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Publié par Patrick Granet

« À propos de l’amour de la gauche pour la prostitution » : c’est le titre de la « lettre ouverte » que d’anciennes prostituées ont adressée aux Jeunesses socialistes (Die Linke) de Brême, ralliées à la défense du libre marché du « travail du sexe ». Une claque.

En avril 2016, les Jeunesses du parti néoréformiste Die Linke, à Brême, ont publié une déclaration intitulée « Solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe. Non à la nouvelle loi sur la protection des personnes prostituées. Non au paternalisme et à l’hétéronomie dans l’industrie des services sexuels ». Dépitée par des arguments d’une naïveté coupable, Huschke Mau leur a répondu au nom du collectif de survivantes Sisters e.V.

La situation allemande en matière de prostitution est sensiblement différente de la situation française :

  • en 2002, la loi a fait de la prostitution (qui n’était pas illégale) une profession comme les autres avec les droits afférents de salariées ou d’entrepreneuses ;
  • les maisons closes sont légales si elles respectent le droit du travail [1] ;
  • résultat : le nombre de personnes prostituées a grimpé, en quinze ans, à 400.000 (contre 20.000 à 40.000 en France [2]) ;
  • un statut de « travailleuse du sexe » du sexe a été créé, conformément aux souhaits du lobby pro-"liberté de se prostituer"… mais seule une cinquantaine de personnes (0,000125%) l’ont adopté [3] ;
  • profitant de la légalisation du marché, les réseaux mafieux ont fait proliférer la prostitution forcée et le trafic. Quant au nombre de prostitueurs (« clients ») décomplexés, il a augmenté de façon importante.

Il est néanmoins utile de faire lire cette lettre ouverte en France, où les lobbys pro-prostitution plaident sans discontinuer en faveur de l’ouverture du marché et d’un statut de « travailleuse du sexe ». Et où une partie de la gauche radicale ou libertaire confond liberté sexuelle et viol tarifé.

À PROPOS DE L’AMOUR
DE LA GAUCHE
POUR LA PROSTITUTION.
LETTRE OUVERTE DE FEMMES
QUI EN SONT SORTIES

Je suis une ancienne « travailleuse du sexe », comme vous nous appelez ; j’ai lu votre proposition, et je voudrais vous dire exactement ce que je pense de la « solidarité » que vous nous offrez dans ce document. […]

J’ai vraiment apprécié que vous preniez position contre « l’hétéronomie », le pouvoir des autres sur nos vies. Malheureusement, en lisant cette proposition, j’ai dû me rendre à l’évidence que vous n’aviez pas compris que « l’autre » qui a le pouvoir sur les personnes qui sont dans la prostitution est le prostitueur, au sens que cette caractéristique est inhérente au système : il veut du sexe, je n’en veux pas réellement, j’ai simplement besoin d’argent et donc je consens à cette hétéronomie par coercition. C’est aussi simple que cela.

Vous écrivez :

Même si le travail sexuel est établi depuis longtemps comme service commercial dans notre société et qu’il est considéré comme légal en République fédérale allemande depuis 2002, les travailleuses et travailleurs du sexe demeurent gravement stigmatisés dans leur vie privée et professionnelle.

Je suis tout simplement abasourdie que vous décriviez l’acte de prostitution comme une « profession » et un« service ».

La sexualité est la sphère la plus intime de l’être humain. Pouvons-nous conserver au moins cela, s’il vous plaît, ou devons-nous laisser chaque partie de nous-mêmes être complètement réifiée et commercialisée ? Depuis quand la gauche se fait-elle le champion de la vente de tout désir humain ? Vous qualifiez le sexe de service, comme s’il était possible de le séparer du soi, du corps, de la personne ; comme si vous pouviez simplement le peler, le mettre dans une jolie petite boîte sur le comptoir d’une boutique, et puis un type se présente, me tend 50 euros et repart avec le service sexuel.

Est-ce bien la façon dont vous imaginez cela ? Vraiment ?

Vous parlez même de « mauvaises conditions de travail » ; croyez-vous réellement que les violences dont nous avons souffert et dont tant d’entre nous souffrent encore sont en quelque sorte améliorées si on nous donne un joli « lieu de travail », comme vous dites ?

Des « conditions de travail » ? Mais de quoi parlez-vous ?

Dans quelles conditions la violence que nous infligent les prostitueurs est-elle acceptable à vos yeux ? Ou ne la voyez-vous tout simplement pas comme une violence, en ignorant ce que vous disent les personnes sorties de la prostitution et les chercheuses et chercheurs en traumatologie ?

68% de toutes les personnes prostituées souffrent de troubles de stress post-traumatique, et cela sans compter la dépression, la toxicomanie, et les troubles de personnalités limites et les psychoses. Pensez-vous que ces choses ne sont que le résultat de « mauvaises conditions de travail » ?

Chacune des femmes qui en sont sorties que je connais décrit ce qu’elle a vécu dans la prostitution comme uneviolence sexuelle. Que nous ayons toléré cette violence sexuelle ou ayons été forcées de le faire ne la transforme pas en profession !

Et puis vous continuez à propos de la stigmatisation, en disant que nous ne devons pas être stigmatisé.es. Je suis d’accord avec vous sur ce point, mais je dois souligner quece n’est pas le stigmate qui nous viole, nous agresse et nous tue. Ce sont les prostitueurs. Malheureusement, vous tirez des conclusions erronées de l’exigence que les personnes prostituées ne soient pas stigmatisées.

Vous écrivez :

Cette [stigmatisation] s’exprime dans un manque de reconnaissance de leur profession.

Pour être clair, ce que vous demandez est essentiellement que la violence à l’encontre des femmes prostituées devienne normale. Vous voulez qu’elle devienne un emploi. Vous voulez que la violence devienne acceptable.

En bref, vous vous battez pour le droit des femmes à qualifier d’emploi la souffrance de la violence sexuelle. Ou mieux : Vous vous battez pour le droit des hommes à violenter des femmes et à minimiser cette violence en la qualifiant de « travail ».

Une autre chose que je ne comprends pas est tout votre discours sur « le travail du sexe comme choix personnel ».

Toutes les femmes prostituées que je connais ont « choisi » la prostitution parce qu’elles ne voyaient pas d’autre option. Comment pouvez-vous interpréter cela comme un choix personnel ? Est-ce parce que je peux choisir, au sein de la prostitution, entre seulement faire des fellations avec un préservatif (et perdre mon revenu en raison du « choix personnel » de toutes les femmes de l’Europe du Sud) et juste prendre toutes ces bites dans la bouche sans la moindre protection, parce que c’est la norme ? Tout un choix personnel !

Notre problème n’est pas le « manque de reconnaissance de la profession », notre problème est la « profession » elle-même ! Neuf prostituées sur dix la quitteraient immédiatement si elles le pouvaient. À quoi diable sert votre baratin sur la reconnaissance de la profession ?!

Tout votre manifeste donne l’impression d’avoir été rédigé par le lobby pro-prostitution, et cela semble effectivement être le cas. […] Si votre prochain projet concerne le racisme, irez-vous consulter les néonazis ? [...]

Ensuite, vous écrivez :

Ainsi, certains éléments de la gauche ont à plusieurs reprises réclamé une « abolition totale de la prostitution » ou le soi-disant progressiste « modèle suédois », en affirmant que le travail du sexe/la prostitution est l’expression ultime du patriarcat.

Laissez-moi tirer cela au clair : parce que cette phrase donne l’impression que vous ne croyez pas que la prostitution est une expression du patriarcat. Si elle ne l’est pas, de quoi s’agit-il alors ? Pourquoi 98% de toutes les personnes prostituées sont-elles des femmes et presque 100% des prostitueurs, des hommes ? Mais ne dites surtout pas que c’est parce que nous vivons dans un système patriarcal ?

Puis, vous dites :

Oui, le travail du sexe se fait actuellement dans le contexte du patriarcat, ce qui signifie que la question de son caractère volontaire est malheureusement toujours difficile à démêler.

Donc, la prostitution a aussi lieu en dehors du patriarcat ? Sérieusement ? Et quelles conclusions tirez-vous de ce qu’il soit difficile de répondre à la « question de son caractère volontaire » ? [...]

Ensuite :

Cependant, la réponse féministe ne peut pas être d’adopter une approche paternaliste et d’essayer de dire aux travailleuses et travailleurs du sexe ce à quoi une vie décente devrait ressembler.

Je meurs d’envie de savoir où vous allez chercher ça. Les gens qui voient la prostitution comme destructrice et inhumaine ne sont pas paternalistes : elles et ils expriment de la solidarité avec nous. Et c’est exactement ce que vous pourriez faire avec un peu de pratique.

Il faut que vous arrêtiez de ramener cette idée stupide que toute personne qui reconnaît la prostitution comme dommageable est une sorte de moraliste conservateur essayant de faire la leçon à des « femmes déchues ».

Reconnaître la souffrance et la misère de la prostitution et déclarer qu’elle constitue une violence n’est pas faire la morale ; cela signifie voir les conditions réelles où vivent les personnes prostituées et manifester ainsi du respect et de l’attention aux personnes qui souffrent à l’intérieur de la prostitution et à cause d’elle. […]

Mais si vous préconisez la décriminalisation du prostitueur (je crois que nous sommes tous d’accord pour dire que l’on ne devrait jamais criminaliser la personne prostituée), alors cela équivaut à tenir un discours comme : « Les femmes touchées par la violence conjugale sont stigmatisées. Pour les libérer de ce stigmate, nous allons décriminaliser la violence de leur agresseur. De cette façon, la femme n’aura plus rien dont avoir honte. » Arrivez-vous à comprendre au moins une partie de tout ça ? [...]

Ensuite :

Celles et ceux qui veulent rendre illégaux les travailleurs du sexe par choix criminalisent l’ensemble de l’industrie et la contraignent à la clandestinité, où aucune protection ne peut leur être fournie.

Afin d’être mieux protégés, les travailleuses et travailleurs du sexe ont besoin de plus d’autodétermination et de la reconnaissance sociale et juridique de leur profession.

Ce n’est que de cette façon et en étant reconnus comme travailleurs qu’ils et elles peuvent s’organiser publiquement dans le cadre de la classe ouvrière et revendiquer leurs propres intérêts, de meilleures conditions de travail et une sécurité sociale.

Une interdiction du travail du sexe ou la criminalisation des clients (comme en Suède) ne contribuerait qu’à rendre le travail du sexe invisible et moins sûr.

Et revoici encore le conte de fées de la clandestinité. Veuillez s’il vous plaît aller lire quelques textes expliquant le modèle suédois, qui criminalise le prostitueur et décriminalise la prostituée. Et lisez des évaluations de cette loi, là où elle a été appliquée, en Norvège par exemple.

Non, la prostitution ne correspond pas à une quantité d’actes coulée dans le bronze. Oui elle peut être diminuée.

Non, le modèle suédois ne la refoule pas dans la clandestinité. Oui, le point de vue d’une société sur les femmes se transforme quand un sexe ne peut plus acheter l’autre.

Non, nous n’avons pas besoin de « reconnaissance en tant que profession », nous avons besoin que la prostitution soit reconnue comme une violence.

Et non, nous ne faisons pas partie de la classe ouvrière, nous sommes d’abord et surtout des personnes lésées par des violences sexuelles par le biais de la prostitution ! Nous ne nous organisons pas dans le cadre de la classe ouvrière, mais au sein d’associations de victimes et de survivantes […].

Nous n’avons pas besoin que vous nous organisiez ou que vous parliez de nous ; nous nous organisons nous-mêmes, merci beaucoup.

Ensuite :

Ceux et celles qui préconisent réellement une société émancipée doivent aussi plaider pour l’autodétermination physique et sexuelle.

La prostitution est l’exact opposé de l’autodétermination sexuelle. Une partie veut du sexe, l’autre non. L’argent est censé combler ce fossé. La prostitution n’a rien à voiravec l’autodétermination physique et sexuelle parce que tout ce que je fais, le prostitueur en décide ; c’est cela la situation d’hétéronomie.

J’en ai incroyablement marre de tous vos discours sur la libération sexuelle lorsque vous mentionnez dans un même souffle la prostitution comme un chemin vers cette libération. Ne nous entraînez pas dans ce discours ; nous ne nous laisserons pas instrumentaliser de cette manière ! Faites votre propre libération sexuelle, mais vous ne serez pas autorisés à utiliser et maquiller la violence commise contre nous pour y arriver.

De plus, j’aimerais bien vous voir faire un peu de recherche ; vous découvrirez rapidement que la prostitution forcée et la prostitution ne peuvent pas être envisagées séparément, comme vous préférez le faire.

D’une part, les lignes entre les deux sont floues, et d’autre part il n’y aura jamais assez de femmes qui font cela « volontairement » ; un grand pourcentage d’entre elles devront toujours être contraintes pour satisfaire la demande. Cela signifie que vous ne pouvez pas vouloir la prostitution sans être d’accord avec la prostitution forcée ; l’une n’existe pas sans l’autre.

Et en passant, si vous soutenez la décriminalisation complète et la légalisation de la prostitution, vous soutenez le principe du marché comme unique facteur de régulation, ce qui signifie : la demande augmente, l’offre se développe, la demande croît encore plus parce que les hommes considèrent maintenant comme parfaitement normal d’être un prostitueur, l’offre continue à croître, et ainsi de suite. C’est une spirale ascendante.

À vous voir si impatients de voir de la valeur capitaliste extraite des femmes comme marchandises, on se demande si vous avez déjà lu quoi que ce soit sur les mécanismes de base du capitalisme ?

Ensuite :

L’intention qui sous-tend notre décision est de mettre l’accent sur ces travailleuses et travailleurs du sexe qui éprouvent actuellement des restrictions de leur auto-détermination physique, de leur santé et de leurs droits dans leur vie professionnelle de travailleuses et travailleurs du sexe, les personnes qui ont fait le choix conscient et délibéré de livrer des services sexuels et érotiques.

Oh, et quelle est la proportion de ces personnes ? Une sur dix au grand maximum. Et voilà sur qui vous voulez vous aligner pour déterminer des facteurs qui affectent la situation de toutes les femmes prostituées en Allemagne ? Vous ne vous souciez pas du reste d’entre nous, ou quoi ? [...]

Vous n’avez certainement pas écouté les 90% de prostituées du pays qui sont des migrantes [...]. La grande majorité des prostituées ne sont pas les propriétaires de maisons closes, des escortes de grande classe, des dominatrices ; la majorité d’entre elles ne parlent même pas l’allemand ! Comment pouvez-vous être aussi ignorant.es ?

La prostitution est classiste et raciste, ou pourquoi pensez-vous qu’on y trouve tant de femmes autochtones dans les autres pays, et tant de femmes roms en Allemagne ? Comment expliquez-vous cela ? [...]

Au moins une fois par semaine ici, chez Sisters e.V., nous recevons la visite d’une femme qui est sortie de l’industrie (sans parler de celles qui nous contactent parce qu’elles cherchent encore à en sortir !) Elle nous dit que si elle a pris tout ce temps pour briser son silence, c’est parce que tout ce que la société lui dit, c’est que c’est uneprofession et que c’est du travail et que c’est un emploi ;c’est du joyeux travail sexuel — et donc toutes les blessures qu’elle a subies dans la prostitution indiquent que c’est elle qui doit avoir un problème.

Et cela, c’est précisément le climat politique que créent les gens comme vous. Tout votre discours enferme dans le silence les femmes qui ont quitté la prostitution. Moi aussi, je suis restée sans voix pendant des années en raison de textes comme le vôtre — parce que lorsque tu es prostituée et que tu lis quelque chose comme ça, tu ne sais même pas par où commencer.

La prostitution est sexiste, raciste et classiste, et vous, vous arrivez, après avoir écouté les propriétaires de maisons closes et d’agences d’escorte, et vous voulez nous parler de libération sexuelle ? Et vous appelez cela être de gauche ? Vous ne pouvez pas parler sérieusement.

Il ne peut jamais s’agir d’aménager aussi confortablement que possible un système sexiste, classiste et raciste comme la prostitution. Qui espérez-vous voir s’accommoder de cela ? Un tel système doit être aboli.

Vous devez comprendre que soutenir les femmes dans la prostitution n’est pas la même chose que soutenir le système prostitutionnel ! Ce système doit être renversé et non institutionnalisé encore mieux et « reconnu comme une profession » ! La seule chose que je trouve louable dans votre document est l’exactitude avec laquelle il constitue un fidèle copié-collé des arguments du lobby despimps (« proxos », en anglais). Beau travail, en effet.

Sérieusement, est-ce à cela que ressemble votre solidarité ?

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