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Publié par Patrick Granet

Je viens de lire une brochure samizdat affligeante intitulée « Vive la révolution sanglante ! » et décorée d'un homme masqué armé d'un lance-grenade antichar. Cette brochure recueille une petite série de textes prônant le meurtre comme outil.

Publiée sans aucun doute par des théoriciens de la guerre révolutionnaire, n'ayant au demeurant sûrement jamais vu la mort en face, elle est une accumulation d'inepties visant à glorifier la loi du Tallion. On y retrouve toute la réthorique verbeuse des nihilistes, qui croient qu'en prêchant l'étripage des bourgeois et les bombardements à l'aveugle on sert la cause du peuple.

On y cite Karl Heinzein (Die Evolution, 1849) qui croit savoir que « nous sommes certainement d'accord pour dire que le meurtre, sous ses formes passives ou actives, est une chose inévitable » et assène que « l'esprit de la liberté doit prendre sa juste mesure, faire montre de sa réelle vigueur et s'il sombre, doit se faire destructeur. Sang pour sang, meurtre pour meurtre, destruction pour destruction. » Plus loin encore, le même Heinzein estime qu'il faut inventer « de nouvelles formes d'assassinat, permettant d'annuler l'avantage numérique des masses organisées par le biais d'instruments de destruction qui 1. peuvent être manipulés par un petit nombre de personnes. 2. font plus de dégats et tuent le plus grand nombre de personnes prises pour cibles. », avant de lancer dans une envolée lyrique « Que la peur soit le héraut et la peur le bourreau ! Le meurtre est leur devise ? Que le meurtre soit leur réponse ! Le meurtre est leur besoin ? Que le meurtre soit leur dû ! Le meurtre est leur argument ? Qu'il devienne leur réfutation ! »

S'ensuit un éloge anachronique du « banditisme » comme essence du peuple russe, dans lequel Bakounine encense « le poison, la dague et le nœud-coulant […] », éructant avec emphase que « dans cette lutte tous les moyens sont sanctifiés par la Révolution » et semblant attendre que « des lamentations de peur et de remords se fassent entendre dans toute la société ». L'extrait se termine par « Que tous les jeunes esprits sains se dédient désormais à la cause sacrée de l'extirpation du mal, de la purification et du nettoyage du sol de la Russie par le feu et l'épee [...] » : on croirait lire les prêches fanatiques d'une éminence religieuse avide de pogroms, utilisant à foison un vocabulaire exalté et manichéen digne des prêtres inquisiteurs du Moyen-Âge ou de la radio des Mille Collines au Rwanda en 1994.

Les autres textes ne sont qu'une accumulation indigeste d'envolées lyriques juste bonnes à galvaniser les imbéciles et les brutes pour les amener à se libérer de l'oppression bourgeoise en faisant tout sauter dans un élan individualiste et purgatoire. Et quand ils ne font pas l'éloge de la destruction, ils font des pratiques illégalistes l'objet d'un culte esthétique de l'infraction, comme si la lutte contre l'ordre existant pouvait résider dans la seule entorse à ses lois, qui par la jouissance qu'elle serait sensée procurer, constituerait déjà une victoire. Tout l'argumentaire de cette brochure vise à mettre en valeur des modes d'action barbares et revenchards empruntés à l'ennemi. Les personnes qui ont jugé opportun de compiler, imprimer et diffuser ces textes espèrent sans doute nous préparer à creuser des fosses communes pour tous ceux que leur avant-garde aura désigné comme « ennemis à abbatre ».


A ces humanistes, ces progressistes, je veux répondre par ce témoignage :

Juillet 2010 - Athènes, un jour de grève générale. En fin de manif, un flic gît sur le sol devant l'université, le crâne éclaté, allongé dans son sang. Des manifestants « anarchistes » s'agglutinent et assènent du bout de leurs batons des coups dans son corps agité de spasmes, tandis qu'un type vient verser son café sur sa chemise déjà maculée de sang. L'atmosphère est nauséabonde et les acteurs de la scène me paraissent subitement très laids. Ces jeunes grecs que je trouvais vivants et admirables il y a quelques minutes, et qui maintenant tapent ce corps à terre, ont tout à coup l'air stupides et sauvages, comme si l'effet de groupe leur avait rendu leur animalité. C'est seulement après quelques minutes de violence gratuite et mesquine que des personnes s'interposent et chassent les esprits vengeurs. Je prends partie moi aussi, contre ceux que je croyais de mon camp, pour qu'ils arrêtent le massacre. Il n'est pas question qu'on tue devant moi un homme sans défense.

Cet homme là était un flic en civil. Assis sur un banc avec son collègue au passage de la manif, il a été pris à parti et contraint d'avouer sa fonction. Aussitôt pris, aussitôt puni. Une foule armée de batons a lynché les deux flics jusqu'à ce que l'un s'écroule et l'autre s'enfuie. Resté sur le carreau, déjà assomé, le premier a été ainsi roué de coup jusqu'à ce que ses cheveux soient imbibés de rouge...

Les flics sont des assassins, c'est vrai. Ils ont choisi de servir l'Etat en tirant sur le peuple. Mais je ne les aime pas plus que ceux qui viennent, sous mes yeux, de s'acharner sur un bout de viande inerte sous prétexte qu'il est flic. On peut tuer pour survivre, mais on ne doit pas tuer pour punir, sinon on est comme ceux qu'on combat. A Athènes ce jour-là, j'ai compris que se dire anarchiste ne vallait pas grand chose finalement, que même parmi ceux que je voyais comme les miens, il y avait des assassins.

Je fais moi-même quotidiennement l'éloge de la crise économique et de la fin des Etats. Je suis de ceux qui se disent anti autoritaires et se battent contre toutes les formes de domination et de pouvoirs. Je suis également de ceux qui croient en l'auto-organisation et en l'abolition des nations. Je suis un partisan inconditionnel du conflit, du sabotage et de la violence politique. Je vole et je fraude là où ma conscience me dicte de le faire, parce que j'estime qu'il y a préjudice et qu'on veut m'empêcher de vivre libre. Pour autant, je ne suis pas un partisan de la guerre et de la mort. Je ne pense pas l'Humain capable de maîtriser la mort à des fins politiques et je ne crois qu'à la violence matérielle et à l'auto-défense. Le reste n'est que fanatisme et destruction.

Il serait temps d'avoir un débat abouti sur la question de la violence politique, pour que les partisans de la guerre révolutionnaire à l'image des Brigades Rouges et autres Rote Armee Fraktion (communistes autoritaires et individualistes), favorables à l'usage du meurtre à des fins politiques, soient distingués définitivement des insurrectionnalistes (communistes libertaires), qui croient en l'usage maîtrisé des explosifs et des armes dans une optique de sabotage et d'auto-défense seulement.

Le débat doit être ouvert, pour que les anarchistes puissent se retrouver avec ceux qui leur ressemblent et ne pas risquer de faire fausse route avec ceux qui les trahiront demain parce qu'ils sont avides de reconnaissance et de pouvoir. La question du pouvoir et des dominations et à ce titre cruciale, parce qu'elle permet de distinguer les personnes sincères des personnes intéressées, les progressistes des opportunistes, les personnes fiables et solidaires des francs-tireurs. La question de la violence politique n'est pas seulement un débat théorique mais la clé qui permettra de se retrouver lorsque le système capitaliste s'effrondrera et qu'il sera temps pour nous de s'organiser collectivement pour mener la révolte en bonne intelligence. L'exemple de la Grèce doit nous permettre d'analyser les manières d'agir des uns et des autres et de nous positionner pour ne pas commettre les erreurs qui empêchent l'insurrection d'aboutir sur des transformation (a)sociales. La destruction et la violence ne peuvent être une fin en soi, elles doivent constituer des outils.

En attendant, « Vive la révolution sanglante ! » doit brûler.

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