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Publié par Patrick Granet

Vous trouverez ci-dessus en pdf un essai de 166 pages qui rassemble plusieurs articles consacrés à la critique du radicale du capitalisme, et en particulier de la valeur au sens capitaliste.

Voici l'avant-propos de cet essai :

Avant-propos

Le capitalisme est un système, qui a un rapport avec le système philosophique (toute pensée bourgeoise étant systématique). Partant, critiquer le capitalisme ne saurait se faire dans le cadre d'un système fondé sur des principes uniques et apodictiques, sans quoi l'on tombe soi-même dans ce que l'on souhaite éviter.

Ce qui suit est une critique radicale du capitalisme, non-systématique donc. Il s'agit là d'une suite d'articles formant un tout cohérent, mais ne prétendant pas renvoyer dogmatiquement à une architectonique géométriquement définie. Plusieurs points de vue anticapitalistes seront adoptés, élucidant parfois les gestes marxien, lukàcsien, debordien, heideggérien, arendtien, ou foucaldien, ou proposant des voies vers le post-capitalisme.

La première partie se propose de démystifier certaines conceptions traditionnelles, pseudo-critiques, ou certaines tendances à essentialiser le système capitaliste, et de déterminer dans le même temps des alternatives au moins formelles à ce système non-humain, voire des outils théorico-pratiques pour la lutte. Une psychanalyse du système est d’abord élaborée, fondant le caractère inconsciemment autodestructeur du capitalisme, suggérant des possibilités d’autodépassement. Ensuite, Marx étant le penseur le plus apte à penser une critique globale du système, il s'agira de le réhabiliter : de bien le distinguer des marxistes traditionnels, autrement dit, et de réfuter le lien entre la pensée marxienne et tout totalitarisme (les expériences « communistes » totalitaires du XXème siècle n’étant rien moins que la stricte inversion du projet marxien). Pour poser des bases solides, nous verrons alors ce que Marx entend par « travail » et en quoi consiste la dialectique de ce concept dans le texte marxien, en vue de légitimer toute revendication visant l’abolition dudit « travail » en tant que tel (c’est-à-dire en tant que forme moderne de l’activité productive humaine). Puis des interprétations plus spéculatives, relatives au platonisme inversé de Platon, à son renversement potentiel de la dialectique hégélienne du maître et du serviteur, et à sa notion « d’homme socialisé », seront développées en vue de préparer le terrain pour une pensée philosophique faisant un usage réflexif de la critique ontologique-catégorielle du capitalisme. Enfin le mouvement de la « décroissance », qui détiendrait aujourd’hui le monopole de la radicalité, empêchant ainsi toute radicalité authentique de s’exprimer, devra être radicalement critiqué, en ses structures théoriques (qui existent, par-delà la diversité empirique des « décroissants »), et ce pour des raisons stratégiques et théorico-pratiques.

La première partie doit établir des fondations solides pour une théorisation de l'anticapitalisme. Il s'agira dans la deuxième partie d'en venir à cette théorisation proprement dite, en s'en prenant à la racine du capitalisme : la valeur. En vue de participer à l’élaboration d’une nouvelle critique de la valeur, nous interpréterons certains textes de Marx, Lukàcs et Debord.

Mais la critique économique du capitalisme n'est pas encore suffisante. Encore faut-il proposer une critique éthique et politique en accord avec la démystification et l’analyse catégorielle de l'économie capitaliste. C'est ce qu'il s'agira de faire dans la troisième partie, qui n’est pas que critique, mais qui propose aussi des voies éthiques et politiques constructives.

Le tout se laisse saisir en considérant que ces articles se comprennent les uns par les autres, à travers un ensemble de renvois mutuels. Ce qui en résulte n'est absolument pas un « système », mais tout du moins une pensée fidèle à une intuition résolument anticapitaliste, et à la vision d'un monde, pas si lointain, qui pourrait bien être post-capitaliste (un monde où régnerait « l'individu socialisé »).

Critiquer le capitalisme aujourd’hui n’est, apparemment, pas une chose originale. La « sauvagerie » du capitalisme est un sujet qui fait couler beaucoup d’encre, et qui permettra à certains experts, ou spécialistes du pouvoir séparé de la pensée et de la pensée séparée du pouvoir, d’obtenir la reconnaissance du public à peu de frais, dans la mesure où leur « humanisme » exhibé et leur « indignation » d’hommes révoltés suscitera une sympathie certaine. Mais les « anticapitalistes » aujourd’hui qui auront pignon sur rue sont malheureusement, le plus souvent, des moutons que l’on prend pour des loups, et qui, en critiquant certains aspects isolés du capitalisme (la finance, l’inégale distribution des richesses, certaines législations « inappropriées »), sans jamais remettre en cause les fondements mêmes du système (l’exploitation, la propriété privée des moyens de production, la quantification, l’abstraction, le travail, la marchandise, l’argent, la valeur, l’Etat), seront davantage des « altercapitalistes » qui ne s’assument pas, prônant, souvent malgré eux, quelque « capitalisme à visage humain » (contradiction dans les termes). Ces intellectuels brillants, virtuoses du bavardage et de l’enfumage, préféreront d’ailleurs critiquer « radicalement » ce qu’ils appellent le « néolibéralisme », osant avec fougue et courage le comparer parfois au fascisme lui-même, à la désolation en soi, et ils n’évoqueront le système matériel qu’est le capitalisme que plus discrètement, comme s’il n’y avait là qu’une question subsidiaire. Cette discrétion à vrai dire n’est pas un hasard, car le projet socio-économique et politique qu’ils prônent est précis : nous ne parlons ici au fond que de vulgaires néo-keynésiens, qui souhaitent simplement, via quelque interventionnisme étatique approprié, que l’économie capitaliste soit davantage régulée (en particulier la sphère de la finance), et que les richesses soient plus « égalitairement » redistribuées, sans que soient remises en cause les logiques d’accumulation, de marchandisation, et de valorisation abstraite des biens. Autrement dit, nous parlons ici d’individus qui feront passer leur désir de purifier la logique capitaliste (la logique du travail, de la marchandise, de la valeur, de l’argent), sans pour autant abolir cette logique, pour quelque « anticapitalisme » en soi (absurdité contradictoire). A dire vrai, loin d’être authentiquement « anticapitalistes », ces individus sont peut-être les plus grands défenseurs du capitalisme, ceux qui souhaitent que le capitalisme, en tant que système fondé sur une définition abstraite de la richesse qui s’accumule, perdure le plus longtemps possible. Car Keynes, leur maître incontesté, avec sa prescription d’une régulation plus stricte ou d’une redistribution plus « juste » de la valeur au sein du capitalisme, désirait avant tout éviter à ce système une crise interne qui le menaçait constamment : la crise des débouchés. Voici donc que nos vedettes de l’« anticapitalisme » aujourd’hui proposent insidieusement un modèle de société qui est le contraire de l’abolition de ce système : ils déplorent le capitalisme « sauvage » (néolibéralisme), mais c’est pour mieux préparer le terrain pour un capitalisme plus « humain », plus « viable », plus « durable ». En France, de tels imposteurs écriront volontiers dans le Monde diplomatique, ou viendront grossir les rangs d’Attac, du Front de gauche ou du NPA. Certains, tel l’illustre Frédéric Lordon, dans un souci stratégique d’enfumage conséquent, feront parfois référence à Marx (Capitalisme, désir et servitude), pour mieux dissimuler un néo-keynésianisme mal assumé (« Manifeste des économistes atterrants »). C’est ainsi que Marx devient la caution « radicale » pour des néo-keynésiens qui souhaiteraient faire passer leur petit message social-démocrate ou citoyenniste face à des franges plus « rouges », plus « noires » ou plus sceptiques. Ce genre de confusionnisme est plus qu’à déplorer aujourd’hui, dans la mesure où ce type d’individus « critiques », en se faisant passer pour le summum de la radicalité, et en monopolisant la visibilité, masquent la radicalité conséquente, dont la légitimité est pourtant certaine, dans un monde où la désolation est permanente. On devra donc leur cracher à la figure cette fameuse sentence du philosophe qui voit plus loin : « Malheur à qui protège le désert ! »

Pour nous, le capitalisme aménagé de façon « néolibérale » ou de façon « keynésienne » (il ne s’agit de toute façon ici que d’idéologies qui ne seront jamais la racine du problème posé par la matérialité capitaliste), le capitalisme donc, qu’il soit dit « sauvage », « durable », « équitable », « vert », « soutenable », « démocratique », demeure un projet d’exploitation et de valorisation abstraite en soi délirant, en lequel l’argent devient une fin en soi, en lequel les produits de l’activité humaine ne valent qu’en tant qu’ils sont rendus abstraits, non-spécifiques, indifférenciés, en lequel donc nulle conscience et nul contrôle humain ne peut s’affirmer. Il ne s’agit donc pas de « purifier » les catégories du capitalisme, de les redistribuer de façon égalitaire, ou de les aménager de façon à ce qu’elles s’insèrent dans une réalité plus durable, mais bien de les abolir en tant que telles. L’argent comme fin en soi, la valeur comme quantification, le travail comme abstraction, la marchandise comme vectrice de cette abstraction, n’ont pas à être débarrassés de quelques « scories » « pernicieuses » superficielles, mais il s’agit bien de revendiquer leur abolition, si du moins nous souhaitons que tous les désastres que nous déplorons (écologiques, diplomatiques, géopolitiques, politiques, sociaux, etc.) ne dégénèrent pas en pure et simple destruction asymptotique, continuellement aggravée, dont le niveau est continuellement rehaussé.

Dans cette stricte mesure, écrire « contre » le capitalisme au sens strict, aujourd’hui, n’est plus si courant, et c’est pourquoi nous proposons ce petit essai qui, s’il s’inscrit dans la mouvance d’un courant marxien déjà existant, quoique minoritaire (la Wertkritik), tente aussi d’élargir parfois la perspective, en recourant à des auteurs de la tradition philosophique.

Une dernière remarque, assez importante. Dans cet essai, le « communisme », mis entre guillemets, sera fréquemment critiqué, mais il s’agit là d’un dévoiement du principe communiste (communisme autoritaire d’Etat, qui n’est jamais, comme nous l’aura appris le XXème siècle, qu’un capitalisme d’Etat). Cette critique du « communisme » débouche sur une réhabilitation implicite d’un communisme au sens strict, c’est-à-dire d’un communisme des communes reliées entre elles fédéralement, non-étatique et non-autoritaire (libertaire), que nous souhaiterions voir émerger sans la transition de la dictature du prolétariat

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