au lieu de considérer que les pouvoirs publics devraient protéger les femmes musulmanes portant le hijab des insultes et agressions racistes, elle préfère les rendre invisibles. Il s’agit de cacher le voile pour éviter qu’il ne crée le trouble à l’ordre public, qui ne réside pas dans la tête des racistes, mais dans la présence des femmes musulmanes portant le hijab.

Ainsi, l’arrêté municipal et l’ordonnance du tribunal administratif de Nice du 20 août 2016 visent le maintien d’un ordre économique, sexuel et racial. Dans une région particulièrement marquée par la ségrégation économique et raciale, où l’extrême droite LR-FN monopolise le champ politique, la plage, gratuite et ouverte à tout.e.s, est un lieu de mixité sociale, sexuelle et raciale qui dérange. Les mairies de la Côte d’Azur n’ont aucun problème avec les femmes musulmanes venues du Golfe persique...Certaines municipalités n’hésitent pas à privatiser des plages publiques pour leurs hôtes multi-millionnaires. Par contre, la volonté de ségrégation s’abat sur les présumées musulmanes des classes populaires et moyennes, venues seules ou en famille. Pour elles, la plage est devenue un espace public réservé à un « standard » de comportements, selon le mot de Pinatel devant le Conseil d’État, une norme dominante de visibilité du corps féminin et de non visibilité religieuse.

Un racisme d’État ?

Finalement, le Conseil d’État a mis un coup d’arrêt (temporaire ?) à la volonté de ségrégation. L’argumentation juridique de la ville et du tribunal de Nice n’a pas convaincu le Conseil d’État qui, dans son ordonnance du 26 août 2016, remet en cause l’existence d’un trouble à l’ordre public : « Il ne résulte pas de l’instruction que des risques de trouble à l’ordre public aient résulté, sur les plages de la commune de Villeneuve-Loubet, de la tenue adoptée en vue de la baignade par certaines personnes ». Sans trouble à l’ordre public, pas de « nécessité » de mesure de police administrative suspendant les libertés fondamentales. Le Conseil d’État prend bien soin de ne pas aborder les autres arguments juridiques avancés par la ville (égalité hommes-femmes, laïcité), sûrement pour éviter des controverses sans fin.

Si la Ligue des droits de l’homme et le Collectif contre l’islamophobie en France, requérants dans cette affaire, se réjouissent de leur victoire juridique, il n’en reste pas moins que cette affaire est loin d’être finie. Une nouvelle couche du « problème musulman » s’ajoute à toutes celles qui se sont accumulées depuis des années. Des dizaines de femmes ont été humiliées en public, sous les yeux de leurs proches. La plage est devenue un champ de bataille idéologique, dont se sert les candidats à la campagne présidentielle dans une surenchère raciste et dont va sûrement se saisir l’OEI dans sa propagande.

Mais, surtout, cette affaire révèle la fracture au sein de champ juridique. En effet, comment le tribunal administratif de Nice et le Conseil d’État peuvent-ils diverger autant sur un enjeu aussi primordial, celui des droits et libertés fondamentaux ? Loin d’être des acteurs neutres, les juges sont influencés par le contexte politique contemporain et dépend structurellement du champ politique qui vote les lois. Les juges de Nice semblent avoir été tellement affectés par l’attentat du 14 Juillet 2016 qu’ils ont suspendu leur jugement impartial et remis en cause les principes de la Constitution. Le ministère de l’Intérieur, qui normalement contrôle la légalité des arrêtés municipaux, s’est bien gardé prendre position. Même devant le Conseil d’État, il n’a pas condamné les arrêtés comme des atteintes aux libertés fondamentales.

À l’inverse, les juges du Conseil d’État se sont révélés être dans ce cas les garants de l’État de droit, qui est en fait le droit d’avoir des droits. Ils ont été soutenus en ce sens par quelques acteurs politiques (Najat Vallaud-Belkacem, Benoît Hamon, etc.), l’Observatoire de la laïcité et la Commission nationale consultative des droits de l’homme. En ce sens, la notion de racisme d’État n’est pas la plus appropriée pour penser la situation actuelle. Forgé pour qualifier des États tels que celui du régime de Vichy, d’Afrique du Sud de l’apartheid, les États-Unis de la ségrégation, les États coloniaux ou l’Allemagne hitlérienne, le racisme d’État renvoie à une ségrégation légale fondée un critère racial permanent, hérité et collectif (judéité, islamité, noireté, etc.). Si on admet cette définition, l’État français n’est pas (encore ?) raciste puisque la volonté de ségrégation légale ne vise pas (encore ?) les présumés musulmans dans leur totalité (surtout les femmes), ne s’appuie pas (encore ?) sur caractéristique permanente (la cible prioritaire, le hijab, s’enlève) et est (parfois) contrecarrée par d’autres composantes de l’État (Conseil d’État, Cour européenne des droits de l’homme, CNCDH, etc.). Autrement dit, les présumés musulmans ont encore le droit d’avoir des droits, disposent de marges de manœuvre juridiques et politiques pour contester la volonté de ségrégation. Il s’agit plutôt d’une discrimination légale par capillarité, tendant vers un État ségrégationniste.

NOTES

[1] Le takfir est la pratique de l’excommunication justifiant la mise à mort. Expression que l’on préfère au terme « djihadisme », qui a le défaut non seulement de réduire le concept de djihad à sa dimension guerrière (occultant la dimension du djihad « intérieur », ou réforme de soi) et de rendre la violence religieusement et culturellement spécifique à l’islam. Le même problème se pose pour le terme d’« islamisme » qui, comme le soulignait Maxime Rodinson, « offre un danger de confusion avec la de nomination de la religion en elle-même » (La Fascination de l’islam, La Découverte/Poche, Paris, 2003, p. 20). Voir Steven DUARTE, L’Idée de réforme religieuse en islam depuis les indépendances, thèse d’études arabes et islamiques, École pratique des hautes études, Paris, 2014 ; « Islam, islamisme, fondamentalisme... Qui nomme ? Les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ? », Les Carnets de l’Ifpo, 27 décembre 2014.

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