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Publié par Patrick Granet

Ancien militaire, écrivain baroudeur et marin, Patrice Franceschi est un vieil ami de la cause kurde. Pourtant, il la dessert en allant la défendre sur Radio Courtoisie, et en l’associant aux intérêts impérialistes de l’Occident. Alternative libertaire l’interpelle.

Patrice Franceschi,

Soyons clair. Nous ne vous faisons pas un procès d’opinion, et ne cherchons pas à vous affubler d’une étiquette politique. Nous ne vous connaissions pas avant de vous croiser sur diverses tribunes, à l’automne 2014, pour soutenir les combattantes et les combattants de Kobanê. Si notre philosophie diffère de la vôtre, la sincérité de votre engagement en faveur de la cause kurde ne fait aucun doute, et c’est pourquoi nous nous permettons de vous interpeller au sujet de ce que nous considérons être une grave faute politique.

Par deux fois, en avril 2015 puis en juillet 2016, vous êtes allés défendre le Rojava sur les ondes de Radio Courtoisie, la principale station de l’extrême droite catholique en France. Et, comme si cela ne suffisait pas, vous l’avez fait en associant la cause kurde aux intérêts géostratégiques des puissances occidentales.

Une émission qui suinte le colonialisme

L’image de la lutte au Kurdistan s’en trouve nécessairement brouillée, salie. Comment pouvait-il en être autrement, dans une émission qui suinte le colonialisme par tous les pores ? Dont les deux animateurs, Roger Saboureau et Patrice Boissy, sont administrateurs d’une officine héritière des réseaux de l’OAS, le Secours de France [1] ? Dont même le générique utilise Les Africains, chant des troupes supplétives de l’armée française pendant la colonisation ?

En avril 2015 donc, les auditeurs du Libre Journal de Roger Saboureau ont dû frémir d’aise en découvrant qu’il y avait, selon vos termes, un allié de la France, un « petit morceau d’Occident » à défendre au Moyen-Orient : le Kurdistan [2].

Jusque-là, pourtant, la méfiance prévalait à l’extrême droite, à l’égard des Kurdes. Comme le rappelait en introduction l’animateur de l’émission : « C’est un peuple que nous connaissons peu, hors le souvenir de leur participation au massacre, par leurs aïeux, des chrétiens d’Orient aux XIXe et XXe siècles, et de l’engagement spectaculaire de Danielle Mitterrand en leur faveur, il y a quelque vingt à vingt-cinq ans, après le gazage d’une ville d’Irak par Saddam Hussein. Rien donc, a priori, pour nous les rendre sympathiques. » Le Front national a en effet toujours défendu le régime de Saddam Hussein, malgré ses menées génocidaires à l’encontre de la population kurde [3]

Cependant, la géopolitique étant ce qu’elle est, « les ennemis de nos ennemis pourraient devenir nos amis »,enchaînait alors Roger Saboureau, avant de vous donner la parole pour vanter les mérites des combattantes et des combattants des YPG-YPJ.

« Nos troupes au sol »

Certes, dans votre plaidoyer, vous n’avez pas travesti la révolution politique au Rojava pour complaire à vos hôtes ; vous avez même lâché quelques mots inhabituels sur leurs ondes – « féminisme », « démocratie ». Vous avez en revanche cédé au cliché des combattantes « ravissantes, gentilles, rieuses, charmantes, féminines » [4] qui sont, en même temps, selon votre formule, des « amazones de feu »… Il y aurait à redire sur cette imagerie qui hérisse généralement les militantes kurdes, mais là n’est pas l’essentiel de notre propos.

Le problème fondamental est que, de bout en bout, vous avez défendu la cause kurde non seulement pour elle-même, mais aussi au nom des intérêts géostratégiques de « l’Occident ». Et vous l’avez fait avec une fâcheuse tendance à dire « nous » en parlant de l’État français : « Au fond, quand nous [l’État français], on ne veut pas intervenir militairement sur le terrain – les troupes au sol c’est compliqué, c’est l’enlisement, etc. – nous avons nos troupes au sol : ce sont eux. » [5] Ce faisant, vous avez apporté de l’eau au moulin de ceux et celles qui accusent les YPG-YPJ d’être les instruments de puissances étrangères.

La gauche kurde, dont le centre de gravité est le PKK, se bat dans le nord de la Syrie pour la coexistence égalitaire de toutes les entités linguistiques et religieuses, pour l’égalité hommes-femmes, dans le cadre du [confédéralisme démocratique]. C’est un combat de longue haleine, qui nécessite de désamorcer bien des préventions, dans une région en guerre, où le racisme et le sectarisme sont devenus la norme.

Or à l’antenne, vous avez évité ces mots – gauche, PKK, confédéralisme démocratique. En revanche, vous avez affirmé que l’émancipation du peuple kurde « ne passe certainement pas par des accords avec les Arabes, les Turcs ou les Perses [sic], si ce n’est localement », mais dépend de « l’appui de ceux de l’extérieur – les Occidentaux notamment » [6].

Les bellicistes Kouchner et Bruckner

C’est dans cette optique vous avez fait jouer votre carnet d’adresse pour éveiller un courant d’opinion prokurde dans les milieux intellectuels, affairistes et diplomatiques, dont un échantillon a participé à l’inauguration de la représentation du Rojava à Paris, le 23 mai dernier.

Certes, nous n’irons pas reprocher à la gauche kurde, dos au mur, d’accepter l’aide d’où qu’elle provienne – de Moscou, de Washington, de Paris ou d’ailleurs. Nous la pensons suffisamment aguerrie pour n’être pas dupe des calculs intéressés des uns et des autres. Et le lâchage dont elle est victime depuis la fin d’août 2016 ne l’aura guère surprise.

Mais vous auriez dû éviter de démarcher certains « faucons » de l’impérialisme français, comme Bernard Kouchner – qui, quand il était ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, voulait préparer une guerre contre l’Iran (!) – ou l’essayiste Pascal Bruckner, ardent partisan de l’invasion de l’Irak en 2003... Quel que soit leur degré de sympathie pour le Kurdistan, il est évident que ces gens y voient avant tout une pièce sur l’échiquier impérialiste, et que leur adhésion à cette cause ne peut qu’alimenter le soupçon.

Nous ne vous accusons pas, Patrice Franceschi, d’être d’extrême droite. Peut-être estimez-vous que toutes les tribunes sont bonnes pour défendre le Rojava. Peut-être votre vieille amitié avec Patrice Boissy, l’un des animateurs de Radio Courtoisie, a-t-elle fait le reste. Mais ne vous rendez-vous pas compte qu’en allant y porter son drapeau, vous nuisez gravement à l’image de la gauche kurde en France et au Moyen-Orient ?

La solidarité avec le Rojava ne doit pas être fondée sur de mauvaises raisons – son rôle de « rempart de l’Occident » ou la beauté de l’aventure guerrière – mais sur les espoirs révolutionnaires qu’il soulève – l’autonomie et le confédéralisme démocratique, le féminisme, le socialisme, l’autogestion.

Alternative libertaire, le 21 septembre 2016

[1] « Manif pour tous » : quand les vieux réseaux OAS s’en mêlent », blog Droites extrêmes, Lemonde.fr, 19 avril 2013.

[2] « Libre journal de Roger Saboureau », Radio Courtoisie, 6 avril 2015, 9’18’’

[3] L’opération Anfal, menée en 1988 par le régime de Saddam Hussein, conduit à la destruction de 2.000 villages et à l’extermination de 182.000 habitants du Kurdistan irakien.

[4] « Libre journal de Roger Saboureau », Radio Courtoisie, 6 avril 2015, 39’20’’

[5] « Libre journal de Roger Saboureau », Radio Courtoisie, 6 avril 2015, 10’40’’

[6] « Libre journal de Roger Saboureau », Radio Courtois

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