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Publié par Patrick Granet

Les mots et attitudes de certaines femmes djihadistes ressemblent par certains côtés à ceux et celles de leurs adversaires et opposées, les féministes. Sans le vouloir, et parce qu’il imprègne désormais toute la société, le féminisme a aussi irrigué les discours de ces femmes aux caractères bien trempés. Et engendré des monstres, qui se retournent désormais contre lui.

«Il y a un féminisme du djihadisme qui est en train de se mettre en place. (...) Les femmes montrent qu’elles peuvent aller jusqu’au bout, que la violence n’est plus le monopole de l’homme. (...) Elles ne sont plus aussi passives qu’on le disait.»

Avec ces quelques mots dans une interview au journal Le Monde, titrée «On entre dans une forme de féminisme du djihadisme», le sociologue Farhad Khosrokhavar a jeté un énorme pavé dans la mare. Son texte faisait suite à l’arrestation de trois femmes à Boussy-Saint-Antoine, jeudi 8 septembre, mises en examen depuis pour avoir voulu faire exploser une voiture avec des bonbonnes de gaz. Associer féminisme et djihadisme, voilà qui paraît totalement opposé au premier abord.

Cette association n’a d’ailleurs pas manqué de susciter de promptes indignations: «À aucun moment le féminisme n'est synonyme de terreur. La féminisation des groupes n'est pas féministe», rétorque une twitto. «Hum… Ce n’est pas une bonne idée, ou plutôt ce n’est pas approprié, d’utiliser le terme “féminisme” dans ce contexte», commente aussi un historien.

Farhad Khosrokhavar lui-même nuance l’emploi de cette expression: «On assiste avec ces nouveaux cas à une forme de perversité de la culture d’égalité qui est présente en Occident, d’un post-féminisme liée à une grande méconnaissance des racines du féminisme», dit-il, distinguant donc par là un «vrai» féminisme» d’un «faux»féminisme.

Des termes contradictoires

L’expression de «féminisme djihadiste» ressemble à unoxymore, cette figure de style qui fait s’entrechoquer des contraires, tant l’un symbolise presque tout ce que l’autre combat, et vice-versa. Le féminisme représente l’égalité des sexes; le djihadisme refuse aux femmes les mêmes droits que les hommes. Les militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF), mouvement féministe des années 1970, luttaient pour la liberté; Daech, lui, confine les femmes au foyer. L’un veut la mixité, quand l’autre veut absolument séparer les sexes.

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Les femmes qui rejoignent l’État islamique n’ont que peu de pouvoirs, et ne peuvent combattre. Même si certaines accèdent à des responsabilités, elles sont pour la plupart assignées à un rôle: enfanter de futurs soldats.

«Les femmes savent qu’elles doivent devenir des épouses et des mères. Généralement, elles sont dissuadées de rejoindre le “califat” par les djihadistes si elles ne veulent pas endosser ce rôle», explique la chercheusespécialiste des femmes djihadistes Géraldine Casutt, dans Libération.

Tout le contraire des signataires du «Manifeste des 343», qui ont défié la loi française en assumant avoir avorté, ou de mouvements plus récents comme Osez le féminisme! qui lui aussi refuse que les femmes soient cantonnées à leur rôle reproductif. «Fondamentalement les deux termes de djihadisme et de féminisme accolés ensemble sont contradictoires», juge Françoise Thébaud, historienne du féminisme.

«Mon corps m’appartient»

Parler de «féminisme djihadiste» est donc hautement polémique. Il n’empêche: certains propos, et certaines attitudes, s'apparentent fortement aux discours des militantes des années 1970. Ils «miment» des comportements que l’on qualifierait, dans un autre contexte, de féministes. Pour comprendre, il faut écouter ces femmes parler. Dans le documentaire Niqab Hors-la-loi, réalisé en 2012, la documentariste et chercheuse Agnès de Feo interroge une jeune femme antillaise, qui partira en Tunisie un an plus tard pour rejoindre la Syrie. Elle porte un voile intégral, et estime profondément injuste la loi de 2010, qui a banni ce vêtement de l’espace public. Elle explique ainsi son droit à choisir sa façon de s’habiller:

«Mon corps m’appartient, il n’appartient pas à l’État. Moi, j’ai choisi d’être musulmane à part entière. Et pas la musulmane que vous voulez façonner, que vous voulez modifier», clame la future candidate au djihad.

Si l’on retranche de ses propos les mots «musulmane», ils pourraient avoir été tenus par une activiste féministe dans les années 1970, quand les femmes scandaient le slogan «Mon corps m’appartient».

Manifestation de l'association Droits des femmes, en mars 2012 à Bordeaux. PIERRE ANDRIEU / AFP

Plusieurs fois, la jeune femme prend aussi la cause des femmes, conspuant la loi qui bannit le voile intégral de l’espace public. Là aussi, il suffirait de remplacer cette loi par la loi criminalisant l’IVG pour obtenir de curieux sons de cloches avec certains propos des féministes des années 1970:

«C’est facile de s’attaquer aux femmes. L'État français s’est attaqué par cette loi à la femme. (...) Plus vous nous attaquez, plus vous sortez des lois islamophobes, plus vous sortez des restrictions vis-à-vis des musulmans, plus on va se renforcer, plus on va retourner à l’islam authentique.»

Voilà un début de propos qui rappelle étrangement certains slogans, comme «Aucune loi ne passera sur nos corps» ou «Police de l’État, valet du patriarcat!». Et il n’y a pas que les discours. Comme les féministes, qui sont nombreuses à pratiquer l’autodéfense - un sport de combat pour apprendre à se défendre en cas d’agression par un homme - la future djihadiste s’était acheté un punching-ball (voir ci-dessous à partir de 14:44 et 21:50).

Rejet de l’hypersexualisation des femmes

Cette jeune femme n’est pas la seule. Cette radicalité aux accents féministes se retrouve chez de nombreuses femmes qui portent le voile intégral et flirtent avec le djihadisme, a remarqué Agnes de Feo. Plusieurs d’entre elles rejettent par exemple l’hypersexualisation véhiculée par les publicités, avec des discours qu’Osons le Féminisme aurait certainement du mal à distinguer des discours de ses militantes.

«Elles disent trouver la satisfaction de ne plus être jugées sur le physique ou sur la marque de leurs vêtements, de se retrouver dans une situation d’”égalité”, entre elles mais pas seulement», faisait remarquer en mars, dans un entretien pour Slate, le spécialiste du djihadisme David Thomson.

«Je vois des toutes jeunes filles qui se voilent, qui ont été élevées sur le modèle de l’égalité des sexes. Elles disent que les filles qui cherchent à séduire les garçons sont finalement asservies aux garçons de par ces exigences, et plus asservies et soumises qu’elles, qui avec leur voile sont tout à fait respectées», commente Serge Hefez, un psychiatre qui travaille avec le Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) et qui a discuté avec de nombreuses jeunes femmes en voie de radicalisation.

Refus de se soumettre à un homme

Un autre trait qui ressemble étrangement au discours féministe est l’affirmation, chez beaucoup de ces femmes, du refus de se soumettre à un homme, explique Géraldine Casutt, doctorante à l’EHESS et à l’université de Freibourg, qui travaille sur les femmes djihadistes et a mené une dizaine d’entretiens avec ces femmes, toutes proches de Daech. Si elles se soumettent, ce n’est pas à un homme, ou à leur mari, affirment-elles, mais à Dieu. Si in fine elles acceptent qu’un mari leur dicte leur conduite, ce n’est donc que de manière indirecte, parce que «Dieu l’a commandé», disent-elles en substance.

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Plus généralement, c’est par leur force caractère et leur personnalité très déterminée que ces jeunes filles ressemblent aux activistes et militantes féministes. Pendant longtemps, les forces de police –et la société également– ont pensé, selon un stéréotype sexiste et anti-musulman très classique, que les femmes de djihadistes étaient forcément «soumises», inoffensives parce qu’effacées. On sait désormais que ce cliché est très loin de la réalité. Les femmes interviewées par Agnès de Feo font preuve d’une grande force de caractère. Pour David Thomson, l’engagement féminin est même «souvent plus déterminé que celui des hommes». Même observation pour Serge Hefez, pour lequel «ce sont des filles qui sont loin d’être des imbéciles, qui ont une idée de la place de la femme dans la société» et qui «s’emparent de leur existence, sur un autre modèle que celui que leur mère leur a transmis», explique le psychiatre.

Féminislamisme

Au fond, ce qu’elles promeuvent est une sorte de version alternative du féminisme, même si elles se refusent à prendre cette étiquette, trop associée pour elles à une libération des corps qu’elles jugent coupable d’avoir asservi encore plus la femme. Un «féminislamisme», comme l’appelle Géraldine Casutt, dont la thèse est que le féminisme actuel aurait échoué à rendre les femmes heureuses, en les soumettant à de multiples pressions: à la fois travailler, mais aussi élever leurs enfants, car les pressions sur les femmes restent fortes en la matière. La véritable liberté, disent-elles, passe donc par la complémentarité des sexes, plutôt que l’égalité.

Il ne faut cependant pas généraliser. Il n’existe pas d’études chiffrées précises permettant de détailler le phénomène, et ce modèle de femmes djihadistes avec des discours quasi-féministes et des personnalités très fortes n’est pas l’apanage de toutes les femmes djihadistes. «Certaines sont absolument indifférentes aux raisons religieuses ou autres, et partent seulement parce qu’elles sont tombées amoureuses de jeunes hommes dont elles ont vu les photos en armes», fait remarquer David Thomson.

«Fille voilée, parce que je le vaux bien»

Daech a quant à lui bien cerné la personnalité forte de certaines de ses candidates, et joue avec les codes du féminisme:

«Sur les réseaux sociaux, les adeptes [de Daech, ndlr] visent les femmes qui surfent sur Internet seules dans leur chambre. Ils mènent des opérations de propagande qui font écho à la pop culture occidentale - des images de djihadistes sous un soleil couchant et des messages d’“empowerement” (ou “empouvoirement”, un concept profondément féministe, ndlr)», rapporte une enquête du New York Times.

C’est ainsi qu’un slogan de la marque L’Oréal, qui lui-même singeait les slogans féministes, s’est retrouvé dans la grande machine à recycler les concepts de Daech, rapporte le quotidien américain. Dans un message posté par un compte d’un des adeptes du mouvement, on pouvait voir une jeune fille voilée, portant la mention «Fille voilée, parce que je le vaux bien».

«Enfant monstrueux du féminisme»

Si ces femmes peuvent s’affirmer aussi entièrement, c’est paradoxalement parce que le féminisme a permis aux femmes de s’affirmer, de ne pas rester dans l’ombre de leur mari. D’une certaine manière, leur violence et leur radicalité, ou tout simplement leur façon très individualiste de s’affirmer, est en partie le résultat de cette histoire. «Ces filles ont vécu dans une société qui a bénéficié des acquis du féminisme et en sont donc imprégnées», estime Françoise Thébaud.

En somme, le pouvoir que l’humanisme a voulu donner à ces femmes s’est retourné contre lui-même. Le féminisme djihadiste, si on peut l’appeler ainsi, est «une espèce d’enfant monstrueux de certains acquis féministes, un curieux mélange», résume le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez. Au lieu de devenir Luke Skywalker, certaines sont devenues Dark Vador, et sont tombées du côté obscur de la force féministe...

Encore faut-il reconnaître que l’expression «féminisme djihadiste» doit être employée «avec des guillemets», explique Françoise Thebaud. «Le féminisme n’a jamais tué personne. Le féminisme est un humanisme, qui demande des droits pour tous et l'égalité entre femmes et hommes, et sur ce plan-là c’est antinomique. Mais cette expression sert à souligner qu’à l’intérieur du mouvement, des femmes veulent agir elle-mêmes.» L’expression «féminisme djihadiste» a donc surtout une valeur heuristique. Une manière de comprendre qui sont ces femmes, et de cesser de se bercer avec l’image d’Épinal de la jeune fille voilée soumise à son guerrier de mari.

Aude Lorriaux

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