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Publié par Patrick Granet

Les jeux olympiques de Rio commencent le 5 août et nous allons bientôt être plongés dans un battage médiatique sans pareil. Comme tous les quatre ans et contre toute évidence, les médias vont essayer de nous convaincre que les valeurs du sport olympique ne sont pas l’écrasement des faibles par les forts, ou une anthropométrie validant par le spectacle la supposée supériorité des hommes sur les femmes, mais plutôt celles de celui qui a réintroduit les Jeux Olympiques en 1896. Mais au fait, qui était le baron Charles Pierre Fredy de Coubertin ?

Quand les télés, les journaux et les radios vont s’enthousiasmer pour les JO de Rio, on entendra probablement peu parler des expulsions de millions de personnes des favelas que l’organisation de ceux-ci engendre, d’un côté, et légitime, de l’autre. Non, on va plutôt nous faire l’apologie des efforts des sportifs, de leurs performances surhumaines inhumaines. Et quand on nous parlera d’histoire, ce sera pour évoquer la gloire d’anciens champions ou celle de Pierre Coubertin, grand artisan de la réinvention des Jeux Olympiques modernes. Vous vous rappelez ? Celui dont on vous a appris à l’école qu’il avait dit que « l’essentiel c’est de participer ».

« L’important c’est de participer » ? Sauf pour les femmes

Le problème, c’est que répéter un mensonge n’en fera jamais une vérité. Journalistes, politiciens, profs de sports ou instituteurs ont beau s’être relayés depuis des décennies pour nous convaincre que Pierre de Coubertin était l’auteur de cette phrase, c’est n’est pas le cas. Et, à dire vrai, il a plutôt défendu des idées tout à fait inverses.
En fait, Pïerre de Coubertin a prononcé la phrase « l’essentiel n’est pas d’avoir vaincu mais de s’être bien battu » en 1908 lors des Jeux Olympiques de Londres. Personne ne sait vraiment comment cette phrase s’est transformée en celle qu’on nous ânonne désormais et qu’il n’a jamais prononcée mais une chose est sûre il n’y a pas grand rapport entre les deux.

L’essentiel du sport, ce n’est pas évidemment pas de participer mais de gagner, si possible en écrasant ses adversaires et si cela ne l’est pas, en résistant le mieux possible. Le sport déteste l’égalité, comme en témoigne le fait qu’un match terminé à égalité est qualifié de « nul », et Pierre de Coubertin s’est bien battu pour que celle-ci ne triomphe jamais. Nous ne reviendrons ici que sur trois exemples, son soutien au colonialisme, sa misogynie et ses accointances avec les idées fascistes, mais les lectrices et lecteurs que cela intéresserait n’auront nul mal à aller plus loin dans la découverte de celui qui était vraiment un sale type.

Il y a deux races distinctes : celle au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu. Eh ! bien, c’est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n’est appréciable qu’aux forts.
Pierre de Coubertin, « L’Éducation anglaise », dans J.-M. Brohm, Pierre de Coubertin, le seigneur des anneaux, Homnisphères, 2008.

Le baron, aujourd’hui présenté comme un apôtre de l’humanisme et de l’amour entre les peuples, était en fait un réactionnaire patenté [1]. Si à son époque (il est né en 1863 et mort en 1937), le soutien au colonialisme était un fait commun, Pierre Coubertin allait un peu plus loin en en étant un fervent partisan. Il mêlait ce militantisme à sa passion du sport, dans lequel il voyait un moyen de « disciplinisation des indigènes ». Le sport, vecteur d’égalité universelle ? Vraiment ?

En tous cas, jamais Pierre de Coubertin ne l’a vu comme un vecteur d’égalité entre hommes et femmes. Il était profondément hostile à la participation de ces dernières à des Jeux Olympiques communs comme à l’hypothèse d’une compétition parallèle.

Une petite Olympiade femelle à côté de la grande Olympiade mâle. Où serait l’intérêt ? [...] Impratique, inintéressante, inesthétique, et nous ne craignons pas d’ajouter : incorrecte, telle serait à notre avis cette demi-Olympiade féminine. Ce n’est pas là notre conception des Jeux olympiques dans lesquels nous estimons qu’on a cherché et qu’on doit continuer de chercher la réalisation de la formule que voici : l’exaltation solennelle et périodique de l’athlétisme mâle avec l’internationalisme pour base, la loyauté pour moyen, l’art pour cadre et l’applaudissement féminin pour récompense.
Pierre de Coubertin, « Les femmes aux Jeux olympiques », Revue olympique, n°79,‎ juillet 1912, p. 109-111.

Fermer le banc, pour le baron de Coubertin, la seule place des femmes dans un stade est celle de spectatrices ou d’hôtesses remettant les bouquets aux vainqueurs. Une bien belle conception de l’humanisme...

Hitler, ce grand homme

Il n’est nul besoin de rappeler que le sport est un excellent outil de propagande au service d’intérêts divers. La compétition entre nations que sont les Jeux Olympiques en fait et en a fait le théâtre parfait des expressions nationalistes. Et personne ne voit généralement le problème, comme en attestent l’unanimité autour des valeurs du sport, et plus encore de l’olympisme, qui font se rejoindre les communistes et les nationalistes, les fascistes et les conservateurs, etc. Tous soutiennent les sportifs au prétexte des grandes valeurs du sport et on a pu le constater notamment lors des prises de position lorsque le boycott des jeux en 1936 (à Berlin), en 1968 (à Mexico), en 1980 (à Moscou), ou encore en 2012 (à Pékin)... l’unanimisme (ou presque) a toujours été du côté du sport et le boycott est toujours resté marginal.

L’organisation des JO 1936 à Berlin est sans doute le cas le plus éloquent de l’utilisation propagandaire des Jeux Olympiques. Véritable coup de maître d’Adolf Hitler, au pouvoir depuis trois ans, ces olympiades avaient vu le triomphe des sportifs allemands. Lorsque les journalistes les évoquent ce n’est jamais pour en tirer des leçons sur la nature profonde de l’olympisme ou du sport, pour dresser des parallèles avec des éditions ultérieures ou, nous y venons, pour évoquer les véritables idéaux de Pierre de Coubertin. Non, en général, les journalistes retiennent surtout les performances de Jesse Owens, sprinter noir américain quatre fois victorieux à Berlin. Ses victoires sont censées témoigner de la supériorité des valeurs du sport sur celle de la haine, comme si elles avaient, d’une manière ou d’une autre, nui au régime nazi.

Il serait pourtant instructif, pour les millions de téléspectateurs et téléspectatrices qui vont regarder les épreuves d’athlétisme, de boxe ou de handball des jeux de Rio, de montrer comment Hitler et son régime ont tiré parti de ce coup de projecteur alors que tout le monde fermait plus ou moins les yeux sur l’antisémitisme de son régime. Un coup de pouce dont Pierre de Coubertin était conscient. N’oubliant pas de déclarer après coup qu’il fallait « que le peuple allemand et son chef soient remerciés pour ce qu’ils viennent d’accomplir », il admirait Hitler, lequel avait selon lui réalisé les plus grands jeux. Il lui était notamment gré de l’invention du symbole de la flamme olympique, désormais considérée comme une tradition.

Reconnaissant, Hitler proposa en 1936 le nom de Pierre de Coubertin au jury chargé d’attribuer le prix Nobel de la paix... sans succès. Le baron est mort en 1937 sans avoir vu la concrétisation des projets politiques du Führer. 79 ans plus tard, les organisateurs et les promoteurs du spectacle marchand et nationaliste que sont les Jeux Olympiques revendiquent toujours son héritage.

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