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Publié par Patrick Granet

Parmi les causes possibles de l’inégale répartition de la parole en société et dans nos propres médias, notamment de la parole politique dans son acception la plus large, on peut compter :

L’habitude d’une stricte répartition des rôles (expert/militant/spectateur passif, etc.).
La répartition inégale du capital culturel : tout le monde ne dispose pas des mêmes outils pour s’exprimer.
Ce qui est capital culturel et ce qui ne l’est pas : valorisation de certaines formes d’expression au détriment des autres (écrit contre oral, théorie contre récit, etc.).
Les formes d’expression : elles sont figées conformément aux besoins et pratiques des détenteurs de capital culturel. Ils définissent ce qu’est l’art, la littérature, la théorie, l’histoire, etc.
Les médias contemporains (radio, télé, internet…) ne permettent pas nécessairement une transposition des anciennes formes de culture populaire.
Le fond : comment on déconsidère le fait de s’exprimer, et notamment de s’exprimer politiquement, dans certaines classes sociales (superflu, pas viril, obscène). Pourquoi en a-t-on perdu le goût ?

Deux concepts peuvent servir assez largement ce questionnement : celui de culture populaire (qu’est ce exactement ? Quelle culture mérite cet épithète aujourd’hui ? Quel rapport entretenir avec ?), et celui d’histoire des vaincus (voir les « thèses sur le concept d’histoire » de Walter Benjamin). (Comment faire pour que cette histoire fragmentaire, porteuse d’espoir, ne disparaisse pas. Comment lutter au présent contre sa disparition).

Il n’y a pas de miracle à attendre d’une potentielle libération des modes d’expression. Ce sont avant tout les conditions matérielles qui déterminent les aptitudes des humains à communiquer entre eux. Cela dit, il existe des formes de répression de la parole populaire. Quelles sont-elles ? Pour empêcher la parole d’émerger, le plus simple est encore de l’empêcher d’être pensée. En disparaissant, la parole populaire devient difficilement concevable. Car qui peut la définir, hormis le peuple, qui est (trop souvent) muet ?

Le peuple adresse un message au peuple

Quel meilleur usage de notre temps libre pourrions nous faire que travailler à nous comprendre nous-mêmes ? C’est-à-dire viser à une auto-conscience sociale, politique, psychologique, physiologique… Ne plus subir les interprétations du monde produites par ceux qui on tout intérêt à n’en montrer que certains aspects, sous un jour biaisé.

On a compté par le passé de nombreuses formes d’expression politique populaire. Depuis toujours, les chansons. Puis, lors de l’explosion de l’imprimerie, il y a eu la littérature de caniveau, les placards (affiches). Plus tard, les brochures, les journaux. Ce sont des formes souvent brèves, basée sur le récit, n’ayant pas peur des approximations. Elles existent toujours, mais sont devenues marginales, et ont été partiellement remplacées par d’autres formes d’expression, comme les graffitis, le rap, les vidéos youtube. On peut constater que ces formes sont elles aussi souvent marginales, et assez peu collectives. Pour finir, ces formes d’expression sont assez peu politisées. Et quand elles le sont, ce n’est pas forcément dans un sens favorable à l’émancipation sociale. Autrement dit, la parole populaire peine à s’autonomiser des valeurs dominantes.

Il est difficile d’imaginer que la capacité à produire des textes d’analyse, historiques, philosophiques ou autres se diffuse rapidement dans les classes populaires. Et d’ailleurs, est-ce bien nécessaire ? Ces formes d’expression ne sont-elles pas des résidus d’une éducation petite bourgeoise, dont on ne parviendrait pas à se défaire, auxquelles serait accordé trop de valeur, et qui contribueraient essentiellement à accroître l’impuissance collective ?

On voit néanmoins avec des imbéciles comme Soral et compagnie qu’il y a un problème dans le mode de diffusion des idées et des informations « décentralisé » actuel (passant par les forums, facebook et d’autres), qui laisse la place à tout et n’importe quoi. Chacun s’improvise enquêteur du dimanche et cherche à reconstituer une cohérence entre les centaines d’informations vraies, tronquées, falsifiées ou totalement fantaisistes circulant sur le net chaque jour. Les détenteurs de la capacité à vérifier scientifiquement les choses, à appuyer leurs arguments sur des preuves tangibles ou supposées comme telles, sont toujours aussi peu nombreux (et de plus en plus incontrôlables).

Une des pistes de travail de Paris Luttes, depuis longtemps, c’est l’interview :

Par l’interview, on accède à ce qui est caché d’ordinaire : l’expérience vécue, présente ou passée, des classes populaires. Mais l’interview est par essence déstructurée. C’est l’enquêteur qui lui donne sa cohérence, il n’y a pas de démarche volontaire de s’exprimer et donc de structurer son discours pour, par exemple, convaincre (à moins d’être un habitué de l’interview, comme les hommes politiques).

Difficulté aussi d’atteindre à la généralité, à l’universel (risque de s’enfermer dans l’anecdotique, l’expérience non partageable, peu porteuse de sens politique). Ce n’est pas forcément, en somme, le meilleur moyen de mutualiser les expérience, puisque la mise en commun est faite par d’autres, les enquêteurs, qui sont en définitive les seuls maîtres de ce qui est publié, et donc en lesquels il n’est pas nécessairement judicieux de placer sa confiance.

Enfin, qui s’intéresse aux résultats des enquêtes sociales ? Comment faire pour que ce soit d’abord les premiers concernés ? Comment faire pour que ce ne soit pas une énième violence symbolique ?

L’écueil de la vulgarisation

Le projet révolutionnaire est une perspective extrêmement ambitieuse, le plus grand de tous les projets. Il est donc difficilement envisageable, probablement pas loin d’une certaine folie. Appelle un effort théorique intense de tous et toutes, sans lequel il ne peut s’agir que d’un doux rêve inconsistant. Le mouvement ouvrier a beaucoup, par le passé, pratiqué la vulgarisation et l’éducation populaire (scientifique, économique. Voir l’histoire des bourses du travail). Si nous voulons réellement en finir avec la division de la société en classe, nous devons plus que jamais réfléchir à l’amoindrissement de la frontière entre savants et ignorants, maitres et élèves, théoriciens et militants…

Mais la vulgarisation (par exemple, historique, comme ce à quoi appelle la rubrique « mémoire » sur PLI) pose problème. C’est un style intermédiaire, risquant de n’intéresser qu’une catégorie sociale intermédiaire. Sous sa forme ordinaire, un produit pour la demi-élite des classes moyennes, pour l’aider dans ses tâches d’encadrement, lui faire partager la vision bourgeoise du monde (scientifique, progressiste, universaliste). Des formes de vulgarisations anarchistes risquent de remplir le même rôle au sein des milieux radicaux (en fait c’est déjà le cas). Pose en fait la question d’en finir avec l’unilatéralité des modes d’apprentissage et de communication, qu’Internet a faussement liquidé. Le fait que tout type de gens s’expriment conditionne le fait que tout type de gens s’intéressent à ce qui est exprimé.

Il faudrait aussi savoir ce qu’est vraiment le capital culturel. Qu’est-ce qu’il y a de vraiment utile dans l’étalage de toute cette science, dans ces milliers de volumes jamais lus ou presque… Évitant toujours l’essentiel. Doit-on vraiment, par exemple, contribuer à faire descendre sur nos esprits embrumés les lumières indispensables de la Sociologie Critique, des Postcolonial Studies ou de la Théologie Marxienne ? Refuser le choix sans issue entre élitisme et anti-intellectualisme.

Quels outils ?

Comment faire pour qu’aux classes populaires n’échoie pas comme seule forme d’expression autorisée celle de l’information factuelle (sur la pratique, la situation sociale, etc.) ?

Dans la rubrique « mémoire », comme dans la rubrique « analyse », il faudrait peut-être proposer des sous-catégories et inciter à les utiliser (du type « écrit à la première personne », « coup de foudre », « récit détourné », « fiche de lecture », etc.). En gros, comme des sujets de rédaction à l’école, mais plus marrants, et en fonction de la volonté de chacun.

(exemple : le texte du colleur d’affiches, idéal une rubrique pour ça : des gens publient des textes d’expression libre. Écrire permet aussi aux gens de se saisir de leur histoire, de leur oppression. Autre exemple : le texte du salaire de la peur)

Il faudrait contribuer à l’émergence d’un style dans lequel tout sujet révolutionnaire, révolté, simplement indigné, puisse se sentir à l’aise et autorisé à s’exprimer librement, indépendamment des figures ordinaires de l’autorité intellectuelle.

C’est ce à quoi appelait le mouvement surréaliste, en cherchant à stimuler l’expression de ce qui est enfoui dans l’inconscient de tout un chacun, mais aussi ce que cherchaient à promouvoir, sous une forme très différente, les partisans de la « littérature prolétarienne », groupés autour de l’anarchiste Henry Poulaille, dans les années 1920-1930.

l’exemple de « radio Alice » à Bologne.

Dans un autre genre, l’expérience des films medvedkine : des ouvriers s’emparent de la caméra qui devait les filmer, et se filment à leur manière.

Détournement situ : étant pensé comme un moyen de se réapproprier des œuvres écrites, cinématographiques, et autres, par ceux qui n’ont pas les moyens d’en faire autant (et certainement pas mieux, d’un point de vue formel). Toujours d’actualité ? Pour les situs, l’autre objectif du détournement était de révéler le véritable contenu subversif de l’œuvre (ce en quoi elle traduisait les aspirations à une transformation sociale. Désirs refoulés, etc.)

( La dialectique peut-elle casser des briques. Est-ce vraiment un bon exemple ?)

Quelle est la vocation de Paris Luttes là dedans ?

N’a pas vocation à proposer une culture révolutionnaire en kit. Ne va pas proposer des ebooks, un réseau social ou je ne sais quoi d’autre. Ne va surtout pas se substituer à ce qui peut être transmis oralement.

PLI ne peut répondre à tous les problèmes, mais est un des rares outils à pouvoir poser des questions essentielles, en les faisant émerger du néant imposé à tout ce qui n’est pas conforme aux standards du marché des idées (tant sur la forme que sur le fond)

Doser la dimension expérimentale, pour ne pas perdre tout crédit d’un côté, et ne pas se professionnaliser de l’autre (en valorisant les spécialistes, en rejetant brutalement ce qui parait bancal…)

En gros, ne pas sombrer dans le « tout le monde parle à tort et à travers de tout et n’importe quoi », ni dans le cantonnement de chacun dans sa spécialité. Considérer qu’il y a dans l’expérience vécue matière à porter un jugement sur le monde et à s’exprimer généreusement. Peut-être plus en défaisant les généralité couramment admises qu’en en construisant. Pourrait donner des résultats surprenants. Implique que l’on renonce à un certain contrôle, que l’on ne parte pas avec des présupposés trop établis sur ce que serait une telle parole populaire.

Dans la dialectique qui unit production des idées et conditions dans lesquelles elles s’élaborent, que faut-il privilégier ? Peut-être qu’en mettant en avant et en diffusant au maximum ce qui, dans les initiatives politiques, nous parait à même de libérer la parole populaire (luttes non encadrées, audacieuses dans leurs mots d’ordres…), y contribuera-t-on plus qu’en travaillant sur la forme de notre propre média. Surtout, ce sont peut-être deux démarches à tenir conjointement.

Quelques membres du collectif Paris Luttes

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