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Publié par Patrick Granet

Terreur à Paris : regards anthropologiques

Entre 1968 et aujourd’hui, les modes d’invocation à résister aux événements diversement dramatiques ont changé par étapes. En 1968, lorsque nous nous
sommes reconnus dans le slogan « Nous sommes tous des juifs allemands »
après l’expulsion du territoire français faite par le gouvernement du Général de
Gaulle à Daniel Cohn-Bendit, il s’agissait, à la suite des manifestations étudiantes
et ouvrières, de consolider un collectif politique contre l’État policier.

Lorsqu’en 1973, certaines d’entre nous ont signé « Les 343 salopes », pour faire pression sur le gouvernement de Giscard d’Estaing en faveur de la liberté d’avortement, une force féministe politique se concrétisait. Dans ces deux cas les combats se jouaient à l’échelle d’un pays.

En 2001, à la suite des attentats qui ont frappé New York, l’appel à s’identifier aux Américains a désigné une nouvelle étape dans des processus de globalisation en marche. Il était demandé aux peuples de faire corps avec leurs États pour lutter contre un nouvel ennemi global : sous le terme de terroristes islamistes, s’édifiait la figure d’un Autre à la fois religieux et ethnique.

Les attentats qui ont eu lieu à Paris, en janvier 2015, marquent un nouveau tournant dans une évolution qu’il est important de décrypter : l’ennemi s’est précisé et les réponses se sont complexifiées. Se recréent, à la fois, l’unité nationale, société civile, État et partis politiques confondus, et la construction d’un front global contre une terreur mondialisée. Sous le slogan « Je suis Charlie », s’agrègent des individus, soudés dans une alliance avec l’État sans ambition de transformation politique. Chefs d’État européens et africains manifestent une résistance fusionnelle ensemble. Le nous n’est plus politique, il se dit civilisationnel contre la barbarie et dévoile une communauté morale globale qui prononce des injonctions d’appartenance et de bannissement.

L’Europe fragmentée par les réformes économiques et dont le Parlement redoute tant la dissidence de certains pays — Grèce et Espagne — s’en voit consolidée dans ses programmes. Les dictatures d’Asie du Sud et centrale, d’Afrique sub-Saharienne et d’Afrique du Nord, s’en trouvent légitimées d’assurer la sécurité de leur population, sur leur territoire, en luttant contre leurs opposants politiques au nom de l’éradication des terroristes. Les multitudes sont réconfortées par la mise en scène de sociétés civiles locales sublimées dans une société civile globale. Les processus d’ethnicisation culminent au nom de la morale et, comme l’analyse Olivier Roy [1]avec pertinence, sont renforcés par les injonctions paradoxales de ne pas faire communauté et de protester au nom de la communauté.

Dès la fin des années 1970, des anthropologues ont étudié les mécanismes d’ethnicisation institutionnelle et leur diffusion dans les métamorphoses des rapports sociaux. D’autres anthropologues se sont penchés sur les guerres qui ont suivi en montrant l’inadéquation de lectures ethniques et culturelles, évacuant les dimensions politiques. La morale suspend la pensée, épaulant les essentialismes ethniques et culturels [2].

Au siècle des communismes, selon l’appellation donnée par des chercheurs au XXe siècle, aura donc succédé le siècle des croyances et des idéologies éthico-religieuses. Dans ce scenario, les islamismes semblent prendre un rôle central, à la fois imposé
et volontairement joué, tout comme s’il était nécessaire de remplacer le précédent ennemi politique du capitalisme, constitué de communismes aux visages diversifiés. Ainsi retourne-t-on à une dichotomisation du monde, par ailleurs économiquement unifié par la financiarisation capitaliste.

Nicolas Sarkozy a immédiatement expliqué ce partage : le discours civilisationnel retrouve son hégémonie passée contre des barbares menaçant l’existence des civilisés. Nous et eux, eux et nous : pour l’anthropologue à l’écoute du présent et soucieux de comprendre avec recul contestations, soulèvements, mouvements
sociaux et dits citoyens, cette partition grippe par sa simplicité et son évidence apparentes.
Or l’étranger intérieur et extérieur est toujours une production politique et ne peut jamais être réduit à la face négative d’une icône morale à laquelle l’élan pousse à s’identifier. Il revient aux anthropologues de déchiffrer les fabriques actuelles d’un étranger qui, pour être redoutable aux yeux de tous, n’en est pas moins une partie intrinsèque et constitutive du monde global présent, que nous habitons et
contribuons à bâtir quotidiennement.

[1] Cf. Le Monde du 10 janvier 2015.

[2] Journal des anthropologues, N° 138-139, 2014.

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