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Publié par Patrick Granet

Lorsque le discours dominant, porté par les institutions (publiques et privées) et relayé par les individus qui s’identifient à elles, parvient à nous convaincre qu’il est la description du « réel » et que prétendre le contraire relèverait d’une misérable tentative visant à invalider la réalité, l’aliénation moderne vise le cœur de ce qui nous constitue comme sujet social, à savoir le langage. La pénétration de l’idéologie managériale au plus profond de la chair et de l’inconscient des salariés convertis à la « culture d’entreprise » passe, désormais, par l’utilisation d’un grand nombre d’expressions, de mots et de tournures syntaxiques qui, l’usage leur accordant pertinence, s’imposent comme autant d’évidences qu’on ne discute plus ; le message simpliste véhiculé par un Macron en est même devenu la caricature.

En agissant sur la fonctionnalité des mots, cette idéologie assujettit la réalité à son langage jusqu’à masquer les rapports de domination qui traversent ses « lignes hiérarchiques », mais aussi jusqu’à contaminer les relations entre collègues, entre voisins et même entre amis. Ces expressions qui prolifèrent avec un naturel déconcertant dans la presse, dans les émissions de radio et de télévision, des plus triviales aux plus « culturelles », mais aussi et surtout à la pause-café, au self, en réunions de service, à Pôle-Emploi parasitent toutes les conversations, des plus anodines aux plus prétentieuses. Diffusée comme signe de reconnaissance (voyez comme je suis « moderne »), cette langue du management s’insinue symptomatiquement dans tous les domaines de l’existence en ramenant toute configuration humaine au primat de l’économique : gérer, performer, optimiser, s’investir, attendre un retour sur investissement, se vendre.

L’idéologie managériale qui sévit aujourd’hui dans l’entreprise relève, à l’évidence, d’une volonté diffuse d’enfermer dans sa logique la totalité des « relations humaines ». Surtout, et en particulier, dans la bouche de ceux qui se gargarisent de la « valeur travail ». Les facilités de la langue managériale tiennent lieu d’ « argumentaire imparable ». D’autant que, désormais, les entreprises disposent de services spécialisés (communication, ressources humaines, marketing…) fort bien pourvus en jeunes « talents » adeptes de cette discipline. Une certaine forme d’hypocrisie – ou de naïveté –, un peu des deux sans doute, agit comme composante indispensable d’une « culture de l’excellence » autoproclamée. Accepter comme excipients ses demi-vérités ou demi-mensonges chargés de poncifs est devenu pour le salarié, sauf à prendre le risque de se marginaliser – ou pis encore de « passer » pour quelqu’un qui refuse de « vivre avec son temps » – la condition nécessaire de sa survie. Avec un bonheur inégal, certes, l’instinct de survie impose donc de savoir se plier à cet usage du « déparlé ». Autrement dit, ce qui se nomme sous le vocable de « management » vit et prend corps dans une parole malade de ses impératifs catégoriques. Exceller dans cet art de connivence fait en quelque sorte office de viatique. L’important étant de donner des gages de son adhésion aux « rites, rituels et codes » qui donnent aux pratiques collectives les allures d’une sociabilité « heureuse ». Car en matière d’idéologie managériale, nous sommes certes dans le registre du simulacre, mais d’un simulacre incarné avec une telle conviction que l’on se méprend avec enthousiasme et par consentement mutuel.

Ce qui y est qualifié de « motivation », catégorie à partir de laquelle les comportements du salarié sont « évalués » en bien ou en mal, se vérifie dans la « capacité » de l’impétrant (il est alors question de « compétence » et de « savoir-être ») à manier une langue appropriée, transformée en simple signe « observable et mesurable ». Cette langue, ces expressions convenues et récurrentes, conditionnent son intégration dans ce jeu de dupes qui tient lieu – et avec quelle prétention ! – de sociabilité.

Mais, comme la survie du salarié dans son milieu dépend, pour une large part, de sa capacité à multiplier les signes d’allégeance, il n’existe aucune alternative possible pour qui n’est pas candidat à l’exil social, au déclassement et à la marginalisation. Dans cet univers sans élégance et sans esprit, les pervers narcissiques – qui manipulent les affects pour dominer les désirs inconscients (notamment le « besoin de reconnaissance ») – peuvent déployer leur habilité et, si j’ose dire, évoluer comme des poissons dans l’eau du bain de la bonne conscience que leur confère le discours ambiant. Au risque de transformer leurs vices privés en vertus publiques.

C’est ainsi que les visées mécaniques du discours managérial réduisent le langage à une procédure opérationnelle au service de la « performance ». Il est enfermé dans une rationalité économique (car, au bout du « compte » et in fine, tout cela se réduit à une formule simple : « Combien ça coûte et combien ça rapporte ? ») Et tout un chacun finit par admettre que, dans les registres de la vie professionnelle mais aussi de la vie privée – et donc de l’intime –, le Bien et le Mal, le Bon et le Juste, la Vérité, en somme, se mesurent à cette seule aune.

Les normes comportementales sont soumises aux catégories de l’efficience. Dans le déni de l’inconscient, elles réduisent toute forme de désir à l’expression d’une volonté. Cette efficience suppose un investissement sans réserve du sujet de l’énonciation en tant qu’« entrepreneur de lui-même ». La scène sur laquelle se déploie l’idéologie managériale, à travers et grâce à cette forme de « novlangue », est encombrée d’ambitions égotistes. Ainsi celle de la réussite individuelle du sujet, persuadé de sa toute-puissance – dont une bonne part relève pourtant de l’incantation magique où l’on nous « vend » l’« épanouissement personnel » comme une forme de salut universel. Alors que, comme le pointe Béatrice Hibou, la bureaucratie libérale [1] éloigne l’agent économique – producteur et consommateur – de toute forme de maîtrise au profit « d’une rationalisation et d’un découpage des tâches ». Et qu’il ne pourra jamais en aller autrement tant que la « culture du résultat » tiendra lieu d’éthique en « ringardisant » l’esprit critique.

Jean-Luc DEBRY

[1] Béatrice Hibou, La Bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, Paris, La Découverte, collection « Cahiers libres », 2012.

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vendredi 2 septembre 2016

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